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International

L'Occident se laisse manipulerpar Ben Laden
Par Guy SORMAN(*)

Par L'Economiste | Edition N°:1427 Le 31/12/2002 | Partager

Peu importe qu'il soit mort ou vif, la stratégie définie par Oussama Ben Laden, suivie avec continuité par son réseau, atteint progressivement tous ses objectifs. Bizarrement, le camp occidental se laisse manipuler. Il réagit au coup par coup sans s'interroger sur les buts de cette stratégie ou comme si elle n'existait pas. Or, pour le réseau Ben Laden, le terrorisme n'est pas sa propre finalité mais un instrument au service d'une ambition. Quelle est cette ambition? Quelle victoire cherche le réseau Ben Laden?. Ce n'est pas l'Occident qui intéresse Ben LadenLes attentats perpétrés contre les Américains, les Français et les Australiens, et déjoués contre les Britanniques, n'ont évidemment pas pour but de conquérir les Etats-Unis, la France, l'Australie ou la Grande-Bretagne. Dans ces nations qui ne sont pas musulmanes, le pouvoir n'est pas à prendre. En revanche, la prise du pouvoir dans les pays-clés du monde musulman est bien le but de la stratégie Ben Laden. Sont principalement visés l'Arabie saoudite, les Emirats du Golfe, le Pakistan, la Malaisie, l'Indonésie. L'Arabie saoudite est prioritaire en raison de son caractère symbolique -elle héberge deux lieux saints de l'islam- et en raison de ses ressources: qui tient l'Arabie tient le monde musulman et le pétrole. Les cibles secondaires sont également des nations-clés, soit par leur fortune, soit parce qu'elles constituent des coeurs de civilisation, comme le Pakistan ou l'Indonésie.Cette volonté de conquête ne s'inscrit pas dans une démarche de type occidental ou impérialiste classique. La logique de Ben Laden est religieuse, enracinée dans l'histoire longue de l'islam. Depuis la prise de Bagdad par les Mongols en 1258 et la chute du khalifat qui s'ensuivit, un courant de pensée initié alors par le philosophe Ibn Taimyya préconise la reconstitution de ce khalifat de tous les musulmans. Fondateur de l'islamisme radical, père spirituel de tous les islamistes modernes, il invite à combattre les tyrans qui, tout en se réclamant de l'islam, ne seraient pas d'authentiques musulmans. Entreraient dans cette catégorie d'apostats Sadate dont l'assassinat fut légitimé par la doctrine d'Ibn Taimyya, la monarchie saoudienne, les émirs arabes et les dirigeants occidentalisés comme ceux de l'Algérie, de l'Indonésie ou du Pakistan. Soulignons que cette tradition islamiste dont se réclame Ben Laden n'est pas plus authentiquement musulmane que d'autres qui disent le contraire puisqu'en islam nul n'a autorité pour parler au nom de tous les musulmans. L'islam est une religion «protestante« où fourmillent des sectes par millions, toutes «vraies« dès l'instant où elles sont sincères.Pour aboutir à ses fins, Ben Laden sait qu'il doit éviter l'affrontement direct avec des Etats qui ont les moyens, grâce aux alliances occidentales, de repousser une agression militaire classique. Sa stratégie consiste donc à leur faire perdre le soutien de l'Occident. Comme Ben Laden estime -souvent à juste titre- que la légitimité interne de ces régimes est faible, il pense les renverser aisément dès l'instant où ils seraient isolés.L'Arabie saoudite apparaît comme le laboratoire de cette stratégie: l'attentat du 11 septembre 2001 voulait démontrer que l'alliance avec l'Arabie était trop coûteuse pour l'Amérique. Ben Laden peut se féliciter d'avoir obtenu le résultat recherché. Les prises de position contre le régime saoudien se multiplient aux Etats-Unis. Les chroniqueurs découvrent soudain que le régime saoudien n'est pas démocra- tique, qu'il opprime les femmes et que certains Saoudiens financent Ben Laden. L'Occident semb-le tenté d'abandonner les Saoud comme on lâcha le Shah d'Iran en 1979. Ben Laden deviendrait alors le Khomeyni de cette nouvelle révolution islamique. Ce qui ne serait un gain ni pour les Arabes, ni pour les Occidentaux!Comment échapper à ce dilemme? D'un côté, les Occidentaux soutiennent des régimes rarement démocratiques, peu légitimes aux yeux de leurs propres peuples; de l'autre, s'ils les abandonnent, les pays musulmans tomberont aux mains de fanatiques. Il reste une voie, jusqu'ici peu explorée: accompagner une évolution démocratique des nations musulmanes de manière à les renforcer de l'intérieur contre une révolution islamiste. Cette alternative exigerait de la part de l'Occident un sursaut intellectuel: il n'a que trop tendance à estimer que le despotisme est un «régime assez bon pour les musulmans«. De l'Algérie au Pakistan, les gouvernements occidentaux sans états d'âme soutiennent des régimes autoritaires qui s'avèrent aussi peu aptes à gagner des élections honnêtes qu'à conduire le développement économique. Dans tous ces pays, un taux de croissance zéro fournit aux Ben Laden des recrues en masse. N'est-ce pas une illusion que de fonder la sécurité occidentale, sécurité à long terme, sur de pareilles alliances? Mais existe-t-il dans les mondes musulmans des démocrates et des libéraux que nous pourrions soutenir et qui seraient plus légitimes que les despotes? Ceci est une objection constante en Occident, ce qui en réalité participe d'une grande ignorance des courants de pensée musulmans. En effet, la volonté de concilier l'islam avec la modernité s'est manifestée dès le début du XIXe siècle en Egypte, en Turquie, en Tunisie, en Inde, à Java. A partir des années 50, ce mouvement progressiste a buté non pas sur le Coran, mais sur les coups d'Etat militaires et les idéologies nationalistes et marxistes de cette époque. Les nations musulmanes se remettent difficilement de cette brisure qui ne doit rien à l'islam mais tout aux idéologies contemporaines.La juste réponse à la stratégie de Ben Laden serait donc de tendre la main à tous ceux qui cherchent à faire revivre la synthèse entre l'islam et la modernité. La Turquie avec son nouveau gouvernement démo-musulman en est un premier laboratoire. Ces progressistes et libéraux musulmans, partout présents en terre d'islam, parfois en prison ou en exil, sont nos véritables alliés contre le fanatisme; à terme, ils sont les meilleurs garants de notre sécurité.NB: Notre chroniqueur, Guy Sorman, publiera cette semaine à Paris «Les enfants de Rifaa, musulmans et modernes«. ----------------------------------(*) Essayiste et chroniqueur, Guy Sorman s'est illustré par ses prises de position iconoclastes, tant en matière économique que politique. Il prépare actuellement un livre sur le monde musulman. Il est aussi maire adjoint à la Culture de Boulogne-Billancourt, dans l'agglomération pari-sienne.

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