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Politique Internationale

Livres : Les ambiguïtés du protectorat: Le cas des Français au Maroc

Par L'Economiste | Edition N°:60 Le 31/12/1992 | Partager

Ils se voulaient civilisateurs, ils ont été qualifiés d'exploiteurs. Ils étaient médecins humanistes, instituteurs dévoués, fonctionnaires imbus d'autorité, ou colons attachés à la terre. Les Français au Maroc étaient toujours enthousiastes, mais ambigus, comme le protectorat qui avait permis leur installation.Un recueil de témoignages sur l'histoire humaine du Maroc que ne rapportent pas les manuels. " Des Français au Maroc "de Yvonne Knibiehler, Geneviève Emmery et Françoise Leguay Denoël 1992. Si l'histoire se lit au présent plutôt qu'au passé, si sa relecture constitue une constante nécessité, c'est bien avec un `autre" regard qu'il s'agit d'aborder le livre d'Yvonne Knibiehler, Geneviève Emmery et Françoise Leguay, "des Français au Maroc " "la présence et la mémoire " 1912-1956 (Préface de Tahar Ben Jelloun), publié en 1992 chez Denoël.

Ce véritable document, élément de "l'aventure coloniale de la France", a été composé à partir de nombreux témoignages, recueillis par les auteurs, elles-mêmes concernées. Françoise Leguay, docteur en médecine, a exercé au Maroc de 1944 à 1957; Geneviève Emmery, professeur en retraite, y a vécu de 1949 à 1958; et Yvonne Knibiehler, professeur émérite à l'université de Provence, de 1949 à 1954.

Les auteurs ne font pas le procès de la colonisation, ni ne la justifient. Elles cherchent à donner, entre le pour et le contre, une certaine perception des années du Protectorat par des témoins qui les ont vécues: l'intérêt de leur travail est justement de partir de l'analyse de ces témoignages, parfois contradictoires, à interprétations multiples, émanant la plupart du temps des classes moyennes, et dont elles reconnaissent que la sincérité peut être mise en question par un désir d'auto justification. L'enquête a cependant pour but de montrer, par delà ses limites, une réalité: la complexité du protectorat français au Maroc.

Complexité qui se marque déjà dans l'idéologie sous-jacente à l'instauration du Protectorat, inhérente aux déclarations de Jean Jaurès, anticolonialiste, convaincu du "devoir de civilisation" de la France au Maroc dès 1903. Ainsi le protectorat français sera un "chef-d'oeuvre d'ambiguïté" selon les auteurs elles-mêmes, le système mis en place par Lyautey ayant dérivé dès 1920.

La complexité de la présence française au Maroc s'exprime en particulier par les hommes et les femmes (plus tard) venus s'installer dans le pays au cours de trois étapes correspondant à trois idéaux différents. Autour de 1912, on arrive en général dans l'enthousiasme. pour "aider le pays à tirer parti de ses richesses pour le bien de tous ". Médecins, infirmières, religieuses, enseignants accompagnent le mouvement.

Après 1930. une certaine déception s'est installée, des Français d'Algérie apportent un esprit colonial, la résistance marocaine au Protectorat commence à se faire sentir. A partir de 1945, on y passe pour quelques années, attiré par le charme du pays, son intérêt économique, en tant qu'héritier des pionniers de naguère.

Les Français qui arrivent sont militaires et civils, et leurs intérêts différent souvent. D'un côté, la légion étrangère va "pacifier" le pays pour pouvoir y étendre la structure du protectorat et se transformer peu à peu en service de travaux publics, en particulier, disent les témoignages, pour reboiser et d'irriguer les terres: les affaires indigènes, très "protectrices", forment une sorte d'aristocratie militaire qui s'écroule tout d'un coup, dans les mois précèdent l'indépendance du Maroc.

A côté d'elles. parfois contre elles, les contrôleur civils portent "sur leurs épaules toutes l'espérance et toutes les ambiguïtés du protectorat". Avec un sens du réel et de l'humain, ils prennent conscience du hiatus existant entre les hauts responsables conservant un esprit d'“occupants” les colons qui, selon les souvenirs de Jacques Berque, ont des "prétentions débordantes", la réalité marocaine dans laquelle ils privilégient les Berbères aux arabes, la campagne (le "bled") à la ville.

Ils en vivent différemment la construction où la séparation s'accentuera très vite entre Européens et Marocains, voient la nécessité d'une vraie démocratisation, déplorant l'incompréhension générale dont ils seront victimes, même après l'indépendance du Maroc, quand la France les intégrera difficilement.

Colons et aventuriers

Les colons garderont l'amertume de se voir transformés de pionniers en exploiteurs. Leurs témoignages revendiquent l'achat de terres (non leur spoliation). Ieur inexpérience du pays, leur éloignement de l'administration coloniale qui. "loin de faciliter les choses pour les colon était très ouvert du côté des Marocains" en cas de litige.

Ils défrichent difficilement à cause du doum, des pierres, du manque d'eau, et vivent d'abord d'élevage, comme les Marocains, selon leur mode, pour tenter ensuite de mener scientifiquement des cultures, d'améliorer les rendements, de survivre aux années de sécheresse. Les témoins reconnaissent que les rapports entre ouvriers et colons ne furent pas toujours "idylliques ". et il semble significatif que le contremaître reçût le nom de " caporal ". Pourtant ils affirment qu'il n'y eut pas parmi eux que des colonialistes que dans la majorité des cas une confiance régna de part et d'autre et qu'en tin de compte, le système paternaliste des échanges fonctionna assez bien, à leurs yeux. Avec des réalisations positives telles que la création de la CTM en 1919 par Epinats du BRPM, de la première usine Aiguebelle en 1941 - 1949, l'enquête livre aussi l'ambivalence des travaux effectués. en particulier dans les mines: si des entrepreneurs sont vraiment modernes, ils ignorent l'environnement le plus souvent. et certains se caractérisent par leur cupidité, l'iniquité de leurs méthodes fi Elle rappel]e à juste titre que des enfants travaillaient et mouraient dans les mines, que des Touaregs, pieds-nus, ont été envoyés en hiver à Nancy pour briser la grève des travailleur "Ce trafic a duré un an, autant que la grève de Nancy ".

Coexistence et séparation

Face à des image 6 d'un protectorat rigide et injuste, les témoignages abondent pour insister sur un aspect gratifiant: celui de la santé.

Par ailleurs, les Français apporteront au Maroc une certaine idée de la coexistence religieuse entre les trois religions monothéistes, nuancée, essentiellement fondée sur la séparation et non l'échange, de même qu'un enseignement convaincu qu'un homme, selon les principes de Lyautey, ne peut appartenir à deux cultures.

Ce livre peut choquer des sensibilités par son discours qui reprend, sans fausse pudeur, des termes aujourd'hui rejetés: indigène ou pacification par exemple.

Il dit sans complaisance combien un grand nombre de Français vivant au Maroc ont méconnu les autochtones (et le prouve par certaines erreurs de langage), entre une curiosité plus ou moins voyeuriste, une bonne volonté de prosélytes "malgré tout"* un rejet nuancé de ceux qu'ils considéraient même parfois comme ' repoussants", dans une perception généralisante.

Comme le souligne Tahar Ben Jelloun dans la préface, si le souvenir est contrarié, il n'est pas meurtri pour les Français.

L'amitié est réelle bien qu'ambivalente des deux côtés, et le livre d'Yvonne Knibiehler, Geneviève Emmery et Françoise Leguay rappelle aujourd'hui à juste titre que, si l'histoire ne se répète pas. elle peut parfois "avoir la mémoire courte ".

Thérèse BENJELLOUN

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