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Dossier Spécial

Des fondamentaux solides pour surmonter la crise

Par Franck FAGNON | Edition N°:5814 Le 29/07/2020 | Partager
Potentiellement, 85 milliards de DH de crédits Oxygène et Relance à distribuer
Le retour progressif à la normale à partir de 2021
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Mohamed El Kettani, PDG du groupe Attijariwafa bank: «Le secteur financier reste mobilisé pour accompagner la relance économique» (Ph. AWB)​

- L’Economiste: Le secteur bancaire peut-il sortir indemne de ce choc? 
- Mohamed El Kettani: Il est certain qu’une crise d’une telle envergure aura des répercussions importantes sur les secteurs bancaires à l’échelle mondiale notamment en matière de compression des marges et de dégradation de la qualité des risques. A ce titre, l’analyse des publications financières des banques internationales montre une baisse des résultats de l’ordre de 50% et une multiplication par 3 du coût du risque dès le démarrage de la crise à savoir le premier trimestre 2020.
Cependant, le secteur bancaire marocain, soumis à une réglementation très stricte et en ligne avec les meilleurs standards internationaux sous la supervision de Bank Al-Maghrib, entame ce nouveau cycle avec des fondamentaux solides. Les banques marocaines disposent de matelas de sécurité en termes de fonds propres et de liquidité, constitués grâce au durcissement régulier et progressif des règles prudentielles et comptables ces 10 dernières années (ex.: relèvement des minima réglementaires pour les ratios de capital et de liquidité, adoption de Bâle II puis Bâle III et mise en place des normes comptables IFRS9). L’objectif de ces matelas constitués dans un cycle économique globalement favorable est de faire face à une situation de crise et à un inversement de cycle économique.
Je suis confiant, malgré les innombrables incertitudes qui entourent cette crise inédite, que le leadership de notre Souverain et la mobilisation du gouvernement, de la banque centrale, du secteur privé et du secteur bancaire et les mesures concrètes déployées et en cours de déploiement permettront d’atténuer, au moins partiellement, les impacts négatifs de la crise sur l’économie nationale et par conséquent sur le secteur bancaire marocain. Cette dynamique positive et encourageante me laisse envisager un retour progressif à la normale à partir de 2021.

- Quel serait le degré de contamination des fonds propres? 
- Malgré toutes les mesures prises, il y aura une montée des impayés et du coût du risque, ce qui va peser sur les fonds propres des banques. A ce stade, il est très peu probable que ce soit dans le sens de la baisse des fonds propres, mais au moins dans le sens du ralentissement de leur croissance. Cela peut paraître technique et ne concerner que les banques, mais c’est tout le contraire: 1 DH de fonds propres d’une banque, c’est 10 DH de crédits potentiels qu’elle peut fournir à l’économie. Ce sont les fonds propres qui donnent la capacité aux banques de continuer à accompagner la consommation et l’investissement. Il faut veiller à ce que l’éventail d’instruments à la disposition des banques reste aussi grand que possible, y compris à travers un marché boursier sain et transparent et un compartiment obligataire liquide et efficient.

- Les  mesures de Bank Al-Maghrib suffiront-elles à passer le cap? 
- Bank Al-Maghrib a agi très tôt pour assurer aux banques une liquidité suffisante en élargissant massivement le collatéral admissible dont les avances à 24h et les avances à 7j et en assurant la disponibilité de devises au marché interbancaire. Cette mesure a créé la sécurité et la confiance, toutes deux essentielles dans le bon fonctionnement du marché financier. Le marché interbancaire des devises, après une légère tension en mars, a continué à fonctionner normalement sans intervention de Bank Al-Maghrib, c’est-à-dire qu’un équilibre a été atteint tous les jours entre les banques qui disposaient de devises en excès, venant essentiellement des recettes d’exportation et des transferts des MRE et celles qui en avaient besoin pour financer les importations.
Nous sommes entrés depuis le mois de juin dans une nouvelle phase de la crise, celle de la relance. Les dernières mesures monétaires et budgétaires visent à l’accompagner à travers de nouveaux dispositifs permettant de financer les stocks des entreprises et redémarrer leurs outils productifs. Il faudra veiller à maintenir, à tous les niveaux du processus de demande, d’instruction, de mise en place de ces crédits, la même mobilisation et coordination entre les intervenants publics et privés que celle que nous avons observée pendant le confinement. Il faudra aussi traiter le sujet des entreprises qui seront durablement touchées et dont le niveau d’endettement qui était soutenable avant la crise ne l’est plus aujourd’hui. C’est un travail complexe qui suppose une analyse très fine des circonstances de chaque entreprise dans la dynamique particulière de son secteur, pour parvenir à trouver des solutions dont certaines composantes peuvent impliquer des décisions politiques et/ou réglementaires. Le secteur financier reste mobilisé pour répondre aux défis de cette nouvelle phase et accompagner cette relance nécessaire et qui reste aussi tributaire du maintien d’une grande discipline de tous nos concitoyens sur le plan sanitaire pour qu’il n’y ait pas de retour en arrière et de risque de reconfinement.

- La digue montée pour éviter les faillites tiendra-t-elle longtemps? 
- Devant une situation inédite, il faut rester humble et prudent. A ce stade de la crise, il est impossible de faire mieux qu’analyser les facteurs qui influent sur la santé des entreprises. La situation est inédite car il y a eu freinage, et parfois arrêt complet, de l’activité des entreprises, de la consommation des ménages et des investissements privés et publics et partout dans le monde, pratiquement au même moment. Après la phase la plus stricte de confinement, il y a eu différentes mesures d’accompagnement à l’initiative des Etats et des banques centrales pour préserver l’emploi et les outils productifs, et pour assurer la solidarité envers les personnes les plus touchées par le confinement, qui souvent étaient aussi les plus vulnérables avant la crise. Le Maroc, sous la conduite du Souverain a été en tous points exemplaires. Au-delà des mesures techniques et des montants mobilisés et déployés concrètement, ce qui a fait la réussite de cette démarche, c’est la concertation et la coordination permanente entre les principales composantes de la société au sein du Comité de veille économique. Nous avons constaté sur le terrain l’efficacité de la relance dès la dernière semaine de mai, avec une reprise de l’activité de nos clients, et de la demande de financements, notamment dans le cadre des programmes gouvernementaux Damane Oxygène, puis Damane Relance. 

- Que relevez-vous depuis le début du déconfinement?
- Bien que nous soyons au-dessus des prévisions établies lors du confinement, nous ne sommes pas encore revenus aux niveaux d’activité des mois de janvier et février 2020, et cela, pour pratiquement aucun de nos services, à l’exception notable de nos services digitaux. Cela cache en plus des disparités importantes entre les secteurs et certains de nos clients n’ont à ce jour pas encore repris leurs activités et leurs prévisions tablent sur une baisse durable de leur chiffre d’affaires sur plusieurs années à cause du changement de comportement de leurs clients. Par ailleurs, les entreprises doivent intégrer la mise en œuvre de protocoles sanitaires rigoureux pour endiguer la propagation du virus. Enfin, de nombreuses entreprises répondent à la baisse de leur chiffre d’affaires par des politiques de contrôle renforcé des coûts, privant leurs fournisseurs de chiffres d’affaires sur lesquels ils comptaient pour relancer leurs propres entreprises. Ce mécanisme de ralentissement est classique et illustre concrètement pourquoi l’économie va se contracter considérablement cette année au même titre que dans les autres pays. Des signaux négatifs viennent des entreprises qui étaient déjà fragiles avant la crise, car sous-capitalisées, ou peu rentables, ou souffrant de délais anormaux de recouvrement de leurs créances, ou de secteurs qui vont être touchés durablement par la crise, même après la levée de toutes les mesures sanitaires et les restrictions associées. Il faut donc continuer à s’atteler à identifier le plus tôt possible celles qui peuvent être sauvées et leur apporter par des mécanismes innovants l’aide dont elles ont précisément besoin pour espérer réduire la casse. Il faudra aussi sans doute investir dans de nouveaux secteurs porteurs et dans la formation et la reconversion des personnes qui ont perdu leurs emplois pour les préparer à en retrouver d’autres.

- Quelles leçons retiendriez-vous de la crise du Covid-19 et dans quelle mesure pourrait-elle impacter votre business modèle? 
- Cette crise inédite dont les conséquences à long terme ne sont pas encore toutes connues nous a déjà appris plusieurs choses. Les stress tests réglementaires et les Plans de continuité d’activité ne sont pas des exercices théoriques. Ils nous ont permis d’être prêts à continuer à servir nos clients dans les meilleures conditions sans les exposer, ni eux, ni nos collaborateurs, à des risques sanitaires. Au moment du déclenchement de la crise, nous avions des fonds propres excédentaires largement suffisants car prévoyant un coussin de sécurité au-dessus des minima réglementaires permettant d’absorber des chocs très forts et très peu probables. En effet, nous sommes tenus de simuler et de présenter à Bank Al-Maghrib ces scénarios potentiels de manière régulière et de leur démontrer la pertinence de notre démarche et la rigueur avec laquelle nous pilotons nos fonds propres pour ne jamais nous trouver en situation de non-conformité réglementaire en cas de choc inattendu. Il y va de la protection des dépôts de la clientèle.
Sur le plan opérationnel, nous avons maintenu tous nos services, et pour certains d’entre eux, renforcé nos capacités, tout en respectant strictement les règles sanitaires de distanciation et d’hygiène. Nous avons pour cela utilisé tous les dispositifs logistiques et informatiques que nous avions préparés dans le cadre du Plan de continuité d’activité que Bank Al-Maghrib exige à toutes les banques et qui doit être testé et maintenu en condition opérationnelle. Bien sûr, personne n’avait prévu les conditions exactes de la crise Covid-19 et il a fallu adapter le dispositif aux spécificités de cette crise. Mais l’existence de ces dispositifs nous a permis de disposer de toutes les briques nécessaires pour construire en quelques jours un dispositif performant et rassurant pour nos clients, nos collaborateurs, nos régulateurs et nos actionnaires. Ceci est d’ailleurs vrai pour la banque comme pour ses filiales au Maroc, et dans tous nos autres pays de présence.

8% du PIB à débloquer au profit des entreprises

Les banques ont débloqué 17 milliards de DH de crédits de trésorerie (chiffres arrêtés début juin) garantis par la Caisse centrale de garantie pour aider les entreprises touchées par la crise à faire face à leurs charges courantes. Au total 18.000 entreprises ont bénéficié de ces prêts auprès d’Attijariwafa bank, soit une part de marché de 55%. Depuis la mi-juin, le secteur est mobilisé pour accompagner la relance de l’activité. Potentiellement, 67 milliards de DH de crédits «Damane Relance» pourraient être accordés. Les banques pourraient distribuer 85 milliards de DH dans le cadre des deux dispositifs de soutien. Cette production à des taux historiquement bas (3,5% actuellement) représente 15% du total des crédits aux entreprises, 10% du total des crédits bancaires, et 8% du PIB. Par ailleurs, le programme Intelaka dont le déploiement a été perturbé par la crise du Covid-19 vient d’être relancé. Avant ce contretemps, Attijariwafa bank avait bien réussi le déploiement du programme au sein de son réseau d’agences. En l’espace de 2 mois, pratiquement 7 projets sur 10 (plus exactement 67%) financés par le secteur et agréés par la CCG l’ont été par Attijariwafa bank.


Cet accélérateur de tendance

Incontestablement, la crise du Covid-19 est venue renforcer nos convictions sur la nécessité d’accélérer la mise en œuvre de notre plan de transformation engagé depuis 2017. Face à cette situation inédite, il a fallu que la banque fasse preuve de résilience pour maintenir son activité et son service auprès de ses clients. Plusieurs projets ont été accélérés notamment le déploiement des outils de télétravail pour permettre à nos collaborateurs de continuer à exercer tout en respectant le confinement, le développement de la banque en ligne, la mise en place d’un Chatbot accessible à partir du site institutionnel, le paiement mobile, la demande de crédit en ligne pour les TPE. La crise actuelle va effectivement accélérer certaines tendances lourdes communes aux plans de transformation des banques à l’échelle mondiale. 
La période de confinement a montré que l’accélération de la transformation technologique et digitale était inéluctable. Les clients ont pu, plus que jamais, continuer à gérer leurs comptes bancaires et consommer des services financiers tout en restant confinés. Cette expérience contribuera à accélérer le changement du comportement du consommateur et sa relation avec la banque s’en verra transformée. La mission des réseaux bancaires, pour les institutions qui réussiront à s’adapter, évoluera de plus en plus vers le conseil à forte valeur et l’accompagnement des clients dans la réalisation de leurs projets et l’atteinte de leurs objectifs financiers.
La période a également été marquée par une rupture dans l’organisation du travail. Des milliers de banques, et de manière plus générale d’entreprises, à travers le monde ont pu assurer en période de crise sanitaire et de confinement une continuité de leurs activités tout en protégeant la santé de leurs collaborateurs grâce notamment au télétravail. Les profondes mutations technologiques que nous vivons auront des impacts disruptifs sur l’organisation du travail au sein de l’entreprise et ouvriront de nouvelles voies en matière d’occupation et de gestion des espaces de travail mais également de recrutement et développement des talents réduisant progressivement les frontières des marchés du travail..

Propos recueillis par Franck FAGNON

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