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Analyse

Ces surprenants startuppers qui émergent des petits patelins!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5641 Le 26/11/2019 | Partager
La compétition Innov-Maroc donne une chance aux jeunes des villages perdus
Des idées diverses et innovantes
Après la province d’Essaouira, une nouvelle escale dès janvier

Innov-Maroc a sans doute été le «big event» de la province d’Essaouira de cette fin d’année. La nouvelle de l’organisation de cette compétition d’entrepreneuriat, lancée par la Fondation de R&D et d’innovation en sciences et ingénierie, Essaouira Innovation Lab et l’INDH, s’était répandue comme une traînée de poudre. Jeunes et moins jeunes se sont donné le mot pour saisir cette occasion qui ne se présente que très rarement dans leur région.

Une caravane de promotion du concours a d’abord sillonné la province du 7 au 10 octobre. Dans de petits patelins comme Smimou, Hanchan, Tamanar, Bir Kouat, Had Dra… C’est un gros évènement. Plus de 2.000 personnes ont été rencontrées. Les organisateurs ont été impressionnés par les idées d’entrepreneuriat diverses et innovantes présentées.

138 projets ont été déposés sur la plateforme de candidature. Une trentaine en ont été sélectionnés, et des formations et coachings ont été organisés. Douze projets ont ensuite été choisis pour la finale, dont 5 ont été primés. Des partenaires de la compétition ont décidé de parrainer deux projets supplémentaires.

Les lauréats d’Innov-Maroc bénéficieront d’un accompagnement pendant deux ans afin de concrétiser et développer leurs idées (local, coaching, formations…), avec un financement de 100.000 DH pour démarrer leur startup. Un soutien inespéré pour ces graines d’entrepreneurs qui se sentent souvent prisonniers d’une région oubliée. Manque de ressources financières, un environnement hostile à la prise de risque, absence d’accompagnement, rareté des exemples de réussite… Les porteurs de projets ont tout contre eux. Leur seule issue, quitter leurs villages/douars pour de grandes villes où la vie ne leur fait souvent pas de cadeau.

La compétition a également permis d’éveiller la fibre entrepreneuriale chez certains. «Mon seul rêve dans la vie était de décrocher un emploi stable. Mais grâce à ce concours, j’ai décidé de tenter ma chance dans l’entrepreneuriat. Je me suis dit qu’au lieu de chercher un travail, je pourrais en créer, pour moi et pour d’autres personnes», confie Moaad Serhani, l’un des lauréats d’Innov-Maroc. 

La Fondation de R&D et d’innovation en sciences et ingénierie ne compte pas en rester là. Elle envisage d’investir d’autres régions dès janvier prochain. Le choix de la nouvelle escale n’a pas encore été arrêté, mais des consultations sont en cours avec au moins trois provinces.

Retour sur les projets gagnants d’Essaouira. 

Ahlam NAZIH

                                                                              

♦ Innover pour sauver les bijoux en argent traditionnels

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Radouane Talbaoui fait partie des rares maâlems de bijouterie artisanale en argent et de décoration en bois et fer forgé à Essaouira. Son métier, il l’a appris très jeune. Il n’a pas pu terminer l’école (quittée en 3e année du primaire), mais il a beaucoup travaillé sur lui-même. Il a aussi appris un métier qui le passionne et qu’il espère perpétuer.

Son objectif, vivre de sa passion et inciter les jeunes à reprendre cet artisanat ancestral. Malheureusement, ils ne sont pas nombreux à vouloir l’exercer. Le pouvoir d’achat des ménages de la région étant faible, les femmes ne sont pas nombreuses à s’offrir des bijoux. «Tant que les jeunes sont convaincus qu’il ne s’agit pas d’une activité rentable, ils ne s’y intéresseront pas», pense Radouane.

«Pourtant, Essaouira est première en matière de bijouterie artisanale au Maroc. Ses produits sont de haute qualité. La ville a longtemps été un carrefour de cultures. Des maâlems de Haha, Zagoura et d’autres régions, ainsi que ceux de confession juive, s’y étaient installés», poursuit l’artisan de 37 ans.

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Son projet d’entrepreneuriat, Radouane le porte depuis 2012, date à laquelle il participe à l’émission Sanaat Bladi. Non qualifié à la finale, il n’a pas l’occasion de le présenter. Faute de financement, de local et de soutien, il n’a jamais pu concrétiser ses idées. «J’avais postulé pour un local au village des artisans, mais je n’ai pas pu obtenir une place», regrette le jeune artisan. Dès que le concours Innov-Maroc a été annoncé en octobre dernier, il fonce.

Radouane a développé des idées nouvelles pour fabriquer des bijoux. La célèbre Khlala amazighe, par exemple, il l’a allégée pour en faciliter l’usage. Il la fabrique également avec deux facettes, afin d’offrir aux femmes deux bijoux pour le prix d’un. Les métaux précieux étant de plus en plus rares, il fabrique des accessoires en thuya qu’il recouvre en argent. Il conçoit aussi des accessoires en fer forgé. Ses designs sont à la fois modernes et traditionnels.

«Il reste moins d’une vingtaine de maâlems à Essaouira. Les grands noms ont disparu, et beaucoup ont changé de métier», déplore Radouane. Pour sa part, il continue à y croire, et n’hésite pas à recevoir des apprentis de la formation professionnelle dans ses ateliers, là où il travaille avec un autre artisan.

                                                                              

♦ Une machine spéciale pour la collecte des figues de barbarie

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Karima, Soukaïna, Salma et Hasna auraient-elles osé se lancer dans l’entrepreneuriat si elles n’avaient pas un jour croisé la caravane d’Innov-Maroc? Les quatre lycéennes, toutes âgées de 18 ans, élèves en 2e année baccalauréat (physique-chimie et SVT), sont internes au petit village Had Dra où elles poursuivent leurs études secondaires.

Originaires du même douar, Khmis Takat, elles occupent aussi la même chambre. Et c’est là qu’elles ont imaginé leur projet pour le concours: une machine pour la collecte des figues de barbarie qui en même temps en aspire les épines. Un procédé qu’elles sont toujours en train d’affiner.

«Nous pensons aussi créer une coopérative pour extraire des huiles des figues de barbarie pour le cosmétique, dont la demande est de plus en plus importante», confie Karima, la porte-parole du groupe, à la personnalité bien affirmée.

Les parents des filles étaient au début sceptiques, mais ont fini par les soutenir. Quand nous avons contacté l’une d’elles au téléphone, c’est sa maman qui nous a répondu. Malgré son enthousiasme apparent, elle n’a pas caché sa préoccupation.

«Ce que les filles ont appris au concours, est-ce qu’il va vraiment leur servir?», nous a-t-elle demandé. Être une fille en milieu rural au Maroc n’est pas chose aisée. Karima, Soukaïna, Salma et Hasna réussiront-elles à imposer leur choix et à concrétiser leur rêve?

«Nous évoluons dans des conditions difficiles, mais nous sommes résignées à ne jamais baisser les bras. Même si nous tombons un jour, nous nous relèverons», livre-t-elle. Avec l’accompagnement sur deux ans offert par Innov-Maroc, les quatre jeunes filles courageuses auront, en tout cas, la chance d’avancer sur des bases solides.

                                                                              

♦ Transformer la peau de poisson en accessoires de luxe!

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Au début, personne ne croyait à son projet. «Ton idée ne te mènera nulle part», «tu perds ton temps, trouves autre chose», «avec ton diplôme tu peux être cadre dans un grand groupe», «tout ça, c’est du tkharbik (n’importe quoi)!»… L’entourage de Nawal Alaoui n’a pas ménagé d’efforts pour la dissuader de s’embarquer dans son aventure: fabriquer du textile et du cuir à base de peaux de poisson, et en faire un business. La jeune femme de 26 ans, bien «têtue», selon ses propres mots, ayant foi en son projet, s’acharnera à prouver à tout le monde que c’est possible.

Tout commence la deuxième année de son parcours à l’Esith, où elle préparait son diplôme d’ingénieur en génie industriel. A l’époque, elle participe au programme de l’ONG Enactus, spécialisée en entrepreneuriat social à l’intention des étudiants. Le principe est de pousser les jeunes à développer des idées d’entrepreneuriat, en apportant des solutions aux problématiques rencontrées par les populations des régions. Après une visite au petit port de Sidi Rahal au sud de Casablanca, Nawal remarque des femmes travaillant dans des conditions insalubres, avec des odeurs pestilentielles. Quelques recherches plus tard, elle trouve son idée: fabriquer du textile à base de peau de poisson. C’est dans sa chambre dans l’internat de l’Esith qu’elle réalise les premiers tests. Mais c’est du cuir qu’elle finira par développer, à sa troisième année d’école.

Son produit, personne n’en voulait. «Les designers n’étaient pas convaincus. Commercialement, ça n’a pas marché», se rappelle la jeune ingénieure. Elle fabrique quand même des gadgets (porte-clés, porte-cartes…) qu’elle réussit à écouler. Pour poursuivre ses recherches, Nawal s’inscrit en doctorat et prépare une thèse en industrie durable. «Cela m’a permis d’accéder à des laboratoires de recherche gratuitement», explique-t-elle. 

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Cela fait seulement neuf mois qu’elle s’est installée à Essaouira. Venue dans le cadre d’une manifestation organisée par le groupe OCP, elle décide d’élire domicile dans la ville. «Essaouira incarne l’esprit de ma marque… L’art, le poisson, la mer... J’y ai donc monté un atelier», confie Nawal qui fait travailler avec elle quatre femmes en conditions difficiles, et une jeune designer au talent prometteur.

Elle a noué des partenariats pour la collecte de peaux de poisson avec le port de la ville et avec des restaurants. Aujourd’hui, elle produit des cadeaux d’entreprise (agendas, porte-cartes de visite, porte-clés…), chaussures, sandales, pochettes de soirées, portefeuilles et autres accessoires haut de gamme.

La jeune ingénieure-chercheure procède à un traitement 100% naturel de la peau de poisson, avec un tannage à sec permettant d’économiser jusqu’à 95% sur la consommation d’eau, et des couleurs à base de plantes. Son ambition, lancer d’ici trois ans une marque (déjà en cours de préparation) de produits «eco-friendly».

A la fois des accessoires en cuir et du textile. Eh oui, ses recherches sur le textile à base de peaux de poisson ont finalement été concluants. Sa première création, un selham (cape marocaine) qu’elle a présenté à la conférence mondiale des compétences (World skills conference) à Kazan en Russie cette année, et qui a séduit le jury.

«Mon objectif est de prouver que le fashion n’est pas forcément synonyme de destruction de l’environnement», relève-t-elle. Pour commencer, elle vise trois marchés, les Etats-Unis, l’Europe et Dubaï. Le coup de pouce de Maroc-Innov lui permettra d’accélérer son projet.

                                                                              

♦ Exporter le sirop de caroube le plus loin possible

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L’entrepreneuriat, il n’y a jamais pensé. C’est grâce au concours Innov-Maroc que Moaad Serhani a eu le déclic. «Mon seul rêve dans la vie était de décrocher un emploi stable», livre le jeune homme de 26 ans. Après avoir eu vent de la compétition, il a tout de suite commencé à chercher une idée. Il en trouvera une très vite: industrialiser la fabrication du sirop de caroube, un produit traditionnel que sa maman prépare depuis des années, et l’exporter vers d’autres régions, voire à l’international. Avec son ami, Marouane El Baz, ils fabriquent un prototype qu’ils présentent au jury d’Innov-Maroc.

«Les jurés n’avaient jamais rien goûté de tel. Ils ont apprécié», se rappelle Moaad. Le sirop de caroube, qui ressemble à du miel, peut remplacer les confitures et pâtes à tartiner, ou être utilisé dans la préparation de gâteaux. «C’est en plus un produit 100% naturel. Il est présent en abondance à Essaouira», rajoute le jeune porteur du projet.

Lauréat d’un DUT en maintenance industrielle de l’EST d’Agadir, Moaad a enchaîné avec une licence professionnelle en efficacité énergétique, puis un master en mécanique et ingénierie à la faculté des sciences de Casablanca-Aïn Chock. Il n’ira, cependant, pas jusqu’au bout de son master. Moaad a déjà passé des entretiens d’embauche, mais sans succès. «A Essaouira, il n’existe pas d’opportunité d’emploi, surtout dans ma spécialité», regrette-t-il. Le jeune homme se contente ainsi de donner un coup de main à son père gérant d’une droguerie. «En devenant entrepreneur, je m’offre ma propre chance, je peux même créer des postes pour d’autres personnes», estime-t-il.

Son ami Marouane a également enchaîné les formations. Après avoir obtenu son bac en 2013, il s’est inscrit en droit en arabe à l’université de Marrakech. Il y passe deux ans, sans obtenir de diplôme et change complètement d’orientation. Il obtient ensuite un diplôme de menuisier aluminium d’un centre de l’OFPPT à Essaouira, qu’il complète avec un deuxième en plomberie sanitaire. Pour gagner sa vie, il a déjà occupé de petits jobs, comme graisseur dans un autocar. Leur nouveau projet, ils y croient et ils sont prêts à tout pour le faire réussir.

                                                                              

♦ Elevage d’escargots pour le cosmétique

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Se lancer dans l’élevage d’escargots. Malika El Hentati, 26 ans, technicienne spécialisée en agriculture, y pense avec son frère Mohamed, 32 ans, diplômé en mécanique, depuis maintenant trois ans. Mais ils n’ont jamais osé concrétiser leur idée.

«Nous n’avons trouvé personne pour nous soutenir», témoigne Malika. La compétition Innov-Maroc était pour eux inespérée. Dès que l’occasion de candidater s’est présentée, ils ont sauté dessus, en associant leur amie, Amal Itsmaïl, à leur projet. Ils finiront parmi les cinq gagnants.

L’investissement de départ estimé n’est pas très élevé, 100.000 DH. Et ça tombe bien, puisque c’est le montant qu’ils recevront dans le cadre de l’accompagnement offert par Innov-Maroc. Objectif, élever des escargots à la fois pour l’exportation et pour le développement de produits cosmétiques, une activité quasi inexistante au niveau local. «Nous disposons d’une bonne qualité d’escargots au Maroc.

Preuve en est que plus de 80% de la production nationale est exportée. Cependant, nous ne souhaitons pas nous limiter à l’exportation», souligne Malika. Dans le cosmétique, le potentiel est considérable. La bave d’escargot, par exemple, très prisée, peut rapporter gros.

Dans les environs de la ville d’Essaouira, il n’existe qu’une seule ferme d’héliciculture que les trois jeunes ont visitée. Ils n’écartent pas une possibilité de collaboration. Malika est son frère n’en sont pas à leur premier coup d’essai, ils gèrent déjà une coopérative de production d’huile d’argan.

                                                                              

♦ Moins d’entrepreneurs qu’ailleurs

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«L’entrepreneuriat, c’est ce qui va sauver le Maroc», avait récemment déclaré le ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy. Faute de trouver du travail, les jeunes devront entreprendre pour se transformer eux-mêmes en créateurs d’emploi et de richesse. Mais encore faut-il qu’ils possèdent la fibre entrepreneuriale, qu’ils soient correctement formés et qu’ils bénéficient d’un accompagnement adéquat.  

Le nombre d’entrepreneurs naissants n’a cessé d’augmenter sur les trois dernières années, entre autres, grâce au statut d’auto-entrepreneur. L’enquête internationale GEM (Global Entrepreneurship Monitor), dont la partie marocaine a été publiée l’an dernier, l’a bien démontré, avec un taux d’entrepreneuriat naissant passant de 1,3% en 2015 à 4,2% en 2017.

Cette part reste, cependant, bien inférieure à la moyenne des pays à développement comparable (7,1%). Même constat pour le taux d’activité entrepreneuriale, de 8,8% en 2017, contre une moyenne de 12,5% dans les économies comparables à la nôtre.

Ecoles, universités, fondations et ONG peuvent participer à changer la donne, en joignant leurs efforts aux programmes gouvernementaux, y compris en milieu rural, là où des milliers de jeunes peuvent libérer leur potentiel grâce à un petit coup de pouce.

 

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