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    Journal d’un enfant cireur: «A l’origine de mon calvaire, un échec scolaire»

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5407 Le 07/12/2018 | Partager
    A 11 ans, son père le pousse à travailler en métropole
    Arraché à son village, il se retrouve au milieu d’une communauté de laissés-pour-compte
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    Ils sont des milliers d’enfants à errer dans les rues des grandes villes. Vagabonds, drogués, cireurs, vendeurs à la sauvette, mendiants… Dans l’indifférence générale. Outre les difficultés socioéconomiques des familles, l’histoire commence aussi, souvent, par un échec scolaire et une perte de confiance en l’école en tant qu’ascenseur social. A leur sortie du système, sans qualifications, les enfants sont condamnés à la précarité (Ph. Bziouat)

    Celà faisait deux heures que je sillonnais à pied les rues du quartier Maârif à Casablanca. N’en pouvant plus de marcher, je m’assis par terre et m’adossai sur un mur. Soudain, je vis une ombre se rapprocher de moi.

    En levant la tête, j’aperçu un homme tenant un enfant par la main. Je suis à peine plus âgé que lui. L’homme me jeta un regard assassin et me somma sévèrement de quitter cet endroit. Je n’avais pas remarqué que je m’étais assis en bas d’un guichet automatique. Je m’exécutai. Cette scène, je la vis au quotidien. 

    Là bas, dans mon village, tout le monde me traitait avec bienveillance, me regardait avec tendresse, me souriait. Ici, je suis un paria. Les gens me repèrent de loin, semblent dérangés, puis font mine de ne pas me remarquer. Ils me traitent comme si j’étais invisible.

    Certains, devant mon corps fluet, ma voix juvénile et mon regard timide et fuyant me témoignent de la pitié. Comme cette fille à l’allure gracieuse. Elle sortait d’une pâtisserie à la devanture luxueuse. Un endroit où je n’oserai jamais mettre les pieds. J’ai souvent essayé d’imaginer les délices qu’on pourrait y trouver.

    La jeune femme s’est dirigée vers moi, arborant un sourire. Je n’ai pas cru mes yeux. Je n’ai pas l’habitude qu’on s’intéresse à moi, et encore moins qu’on me sourit. J’ai essayé de fuir son regard, mais elle a continué à avancer vers moi et m’a tendu une petite boîte avec laquelle je l’ai vue sortir de la pâtisserie. Elle est repartie aussitôt sans dire un mot. J’ai pris la boîte et je suis parti me mettre à l’abri des regards.

    Je l’ai ouverte et j’y ai trouvé une sorte de gâteau long, recouvert d’une couche de chocolat décorée avec des points marron. Il était fourré d’une crème succulente. Je n’en avais jamais vu ni goûté auparavant. Je n’oublierai jamais ce geste, ni ce petit moment de bonheur qui m’a fait oublier, le temps d’une dégustation, ma misère.

    Je ne voulais pas venir ici…

    C’est mon père qui m’a obligé à quitter la maison. Avant, j’allais à l’école, j’avais un cartable, des livres, des camarades… Mon école était à cinq kilomètres de chez moi. J’y allais tous les jours à pied. Ma classe était petite et délabrée, sans couleurs ni fioritures, glaciale en hiver. Ma prof de français était hystérique. Elle se vengeait sur nous parce que nous étions très faibles en français.

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    Leurs petits corps frêles se faufilent entre les véhicules. Leur place est à l’école, pourtant, ils sont là, dans un feu rouge en train de vendre des mouchoirs, des chewing-gums, de faire la manche… car obligés de survivre (Ph. L’Economiste)

    Impuissante devant nos lacunes, elle nous frappait. Une fois, elle a pris deux de mes camarades, dont une fille, Maria, par la tête et les a cognés. Un bruit sourd a retenti, nous étions tous horrifiés devant la violence de cette scène, terrorisés. Après les vacances du premier semestre, Maria n’est plus jamais revenue à l’école.

    Malgré tout, j’aimais bien partir à l’école. Je rêvais d’aller un jour à l’université, et de trouver un bon emploi grâce à mon diplôme. Mais l’année dernière, j’ai échoué à la 4e année du primaire. J’avais dix ans. Mon père, après une longue réflexion, a décidé d’arrêter ma scolarité.

    «Après tout, tu ne pourras pas aller très loin dans les études. Et même si tu décrochais un diplôme, il ne te servirait pas à grand-chose. Regarde le fils de haj Ahmed, il a obtenu une licence. Après deux ans de chômage, il est revenu labourer la terre avec son père. Ou encore, le fils de Lahcen, il a passé sa vie à redoubler, avant d’abandonner le lycée et de revenir vivre aux crochets de son père», m’a-t-il signifié.

    Il m’a alors ordonné de partir avec le fils du voisin, Oussama, pour travailler comme lui en ville, à Casablanca. «Tu vas devoir m’aider à nourrir ta mère, tes deux sœurs aînées et ton petit frère», s’est-il justifié. Mon monde s’était écroulé.

    Voyage vers l’inconnu

    Avec Oussama, 15 ans, nous avons voyagé seuls. Je ne savais pas à quoi m’attendre. A l’arrivée, je me suis retrouvé dans un quartier populaire, Derb Kabir. Oussama y loue une chambre avec quatre autres locataires. Des jeunes de 14 à 20 ans.

    Tous exercent le même métier, cireur. Ils errent toute la journée, et ne rentrent que le soir pour dormir. Mon voisin m’explique qu’il faudra chaque matin prendre le bus vers un quartier huppé, pour proposer mes services à des passants, et pourquoi pas, demander l’aumône au passage.

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    Dans la rue, les enfants, sans aucune protection, doivent s’en sortir seuls. Ils sont confrontés à toutes sortes de violences (y compris entre eux), abus et addictions. Selon des enquêtes menées par des ONG, 80% fument du tabac et 30% sont toxicomanes. La majorité est analphabète. Leur nombre ne cesse de croître (Les visages ont été modifiés - Ph. Jarfi)

    «Cela peut rapporter de jolies sommes». Il m’aida à acheter le matériel, une boîte en bois, une brosse et du cirage, à crédit. Ça m’a coûté 50 DH. Oussama me montra ensuite le trajet que je dois effectuer tous les jours, et me mit en garde contre les patrouilles de police. Dès que je les croise, je prends mes jambes à mon cou.

    Cela fait un an que je suis ici. Je gagne entre 50 et 80 DH par jour, parfois moins, parfois plus. Chaque trois mois, je retourne dans mon village pour partager ma «moisson» avec ma famille. Mais je garde toujours espoir qu’un jour je rentrerai chez moi pour reprendre l’école.

    En venant ici, j’ai ramené avec moi un stylo et un cahier sur lequel j’écris, tant bien que mal, mes journées. Cela me rassure. Je ne veux surtout pas oublier la lecture et l’écriture. Mon père se rendra peut-être compte de son erreur et me permettra de revenir à la maison... Je devrais être prêt.

    Parfois, je fais des cauchemars. Je rêve que suis attrapé par la police, et me réveille en sursaut. Ou que mon père me supplie de ne plus jamais le quitter, et que ma mère, heureuse, me prend dans ses bras. Puis je me retrouve seul au milieu de la rue à Casablanca et me réveille en sanglots, sous les sons des klaxons. Un de mes colocataires m’a parlé d’un cachet qui lui permet de se relaxer, d’oublier le monde entier. Peut-être que je l’essaierais. 

    Il m’arrive de rencontrer des enfants des rues, certains sont belliqueux, d’autres non. Heureusement, Oussama est parfois avec moi. Il me défend et me conseille. Sans lui, je ne sais pas ce que j’aurais fait… Je rencontre aussi des vendeurs de kleenex dans les feux rouges qui font également la manche.

    Moi je ne l’ai jamais fait. Je ne suis pas un mendiant, je refuse d’en être un. Je suis ici juste pour travailler. J’ai déjà rencontré un garçon de 14 ans, droit dans ses bottes, qui en a fait un emploi à plein temps. Lui aussi chaque matin prend le bus pour venir dans un jardin sur boulevard d’Anfa. C’est son quartier général. Il s’appelle Mohamed Fennane. Les habitants du quartier le connaissent, de même que les employés des commerces, cafés et restaurants du coin.

    «C’est un garçon correct», disent-ils. «Il ne fume pas, ne boit pas, ne sniffe pas et ne fait de mal à personne». Chaque jour, ils lui donnent des restes de nourriture, lui achètent du sucre, du thé et différentes denrées. «Je fais ça pour ma mère. Elle est divorcée et n’a personne d’autre que moi. Je dois chaque jour lui ramener 100 DH. Je fais tout pour les ramasser, avant de prendre le bus et rentrer chez moi en fin de journée», m’a-t-il un jour confié.

    Durant mes tournées sur les boulevards Zerktouni et Anfa, j’assiste à la sortie des classes d’écoles privées. Les enfants y sont propres, bien habillés. Ils paraissent heureux et insouciants. Eux aussi me traitent comme si j’étais invisible… Certains ont peur de moi. Ils ne savent pas que je suis encore plus apeuré qu’eux. Je ne veux pas être comme ces enfants, je veux juste aller, moi aussi, à l’école.   

    Que dieu pardonne à mon père… moi, je ne lui pardonnerai jamais.

                                                                                   

    Absence de chiffres officiels

    IL n’existe pas de statistiques officielles relatives aux enfants des rues au Maroc, mais leur nombre ne cesse d’augmenter. Cette absence de données rend difficile la lutte contre le phénomène, selon l’Unicef. En 2015, certaines associations ont relevé un chiffre de 25.000 enfants en situation de rue, dont le quart se trouverait à Casablanca.

    Quelques actions ont été menées par le ministère de Famille, de la Solidarité, de l’Egalité et du Développement social, avec les autorités territoriales et la société civile, pour venir en aide à ces enfants. A l’instar du SAMU social destiné à cette catégorie en situation difficile, lancé en 2006. L’Entraide nationale a, également, lancé des initiatives dans plusieurs villes pour la réinsertion familiale des enfants des rues. Un programme, baptisé Indimaj, avait également été lancé en 2005. Toutefois, les mesures prises restent en deçà de l’ampleur du phénomène.

    Selon un rapport de l’Unicef, publié en 2015, citant des enquêtes menées par des ONG, les enfants des rues sont généralement issus de familles vivant dans des quartiers pauvres et des bidonvilles dans plusieurs régions. Ils sont, pour la majorité, analphabètes, 80% fument du tabac et 30% sont toxicomanes. Seuls, ils sont exposés à des violences, abus sexuels, tortures, mauvais traitements…

    Dans le monde, ils seraient 120 millions d’enfants à errer dans les rues, dont plus de 30 millions en Afrique, soit le quart.

    Ahlam NAZIH

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