Enquête

«Chaque arbre livre une sonorité particulière»

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5308 Le 05/07/2018 | Partager
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Michel Ndoh Ndoh est à l’initiative du projet de collecte, de conservation et de valorisation des instruments de musique traditionnelle exposés au Musée national de Yaoundé au Cameroun. Il a co-initié avec les associations camerounaise, Sandja, et marocaine, Afrikayna, l’exposition «L’instrumenthèque d’Afrique» présentée au festival d’Essaouira  (Ph. F.F.)

Michel Ndoh Ndoh est le commissaire d’exposition de «L’instrumenthèque d’Afrique» présentée du 21 au 27 juin au festival d’Essaouira Gnaoua Musiques du monde (cf. L’Economiste n°5298 du 21 juin et n°5300 du 25 juin 2018).

«Plus qu’une exposition ou un projet culturel, c’est une quête identitaire et artistique. Un voyage dans le temps et l’espace qui a permis (...) de répertorier et valoriser des instruments de musique ancestraux, ingénieux, rares, voire disparus», expliquent les organisateurs.

De nationalité camerounaise,  Ndoh Ndoh est expert en économie d’industries culturelles et en organologie des instruments de musique traditionnelle. Il revient sur la portée de la revalorisation du patrimoine musical africain et ses enjeux.  

- L’Economiste: Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur le patrimoine musical?     
- Michel Ndoh Ndoh:
Je me suis lancé à partir de trois constats. D’abord, la plupart des instruments africains sont en Europe comme à Tervuren en Belgique. Il y a environ 2.000 pièces dans les musées européens. Ensuite, il n’y a plus dans certaines contrées, notamment en Afrique centrale, des sonorités purement locales à cause d’une utilisation accrue d’instruments occidentaux, comme la guitare et l’orgue. Finalement, la perception presque dominante de l’instrument africain «traditionnel» comme un instrument mineur. Il comporte moins d’octaves que les instruments occidentaux. Nos musiques sont plus mélodiques qu’harmoniques, des musiques de sensibilité en somme.  

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L’ilung est un instrument de musique traditionnelle originaire de Grassfield, au Cameroun. Fabriqué avec du bois de savane, «l’usage de cet instrument à cordes a quasiment disparu. Il a une vocation mystique auprès des musiciens qui en jouaient une fois par an pour rendre grâce au roi», selon  Michel Ndoh Ndoh, commissaire d’exposition de «L’instrumenthèque d’Afrique»  (Ph. F.F.)

- Comment sauver ces instruments menacés de disparition?
- Tant qu’il n’y aura pas d’enseignement de musique traditionnelle, il n’y aura pas possibilité de continuer à fabriquer ces instruments et de consommer leur sonorité. Donc de commercialiser à la fois l’œuvre de l’artiste et du maître artisan. Les Etats-Unis ont une industrie florissante de la guitare (comme la Gibson). Il y a aussi des mécanismes d’accompagnement à installer dans les écoles, les conservatoires et les associations culturelles. Pourquoi ne pas y apprendre le guembri ou la kora, comme c’est le cas pour le violon par exemple? Le groupe marocain Bob Maghreb joue du reggae avec des instruments traditionnels africains. Ceci prouve qu’on peut tout jouer avec.  

- Valoriser l’utilisation et l’apprentissage est également un enjeu écologique...  
- L’économie culturelle permet des prévisions sur l’évolution de notre environnement. La faune, la flore, la terre, le sous-sol entrent dans la fabrication des instruments de musique. Les cordes du guembri sont à la base des boyaux de chèvres. Cèdre, peuplier, arganier ou noyer fournissent du bois pour les maîtres artisans. Chaque arbre livre une sonorité particulière. Préserver ces espèces revient à perpétuer une musique, une tradition, une culture. Ce patrimoine impose aussi un devoir de mémoire. Je ne me sens pas seul face à cette responsabilité, mais incompris parfois. Les gens ne saisissent pas la portée de ce travail qui ne comporte pas forcément un enjeu financier.  

- Qu’est-ce qui est le plus difficile pour le chercheur que vous êtes?
- Avoir assez de temps et de moyens pour réaliser des expositions didactiques. Il faut expliquer et sensibiliser les jeunes générations. C’est ce qu’on a essayé de faire avec l’atelier de fabrication des instruments de musique traditionnelle. Nous avons invité des enfants à dessiner ce qu’ils ont apprécié dans l’exposition. Les Africains ignorent encore la portée de leur histoire musicale. Un savoir-faire, des instruments et un son sont en voie d’extinction. Au Cameroun par exemple, il y a des instruments utilisés dans des occasions précises. Les poètes médiums jouent l’ilung une fois par an pour rendre grâce au roi (voir photo). Les instruments de musique traditionnelle ont une fonction communicationnelle et spirituelle.

Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI  

 

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