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Economie

Se reconstruire en contexte Covid: Paroles d’économistes - Entretien avec Driss Benhima

Par Khadija MASMOUDI | Edition N°:5855 Le 01/10/2020 | Partager
La relance de la croissance ne fonctionnera que si le marché intérieur est suffisamment protégé
A défaut, peu de projets d’investissement seront réellement bancables, garantie de l’Etat ou pas
Faciliter le dépôt de bilan administratif pour les entreprises dont le business model est condamné
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Bio express: Ingénieur de formation, Driss Benhima a occupé plusieurs postes au sein de l’administration: ancien PDG de la RAM, directeur de l’Agence du Nord, DG de l’ex-ONEE, ministre des Transports et des Mines et wali de Casablanca. Depuis son départ à la retraite en 2016, il s’est rapproché du parti de l’Istiqlal

Fournir des clefs de décryptage pour tenter de comprendre une conjoncture inédite, suggérer des pistes de relance... A partir de ce numéro, L'Economiste propose à ses lecteurs une série d'entretiens avec des économistes et personnalités de premier plan. Driss Benhima pour cette édition.

- L’Economiste: Comment faire face au tsunami des faillites d’entreprises?

- Driss Benhima: Je ne crois pas qu’il y ait une recette infaillible, on ne peut que tenter de minimiser la casse. Pour les entreprises dont le business model n’est pas en crise, les faillites sont liées à une baisse temporaire de la demande. Il faut préserver les outils, comme les hôtels par exemple dans le tourisme, et permettre aux entreprises de se mettre en hibernation, dans une démarche concertée entre les secteurs économiques concernés et l’Etat: un reprofilage de la dette en particulier, le report des échéances avec allongement des durées des prêts comme ce qui a été fait pendant les trois mois de confinement, la prise en charge partielle des personnels par l’Etat et l’exonération des prélèvements fiscaux et sociaux.
Le retour à la normalité de la vie sociale doit être accéléré au maximum afin de réduire au plus vite la baisse de la demande intérieure, sachant que nous sommes impuissants devant la baisse de la demande extérieure.
Pour les entreprises dont le business model est condamné même après la reprise, on ne peut que faciliter et accélérer les processus administratifs de dépôt de bilan afin de préserver au maximum des pertes de valeur inutiles.

- Jusqu’où le gouvernement pourrait-il activer le levier de la dette pour faire face aux impacts économiques et sociaux de la crise?
- Je ne vois pas de limite autre que la capacité des pouvoirs publics à lever de la dette. Tout endettement est bon à prendre si cela doit nous permettre d’accélérer le retour à la croissance. Il y a le feu au lac.

- Un bon plan de relance devrait-il s’appuyer uniquement sur la distribution d’aides?
- Uniquement, sûrement pas, mais essentiellement: oui. Premièrement, il s’agit de soutenir les couches fragiles de la population afin d’éviter les risques d’une crise sociale. La crise sociale est déjà là et douloureuse, il s’agit de ne pas l’aggraver en soutenant par des aides directes et ciblées les couches les plus menacées.
Deuxièmement, la distribution d’argent hélicoptère dans la consommation populaire est le moyen le plus sûr de relancer la production nationale de biens de consommation. Mais il faut pour cela s’assurer que la suspension de certains accords de libre-échange permette à la production nationale d’être la bénéficiaire de ces aides et que les montants distribués ne bénéficient pas aux importations de l’étranger. A noter que la relance de la croissance nationale par la facilitation des crédits ne fonctionnera que si le marché intérieur est suffisamment protégé. Si ce n’est pas le cas, peu de projets d’investissement seront réellement bancables, garantie de l’Etat ou pas.
Attention de vérifier que la production intérieure est suffisamment concurrentielle pour que les barrières aux importations ne permettent pas à un nombre trop restreint d’opérateurs d’exploiter la situation de protection au détriment des consommateurs. Paradoxalement, un plan de relance consistera plus à soigner les dysfonctionnements existants qu’à imaginer de nouvelles initiatives sophistiquées. La régulation concurrentielle des marchés pour éviter les situations de rente, la protection contre les marchandises importées en dumping, l’assainissement de la fiscalité pour stopper la toxicité de l’informel de fraude sont des facteurs plus importants pour relancer l’économie que de nouveaux instruments coûteux d’aide à l'investissement.

- Quelles solutions préconisez-vous pour l’emploi, en particulier des jeunes?
- La renaissance des secteurs industriels qu’une libéralisation mal régulée et des importations mal encadrées ont détruits ou empêchés de se développer.

- Le Maroc dispose-t-il des atouts pour une relance économique rapide?
- Le Maroc et les entrepreneurs marocains n’ont jamais eu la vie facile. Le pays n’a pas beaucoup de ressources naturelles, si le Marocain ne se lève pas le matin pour travailler, il ne mange pas le soir.
Ce sont les mêmes qualités d'adaptation qui sont mises à l’épreuve aujourd’hui. Si l’environnement de l’initiative privée est amélioré, le Maroc qui a démontré sa capacité à s’insérer dans la mondialisation débridée des quarante dernières années est capable d'améliorer son insertion dans le marché mondial.

- Quels leviers à déployer, en priorité, pour activer la demande?
- On peut baisser les taxes à la consommation et la fiscalité sur les transactions et se concentrer sur le recouvrement de la TVA, de l’IS et de l’IR. Il faut aller plus loin par exemple dans la baisse des taxes d’enregistrement pour les transactions immobilières qui sont un moteur important de l’activité économique. Mais, essentiellement, la relance de la demande doit passer par la distribution ciblée d’aides directes aux populations fragiles. Il peut être intéressant de réactiver la Promotion nationale comme moyen de résorber le chômage tout en lançant de nombreux chantiers de petite envergure, qui ont l’avantage de constituer une façon de distribuer du revenu qui préserve la dignité du travailleur.

- Que faire pour compenser la baisse des transferts de la diaspora?
- Il faut regarder de près, les transferts d’épargne sont sûrement menacés, mais les transferts d’aide directe aux familles ne le sont pas, au contraire. Je m’attends à une augmentation des transferts vers les familles d’origine du fait des traditions de solidarité.
Pour les transferts de l’épargne collectée par les MRE, c’est le moment d’imaginer des mesures d’encouragement, par exemple dans l’achat d’actifs immobiliers. Il faut que la période actuelle soit une bonne aubaine pour les MRE pour investir au pays et y acheter une maison. Les paiements en devises d’actifs immobiliers pourraient être exonérés de la TVA et des différentes taxes qui apparaissent, y compris des branchements gratuits à l'eau et l’électricité.
Idem pour la création ou la participation à la création d’entreprises. On peut imaginer un dispositif spécial pour les transferts en devises consacrés à l'investissement productif.

Propos recueillis par Khadija MASMOUDI

                                                                                        

Les nouveaux défis du développement

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Le Maroc a pris la décision l’année dernière de fermer le couloir dédié aux colporteurs à Bab Sebta, mettant ainsi fin à la contrebande qui favorise l’informel et la fraude fiscale et entretient la vulnérabilité sociale dans cette zone (Ph. L'Economiste)

Le débat sur le nouveau modèle se poursuit. Interrogé sur les les choix prioritaires à mettre en œuvre, Driss Benhima, ancien ministre, estime que le point de départ est le constat royal: le modèle actuel a atteint ses limites. «Penchons-nous d’abord sur ce modèle actuel: il est loin d’avoir été mis en œuvre en respectant ses fondamentaux». Il cite l’exemple de l’équité fiscale qui n’est pas encore atteinte: les salariés du secteur formel sont surfiscalisés et de nombreuses activités se font dans la fraude et l’informel. Des mesures pour stopper, voire limiter l’informel sont prises. Certaines se sont soldées par un échec, d’autres se maintiennent. «J’applaudis par exemple ce qui s’est conclu malheureusement par un échec: la tentative de la Direction générale des impôts d’assainir le commerce de gros en 2019. J’aurais du mal à croire à un nouveau modèle de développement si on n’est pas capable de réitérer cette tentative en allant jusqu’au bout», souligne l’ancien ministre.
«Et j’applaudis encore plus, parce qu’on l’a réussie, l’opération de cessation de la contrebande à Sebta». Quelque 7.000 pacotilleurs engagés dans cette activité dégradante ont perdu leur emploi, si on peut dire, mais des dizaines de milliers d’emplois dignes peuvent renaître dans le secteur formel du fait de l’arrêt de la contrebande et de sa toxicité.
Pour Benhima, le nouveau modèle doit aborder les nouveaux défis du développement, comme la fin du plein-emploi, la nécessité du développement durable, les risques de la mondialisation débridée, la nécessité de la transition digitale et les fractures territoriales qui s’accentuent, mais l’essentiel reste le plus dur à réaliser: compléter le modèle actuel d’une libéralisation réelle de l’économie à l’intérieur de l’insertion dans le marché mondial en réalisant concrètement les conditions que nous n’avons toujours pas remplies pour être conformes au modèle théorique vertueux et idéal.

 

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