Competences & rh

Doctorat: Enormes abandons de thèses

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5427 Le 08/01/2019 | Partager
41% des doctorants choisissent de mettre fin à leur cursus
La relève d’une génération d’enseignants ténors n’est pas assurée
Dégradation de la qualité des profils formés
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Le nombre d’inscrits et de diplômés du parcours doctoral des universités publiques est certes en augmentation continue. Mais le rendement du cycle demeure faible. En 2016-2017, le taux de graduation (part des lauréats par rapport au nombre d’inscrits) était d’à peine 6%. En France, cette part est supérieure à 19%

Toute une génération d’enseignants émérites, engagée dans les années 80 et formée au Maroc et en Europe, est en train de partir à la retraite. Les départs s’accélèrent d’année en année. Les universités publiques ont-elles préparé la relève? Clairement non. Il suffit de consulter les statistiques de l’enseignement supérieur pour s’en rendre compte.

Durant la dernière décennie, le secteur n’a bénéficié que de peu de postes budgétaires. Le nombre d’enseignants-chercheurs n’a augmenté que de 18% (voir illustration), alors que celui des étudiants a pratiquement doublé. Le cycle doctoral, pour sa part, n’accueille que peu d’étudiants.

Même si le nombre d’inscrits est en constante amélioration, il reste insuffisant. D’une part, parce que l’accès aux masters demeure verrouillé, avec seulement 4,4% des étudiants universitaires (35.011 sur un total de 781.505 en 2016-2017). Et de l’autre, en raison du faible attrait du doctorat.

En effet, se consacrer entièrement à la recherche pendant plusieurs années (au minimum trois ans), sans possibilité d’un revenu consistant, ne séduit pas. Les meilleurs profils, soit quelque 300 par an, ne peuvent prétendre qu’à une petite bourse d’excellence de 3.000 DH par mois.

Selon une étude du Conseil supérieur de l’éducation évaluant le cycle doctoral, près de la moitié (44%) des doctorants exercent une activité professionnelle en parallèle à la préparation de leur thèse. Et au final, 41% finissent par abandonner leur doctorat.

Le taux de graduation (lauréats sur le nombre d’inscrits) n’est que de 6%. Sans statut de chercheur valorisant, et sans une rémunération adéquate, difficile d’attirer des candidats, surtout parmi les meilleurs talents. «L’efficacité du cycle doctoral au Maroc est sérieusement compromise», conclut le Conseil supérieur de l’éducation dans son étude.

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Les effectifs des étudiants ont explosé (+93%) sur les dix dernières années, tandis que ceux des enseignants n’ont progressé que de 18%. La faiblesse des opportunités de recrutement n’encourage pas les étudiants à s’inscrire dans un doctorat.
Les recrutements se sont améliorés depuis 2015, avec un léger effort sur les postes budgétaires accordés (entre 500 et 700 par an), en plus des postes transformés de docteurs débauchés auprès d’autres ministères (entre 500 et 800 par an). Cela reste, cependant, insuffisant. Car, en contrepartie, les départs à la retraite des enseignants-chercheurs s’accélèrent. En 2010, quelque 67 profs sont partis à la retraite, contre 266 en 2018

La problématique des doctorats au Maroc se pose, également, au niveau de la qualité des profils formés, qui ne cesse de se dégrader. La débâcle du système éducatif depuis le primaire y est pour beaucoup. A cela s’ajoutent les défaillances au niveau de l’encadrement offert. Dans les universités publiques, il n’est pas rare de trouver des enseignants encadrant 30 à 40 étudiants en même temps, notamment dans les facultés à accès ouvert.

Les enseignants sont, certes, sous la pression de la massification grimpante. Cependant, certains acceptent un maximum de thésards en vue d’accélérer leur avancement de carrière. Ils le font sans pour autant s’intéresser au contenu des thèses. De nombreux doctorants se retrouvent ainsi livrés à eux-mêmes. Dégoûtés, et de surcroît confrontés à la rareté des ressources bibliographiques, ils choisissent d’abandonner leur projet. 

Les universités n’ont commencé à s’attaquer à ce phénomène qu’à partir de 2015-2016 (voir page IV). C’est également à partir de cette date qu’elles ont initié des formations transversales (soft skills) pour leurs doctorants.

Le Conseil note, par ailleurs, le «confinement» et la «consanguinité» du cycle doctoral, très peu ouvert sur l’international et peu propice à des «brassages scientifiques et culturels». «Nous avons besoin d’un plan Marshall de production de docteurs de qualité. Pour cela, l’université marocaine doit avoir comme repère les standards internationaux», estime le président de l’université de Marrakech, Abdellatif Miraoui.

«Pour diplômer des docteurs de niveau international, il faudrait les former en cotutelle avec des établissements étrangers de renom. En s’arrimant à de grands laboratoires et universités, nous pourrons relever nos standards», préconise-t-il.

Pour sa part, le Conseil suggère l’ouverture du cycle doctoral à plus de talents étrangers. Pour l’heure, ils ne représentent que 2,1% des doctorants. Le Conseil insiste, en outre, sur la nécessité d’élargir le vivier de recrutement en doctorat, en ouvrant plus l’accès au cycle master, d’améliorer la bourse d’excellence et d’offrir un statut de chercheur pour les doctorants, aujourd’hui considérés comme de simples étudiants.

Il recommande, aussi, l’introduction du doctorat professionnel pouvant attirer les étudiants souhaitant mener des recherches basées sur un savoir-faire, à l’instar d’autres pays émergents.

Un trafic florissant de thèses à 100.000 DH?

Des sources universitaires tirent la sonnette d’alarme. Des réseaux spécialisés dans la vente de thèses de doctorats seraient actifs dans plusieurs universités, notamment à Casablanca, Rabat, Tétouan, Settat et Fès. Ils impliqueraient à la fois des doctorants, des enseignants, administratifs, centres d’impression… Les thèses, sans réelle valeur scientifique, seraient monnayées contre des sommes allant à plus de 100.000 DH. «Les clients sont en majorité des professionnels et fonctionnaires de pays du Golfe. Ils sont inscrits en droit public en arabe. Curieusement, la bibliographie de leurs travaux est en français. Or, ils ne connaissent pas un mot dans cette langue», relève un responsable universitaire. «Ce sont toujours les mêmes jurys et les mêmes rapporteurs que l’on retrouve dans les soutenances de ces personnes», poursuit-il. Les présidents des universités de Casablanca et de Tétouan ont reconnu avoir eu vent de cette affaire. Mais ils n’ont jamais été saisis officiellement. Leur seule marge de manœuvre est la sensibilisation des responsables des centres d’études doctorales et des doyens. Une source ministérielle avoue, également, avoir entendu parler de ces pratiques. Cependant, impossible de déclencher une enquête sans une plainte à visage découvert et sans preuves concrètes. La question est trop sensible, car elle touche à la réputation d’enseignants universitaires. «Avec du concret, nous sommes intransigeants. Il y a d’ailleurs déjà eu des poursuites liées à des inscriptions indues en master», relève notre source ministérielle.

Ahlam NAZIH 

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