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    Petites bonnes, grandes peines! L’histoire bouleversante des filles domestiques d’Al Haouz

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5423 Le 02/01/2019 | Partager
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    L’étude du HCP pour le compte de la wilaya de Casablanca a dressé un portrait-robot de la fille domestique. Elle est originaire du milieu rural ou périurbain, célibataire et analphabète. Issue d’une famille nombreuse et pauvre, elle lui reste généralement liée et dévouée. Elle contribue à la subsistance des siens  (Ph. L’Economiste)

    Leurs familles démunies, généralement rurales, les envoient très jeunes travailler en ville en tant que petites bonnes. Ces fillettes, arrachées trop tôt à leur cocon familial, sont souvent maltraitées, travaillent 7 jours sur 7 et perçoivent des salaires dérisoires, dont elles ne profitent que rarement.

    L’Economiste en a rencontré une dizaine, qui ont été réinsérées à l’école grâce à l’association Insaf (voir page suivante). Leurs témoignages ont été rassemblés pour en sortir une seule voix, celle de Hafida.

    «Maintenant que je ne suis plus de ce monde, je peux dire tout ce que j’ai sur le cœur. Je ne regrette ni mon enfance, ni ma jeunesse partie en fumée, car je n’ai jamais été heureuse. Bien au contraire, j’attendais le jour où je serais enfin libérée de toutes mes peines. Je ne pensais pas que ma délivrance surviendrait ainsi… Peu importe, puisque mon âme est enfin en paix.

    J’ai commencé à travailler à l’âge de 8 ans. Je n’étais qu’une enfant, fragile, candide, un foulard sur la tête et des sandales aux pieds, le corps chétif et la démarche hésitante. Je n’avais jamais quitté mon douar, j’ignorais tout de la vie. Maintenant que j’y pense, je ne me suis jamais sentie en sécurité, car arrachée très tôt à ma maison, aux champs d’amandiers, d’oliviers et de pommiers de ma région, Al Haouz.

    Mon père n’a jamais eu d’emploi stable. Il a enchaîné toute sa vie des petites bricoles à droite et à gauche. Nettoyer une écurie, repeindre un mur, labourer une terre, aider à la cueillette des olives, égorger un mouton… Un jour, il est tombé malade. Incapable de fournir le moindre effort physique, il restait alité toute la journée.

    J’ai un frère de trois ans mon aîné. Il est sorti de l’école à la 5e année du primaire, car il ne l’aimait pas. Il a toujours été un bon à rien! Et il m’en a fait voir de toutes les couleurs...

    Vu notre situation précaire, mon père a fini par répondre favorablement à la demande d’une famille habitant à Marrakech, à la recherche d’une petite bonne. «Je les connais depuis longtemps. Ils te traiteront comme leur fille. Il faut juste que tu sois obéissante et que tu travailles bien», m’avait-il dit pour me convaincre. Je ne voulais évidemment pas y aller. J’avais peur, et je ne pouvais imaginer m’éloigner de ma mère, de ma petite sœur de 5 ans, et de mon petit frère d’un an.

    Employée à 8 ans, pour 300 DH par mois

    Mon père ne m’a pas laissé le choix. Il m’a envoyée le lendemain chez mes employeurs avec mon oncle Abdellah, pour 300 DH par mois. Le père était enseignant, et la mère infirmière. Ils avaient trois enfants: un nouveau-né, un garçon qui partait à la crèche, et un troisième au CP. Je devais à la fois m’occuper du bébé et faire le ménage. A mon âge, je ne savais pas du tout comment m’y prendre. La maîtresse de maison se mettait souvent en colère contre moi et me frappait violemment, partout sur mon petit corps.

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    C’est souvent le père ou la mère qui prend la décision de faire travailler sa fille. Seules 11,7% des petites bonnes choisissent elles-mêmes de devenir domestiques

    A l’heure des repas, elle m’ordonnait de rester dans la cuisine. Je ne mangeais que les restes, seule dans mon coin. Pour faire la vaisselle, je devais monter sur une petite chaise afin d’arriver au niveau de l’évier. Pendant que ses enfants jouaient et s’amusaient, moi j’avais des corvées. Je me réveillais à 7h00 et me couchais à 22h00. Chaque nuit je pleurais toutes les larmes de mon corps, seule dans le noir.

    Le père de famille a souhaité un jour faire une surprise à son fils au CP, de deux ans mon cadet, le jour de son anniversaire. La veille, il emballa son cadeau et le posa devant la porte de la chambre de l’enfant, de telle sorte à ce que ce soit la première chose qu’il voit en se réveillant. Ce jour-là, j’avais mal dormi sur mon matelas posé dans la cuisine. J’étais la première à me lever.

    En arrivant dans le couloir, mon regard s’est posé sur ce magnifique emballage doré. Des cadeaux emballés, je n’en avais jamais vu de près. Je me suis rapprochée pour l’admirer et j’ai essayé d’imaginer ce qu’il pouvait cacher. Comme hypnotisée, je suis restée ainsi pendant au moins une demi-heure, fascinée et toute excitée. Je n’ai pu résister à l’envie de l’ouvrir, et je l’ai fait. J’y ai trouvé une grande boîte transparente à travers laquelle on pouvait voir un tank et de petits soldats.

    A côté, il y avait une boîte de chocolat. Je l’ai ouverte sans réfléchir et j’en ai mangé. Je n’avais jamais rien dégusté d’aussi bon. Ce n’est qu’après que j’ai réalisé l’ampleur de ma bourde. J’ai essayé de remballer le cadeau, mais je n’ai pas su. J’ai pensé à ce que mes employeurs me feraient endurer quand ils découvriront ma bévue. J’ai paniqué et je me suis enfuie, après trois longs mois de souffrances. Sur mon chemin, j’ai croisé un monsieur avec un air rassurant. Je l’ai supplié d’appeler mon oncle qui m’avait laissé son numéro sur un bout de papier.

    De retour chez moi, j’ai repris l’école. Les week-ends et durant les vacances scolaires, je travaillais chez une riche famille, non moins radine, à proximité de mon douar, à Tahannaout. Ils me payaient 20 DH la journée. Je commençais à 6h du matin, et terminais après le coucher du soleil.

    Parfois, ils me traitaient correctement, parfois non. Ma mère aussi faisait le ménage chez eux par occasion. Avec le temps, j’ai cumulé les difficultés à l’école, jusqu’au jour où j’ai décidé d’abandonner ma scolarité, à la première année du collège.

    Retour en enfer

    A 12 ans, j’ai moi-même choisi de reprendre mon statut de petite bonne à temps plein, car, à la maison, nous n’avions presque rien. C’est à peine si nous arrivions à manger à notre faim. Personne ne m’a jamais rien acheté de beau. Durant les fêtes, toutes mes petites voisines avaient droit à de nouveaux vêtements, sauf moi. Je devais donc me débrouiller pour me prendre en charge toute seule.

    C’est un intermédiaire originaire d’Amezmiz qui m’a trouvé mes nouveaux employeurs, pour un salaire de 500 DH par mois. Une riche famille de Casablanca, propriétaire d’une célèbre marque agroalimentaire, également active dans la promotion immobilière. Elle avait deux grandes filles, dont une mariée, avec un enfant de 2 ans, et deux jeunes hommes.

    Je pensais qu’avec de tels employeurs je pourrais travailler dignement, apprendre de nouvelles choses, rencontrer des gens éclairés… ma désillusion a été rapide. La maîtresse de maison était, en fait, à la recherche d’une «esclave». Ma journée commençait à 6h du matin et se terminait à 21h, parfois plus tard. Souvent, quand je finissais mes tâches ménagères, on m’emmenait chez la fille pour m’occuper de son enfant, nettoyer son fastueux appartement… Je n’avais aucun jour de repos.

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    Pour leurs familles, elles sont considérées comme des sources de revenu. Selon l’enquête du HCP dans la région de Casablanca, le quart des parents des petites bonnes est soit inactif soit au chômage,  tandis que les deux tiers exercent une activité agricole (Ph. Bziouat)

    L’essentiel de mon salaire était envoyé à mes parents. Je ne gardais presque rien pour moi. Ce que j’économisais, mon frère, également employé sur un chantier à Casablanca, venait souvent me le prendre, de force. Il m’a toujours frappée, traitée avec violence et haine. Un jour, ma mère m’avait demandé de partir au jnane (champ) pour participer à la cueillette des olives et ramener quelques dirhams.

    Fatiguée, j’avais refusé. Soudain, mon frère a surgi de nulle part, a pris une grosse pierre et a essayé de me frapper au visage. Je me suis protégée avec mon bras. Le coup était tellement fort que j’en ai pendant longtemps gardé des séquelles.

    Je n’ai jamais compris pourquoi il ne m’aimait pas, ni pourquoi il me regardait toujours avec mépris. Il essayait en permanence de contrôler mes moindres faits et gestes. J’étouffais en sa présence, je ne pouvais supporter être avec lui dans un même endroit.

    Une deuxième bonne venait régulièrement pour le grand ménage. Une fois, elle a ramené son fils d’un an avec elle. La maîtresse de maison m’a alors ordonné de m’occuper de lui, tout en assurant mes autres tâches. Révoltée, je me suis vengée sur le petit. Il devait avoir un an à tout casser.

    Que Dieu me pardonne, je l’ai pincé de toutes mes forces. Il a poussé un cri strident. Me rappelant mon petit frère, j’ai tout de suite regretté et essayé de le consoler. Sa mère et ma patronne sont venues en courant et ont commencé à m’insulter. Ma patronne m’a alors giflée. C’était la première fois qu’elle levait la main sur moi… et pas la dernière.

    En un an, elle ne m’a jamais laissée partir chez moi. A l’occasion de l’Aïd El Kébir, j’ai insisté pour rentrer dans mon douar. J’étais surtout pressée d’échapper aux mains baladeuses de son fils de 18 ans et aux regards insistants et gênants de son chauffeur.

    Je n’en pouvais plus de lutter au quotidien. Elle a accepté, mais a refusé de me payer. Elle savait sans doute que je ne reviendrai jamais. Ma mère l’a appelée longtemps pour ma paie, en vain. «Je n’ai pas d’argent pour le moment, je vous l’enverrai quand j’en aurais», avait-elle prétexté sans vergogne.

    Dans mon douar, je ne respire plus, je n’existe plus…

    De retour dans mon douar, Talat N’yaaqoub, après un long périple à bord de grands taxis blancs, je ne pouvais plus respirer. Mes pieds refusaient de me porter, mes jambes s’engourdissaient. Je n’avais qu’une envie, partir n’importe où, mais ne pas retourner à la misère de mon foyer, aux insultes et aux coups de mon frère, à l’insensibilité de ma mère… Avant même d’atteindre la porte de ma maison, je me suis évanouie.

    Depuis, j’ai commencé à rentrer dans des colères noires et à perdre à chaque fois connaissance. J’en voulais à la terre entière. Les voisins disaient que j’étais possédée. A vrai dire, je n’en ai aucune idée. J’ai continué à travailler dans les champs et à faire le ménage à la journée chez des voisins. Un jour, ma tante, partie au souk, à entendu l’annonce d’une association, Insaf, qui aide les jeunes filles à se réinscrire à l’école. Elle m’a tout de suite cherchée et proposé de reprendre ma scolarité. J’ai accepté.

    A 17 ans et demi, je me suis réinscrite en première année du collège. Mes camarades avaient entre 12 et 15 ans. J’étais la plus âgée. Cette situation me gênait au plus haut degré. Je n’arrivais pas à suivre les cours. Chez moi je faisais mes devoirs correctement. Dès que je mettais les pieds en classe, tout s’effaçait de ma mémoire.

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    Dans 80% des cas, c’est un membre de la famille qui perçoit le salaire des filles domestiques de moins de 18 ans. Les plus âgées sont celles qui bénéficient le plus souvent de leur rémunération de manière directe. 41,2% de celles qui ont entre 15 et 17 ans touchent leur salaire elles-mêmes

    Souvent contrariée et en colère, il m’arrivait de perdre connaissance en classe. Mes camarades ont commencé à m’éviter. Mes profs, quant à eux, me mettaient toujours au dernier rang. Petit à petit, je me suis renfermée sur moi-même. Parfois, seule, ma poitrine se serrait et je me mettais à pleurer sans comprendre pourquoi.

    Je rentrais dans un état second, et je chassais tous ceux qui s’approchaient de moi. Les gens de Insaf sont les seuls à me comprendre. Ils m’ont proposé de voir un psy et de m’inscrire dans une formation professionnelle. Je ne savais pas si cela m’aiderait. J’avais surtout peur que mon entourage me prenne pour une folle bonne à enfermer.  

    Ce matin-là, j’étais en classe. Mon enseignant d’arabe m’a demandé de passer au tableau pour conjuguer une phrase. Je n’ai pas su. Il m’a alors signifié que j’étais «bête» et que mon cas était désespéré. Mes camarades ont commencé à rire. Jamais je n’ai été aussi humiliée.

    J’ai senti mon sang bouillir. Je suis sortie de classe et j’ai couru aussi loin que je pouvais. En franchissant le seuil de l’école, je suis tombée nez à nez avec un camion. C’est là où ma courte vie s’est achevée. Devrais-je maudire mon assassin ou le remercier? Après tout, il m’a peut-être rendu service.

    Pourquoi ai-je mal partout… Les morts ne sont-ils pas censés ne rien sentir? Quelqu’un m’appelle… «Hafida, ouvre les yeux». Une blouse blanche… C’est un médecin... J’ai donc survécu! Malgré tout, je suis contente de pouvoir toujours respirer. Mais j’ai l’esprit vide, je n’ai ni objectifs, ni projets ou rêves à réaliser, je suis perdue… Et j’ai tellement peur de l’avenir…».

                                                                                                 

    Elles commencent parfois à partir de 5 ans!

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    Leurs petites mains fragiles frottent des ustensiles, passent la serpillière, essuient la poussière, portent des objets lourds, manipulent des produits corrosifs… Parfois dès l’âge de 5 ans! Selon une étude réalisée en 2004 par le HCP pour le compte de la wilaya de Casablanca (avec l’appui de l’Unicef et du Fonds des Nations unies pour la population), 8% des petites bonnes ont entre 5 et 7 ans. L’enquête, la seule qui existe à ce jour, a été réalisée auprès de 529 ménages du Grand Casablanca.

    Elle a estimé le nombre des filles domestiques de moins de 18 ans de la région à 22.940, dont 60% ayant moins de 15 ans. La majorité (86,8%) est issue du rural, 69,8% sont orphelines de père, près du quart sont orphelines de mère et 6,6% des deux. Par ailleurs, 82% sont analphabètes, car obligées de travailler au lieu de partir à l’école.

    Les petites bonnes se chargent généralement du ménage et des courses  (77%). Une sur cinq assure trois tâches: le ménage, les courses et s’occuper d’un bébé ou accompagner les enfants à l’école. Près du quart (22%) ne bénéficie pas de repos ou de congé annuel. Plus de 39% souffrent d’une fatigue générale, 15% ont souvent mal au dos, 14,7% se plaignent de maux de tête et plus de 4% ont des allergies et eczéma aux mains.

    Par ailleurs, 8,2% présentent des insomnies et 10,6% sont plongées dans un état de tristesse profond, repliées sur elles-mêmes. Plus de la moitié (55%) déclarent avoir reçu des punitions, 10% avoir été victimes de châtiments corporels, et 4,2% avoir subi des abus sexuels.

    La durée moyenne de travail chez un même ménage est de 8 mois. Les agences et intermédiaires facilitent cette mobilité.

    Ahlam NAZIH

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