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La mort d’une mouche
Par Me Fatiha BOUCETTA

Par L'Economiste | Edition N°:2430 Le 26/12/2006 | Partager

Fatiha Boucetta a été notaire à Casablanca pendant 14 ans après avoir exercé comme avocate au barreau de la capitale économique pendant 8 ans, avec pour spécialité les contentieux commerciaux. Elle a aussi publié un roman, Anissa captive, aux éditions Eddif en 1991. Peintre et photographe à ses heures perdues, elle n’en a pas moins organisé une dizaine d’expositions pour ses œuvres. Elle se propose, à travers des chroniques racontant des cas vécus, de partager, avec les lecteurs de L’Economiste, les expériences heureuses et malheureuses des gens avec la Conservation foncière, le fisc, la justice, les avocats, les notaires… (Ph. privée)Aujourd’hui, notre sujet n’est pas très drôle, mais interpelle notre conscience à nous tous. De quoi s’agit-il? C’est un quartier situé à Casablanca, derrière la place Verdun, nommé Boutouil, exactement rue Goulmima, ruelle N° 3, maison N° 9. Cette maison est en état de délabrement avancé et a fait l’objet d’une décision de démolition pour insalubrité et protection de la sécurité publique. Normal, en principe, mais cette «maison» est un immeuble de deux étages plus un rez-de-chaussée, où vivent des gens avec leurs enfants. Si elle s’écroule ou est démolie, elle entraînera dans sa chute cinq autres maisons mitoyennes, habitées par une quinzaine de familles, en tout, à peu près soixante dix êtres humains, femmes, hommes et enfants confondus.. Membres de la commissionCe quartier de l’ancienne médina fait partie du plan d’aménagement de la Voie Royale, tout en étant encore un peu loin. Ils sont tous locataires, de 50 à 750 dirhams mensuels. Les propriétaires ont fait comme Pilate (Ponce pour les intimes) et ont signé le permis de démolir. Les logements sont étroits, anguleux, plafonds craquelés, peintures éraillées et multiples raccords vite éclatés par le pourrissement intérieur. La maison N° 9, objet de la décision communale, est la plus haute, et au deuxième étage, vit une vieille dame, paralysée, toujours allongée, sa chaise roulante près d’elle. Elle est juste au-dessous de la terrasse où les murs sont cassés et branlants. A l’autre bout de la pièce (deux mètres de long), surplombant son armoire, le mur est si décati que le fer de la charpente, tout rouillé, est nu. En février dernier, la moitié du toit s’est écroulée sur sa poitrine alors qu’elle dormait dans l’entrée à côté. Les voisins d’en bas, entendant le bruit, se sont précipités pour la dégager des gravats, miraculeusement vivante. Les membres de la commission, venue constater les faits, ont eu peur de monter l’escalier, leur disant qu’ils les croyaient sur parole!. Appartements fermésLes habitants ont d’abord été convoqués par le caïd de l’arrondissement. Ils ont refusé de signer le permis de démolir, puis ils ont frappé à toutes les portes. Le président de la commune, en premier, les a reçus et leur a dit qu’il n’avait pas de logements à distribuer. Ils ont écrit des plaintes au wali de Casablanca et au maire, dont on leur a aimablement accusé réception, sans suite à ce jour. Ensuite, on les a envoyés d’arrondissement en arrondissement! Un obscur fonctionnaire leur aurait même dit «si vous mourez tous, ce sera comme la mort d’une mouche».Dans le meilleur des cas, ces gens vont se retrouver à la rue, dans le pire, ils vont mourir, écrasés, et on regardera la catastrophe à la télévision, parmi les faits divers.Mais ils ont une fierté extraordinaire. «Nous ne demandons pas l’aumône, mais qu’on nous aide à trouver une solution; «ils» ne veulent ni nous loger, ni même nous parler. Nous sommes prêts à faire des apports selon nos moyens et à payer des traites sur des logements décents, mais pas sortir dans la rue, comme ça». Et ceci alors que beaucoup d’appartements sont fermés à Casablanca, par défaut de clients. Bien sûr, il est des drames plus «graves» (quoique): tremblements de terre, accidents de train ou d’avion, etc. Dans certains quartiers de Casa, des gens vivent déjà dans la rue, sous des plastiques, avec les cafards et les rats. Mais ce drame-ci est devant nous, prévisible, imminent, facile à résoudre. Ils ont besoin d’une quinzaine de logements, pas plus, où ils s’entasseraient peut-être, mais sans cette menace du ciel qui va leur tomber sur la tête. Devant la nonchalance administrative, un quidam un peu fou décide de les aider. Il envoie d’abord le dossier à la presse, avec toutes les pièces: photos, copies des documents et un long soliloque assez ennuyeux sous forme de «lettre ouverte au Roi». Naïf... Puis, ne doutant de rien, il va à Rabat déposer son dossier au Cabinet royal: ça va pas, non? lui dit-on à peine poliment, l’aiguillant sur Diwan Al Madhalim. Il se perd alors dans les nouveaux quartiers, serpentant entre de beaux édifices où le verre et le marbre prédominent, pour enfin dénicher le fameux «Cabinet des Injustices» (ou «plaintes»). Dans les jolis bureaux aux cloisons de verre, on lui oppose une fin de non-recevoir souriante: «ce n’est pas de notre ressort». Bon, échec à Rabat. Il s’est tourné depuis peu vers les O.N.G., tremblant chaque fois qu’une pluie tombe, bénéfique pour l’agriculture, mais risquant d’être mortelle pour les habitants de la rue N° 3. Les enfants du quartier ont demandé à ce drôle de bonhomme de les photographier et se sont groupés, souriants, sans se douter que cette rue où ils jouent pourrait devenir, très vite, leur tombeau.

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