Enquête

Que cachent les bouffées au Sahara?
DNES à Assa-Zag, Faiçal FAQUIHI (Ph. Abdelmjid BZIOUAT)

Par L'Economiste | Edition N°:4127 Le 04/10/2013 | Partager
Comment un litige tribal vieux de plus de 100 ans a dégénéré
Malaise social vs séparatisme
Les élus misent sur l’Intérieur

La ville d’Assa a été le théâtre de violents affrontements, à la suite de la dispersion, par les autorités, d’une manifestation des anciens combattants

ASSA est d’abord une ville à l’écart, presque incognito. Rares sont ceux qui sauront la localiser sans carte: située à un peu plus de 100 km à l’est de Guelmim - capitale régionale -, Assa est une agglomération dont la population, selon le recensement de 2004, est estimée à près de 13.000 habitants. La ville est sortie brusquement de son anonymat suite aux incidents survenus en septembre 2013. Une querelle autour des confins séparant l’espace géographique de la grande tribu des Aït Oussa et celle des Aït Brahim «a débouché, les 17 et 18 septembre, sur des négociations. Malgré la médiation de la wilaya de Guelmim-Es-Smara, les pourparlers se sont révélés finalement infructueux», selon Mohamed Agref, vice-président du conseil provincial. Avant d’en arriver là, des soldats retraités aux pensions très modestes avaient d’abord mis en place un campement à Tizimi, à 30 km environ d’Assa, pour faire respecter leur droit du sol. Car depuis fin 2012-début 2013, plusieurs puits ont été démolis notamment à Tarourast. Le campement - composé symboliquement de 13 tentes représentant chacune une fraction des Aït Oussa - «a été levé volontairement suite aux promesses faites de régler le litige qui nous oppose aux Aït Brahim.», assure Bouassria Boujmâ, SG de la section locale de l’Association nationale des anciens combattants et militaires Assa-Zag.  N’empêche que les soldats retraités vont passer la nuit du vendredi 20 septembre sans tentes sur les lieux. Mais seront délogés le jour suivant par la Gendarmerie royale et les Forces auxiliaires. «Nous ne cherchons pas de problème avec nos voisins (Aït Brahim). Est-ce concevable d’être séparatistes après 37 ans de service au sein de l’armée?», déclare Hamadi L’Ghzal, vice-SG  de l’Association nationale des anciens combattants et militaires Assa-Zag.
L’intervention «musclée» des forces de l’ordre à Timizi a fini par mettre le feu aux poudres. «Les Aït Oussa digèrent mal l’offense faite aux patriarches et encore beaucoup plus l’idée d’accuser une tribu de séparatisme alors qu’elle a sacrifié ses enfants au front dès l’éclatement du conflit du Sahara en 1975 pour défendre la patrie», nous déclarent en chœur des jeunes d’Assa parmi lesquels l’entrepreneur Lhadrami Binga ou encore Abdellah Kadiouar, le fils du président de la commune rurale de Touizgui. L’histoire est de leur côté. Le 5 août 1939, un capitaine de l’armée française, De Furst, écrit dans une sorte de rapport militaire que «si une période trouble devait s’ouvrir un jour dans le Sahara occidental, les Aït Oussa devraient semble-t-il rendre d’intéressants services»(1).
L’histoire se poursuit puisqu’en 1936, un accord est scellé entre les différents chefs de tribu pour mettre fin aux litiges qui les opposent autour de leur espace géographique vital. L’acte juridique, dont L’Economiste détient copie, est signé en présence de Latour, gouverneur général de la région sud-est (de Tata à Boujrif) et du capitaine Urol, chef de la zone d’Assa. Ce document est aujourd’hui mis en avant par les Aït Oussa pour faire valoir leur droit. «C’est sur sa base que leurs différends avec les autres tribus voisines, les Aït Mribet et les Aït Zekri, ont été récemment réglés. Reste en suspens le litige qui les oppose aux Aït Brahim… Il est inconcevable d’aller à Sraghna par exemple pour réclamer un espace de pâturage…», se désole le vice-président du conseil provincial. C’est pourquoi l’intervention de la force publique, des 23 et 24 septembre surtout, est quasiment qualifiée, par l’un des jeunes d’Assa, Ahmidou Lmjakri, comme «une guerre par délégation» au bénéfice de la tribu des Aït Brahim. Avec beaucoup d’amertume, notre interlocuteur évoque les «regrettables» troubles qu’a connus la ville: La vingtaine à peine, Mustapha Chin décède durant les affrontements. Deux versions s’opposent. «Celle d’abord du ministère de l’Intérieur qui écarte toute responsabilité des forces de l’ordre lors de leur intervention visant à calmer les manifestants. Puis la version non officielle selon laquelle le décès de Mustapha Chin a été causé par des balles non identifiées…», selon un rapport préliminaire de l’Association marocaine des droits humains sur les incidents du camp de Tizimi et d’Assa. Une enquête a été ouverte depuis par le parquet de la Cour d’appel d’Agadir et le Conseil national des droits de l’homme a dépêché sur les lieux une délégation présidée par Khadija Souiri. Pour Abdelkader Kernouch, vice-président de la section Assa-Zag de l’AMDH, «ces événements renseignent d’abord sur l’existence d’un malaise à l’origine duquel se trouve une exclusion sociale et économique».
Depuis ces incidents, une tension sourde plane sur la ville. Les patrouilles de la Gendarmerie royale sillonnent les ruelles. Plusieurs personnes, surtout des jeunes, ont été interpellées et arrêtées par les enquêteurs. Vu cette ambiance, même le fait le plus insignifiant est décortiqué par les commentateurs improvisés qui pullulent dans les petits cafés alignés tout au long de l’avenue principale. C’est dans ce contexte tendu qu’a été tenue la réunion du lundi 30 septembre à Assa. Une assemblée composée de notables (39), de présidents de communes (7) et de parlementaires (2) et de sages (13) «a discuté du problème de l’espace géographique et de l’intervention des forces publiques», selon Mohamed Ahmed Gain, l’un des représentants des 13 tribus des Aït Oussa. La réunion a débouché sur «la création d’une commission composée des élus communaux et parlementaires qui devra s’enquérir auprès des autorités locales de la région de Guelmim-Es-Smara de la destinée de notre requête envoyée au ministre de l’Intérieur», précise Mohamed Agref, vice-président du conseil provincial. Les Aït Oussa et leurs élus réclament qu’une commission d’enquête soit diligentée par le ministère de l’Intérieur. A l’heure où nous mettions sous presse, les émissaires des Aït Oussa devaient rencontrer ce mercredi 2 octobre le wali de Guelmim-Es-Smara. Une grande assemblée des Aït Oussa devra se retrouver le 8 octobre pour faire le point. Sachant qu’une commission d’experts (constituée des départements de l’Intérieur, des Finances et de l’Agriculture, des Domaines et des Eaux et forêts) a été dépêchée le 21 septembre à Assa. Des documents se rapportant à la zone géographique des Aït Oussa leur ont été remis. «Si le ministère de l’Intérieur ne donne pas suite à nos doléances, tous les élus de la province d’Assa-Zag vont démissionner», nous déclare le parlementaire Rachid Tamek (PAM). La province d’Assa Zag compte 5 communes rurales, 2 urbaines et est représentée avec deux sièges au parlement par l’USFP et le PAM. Les propos de Mohamed Agref, également élu communal, sont sans équivoque: «La situation n’est pas aussi calme qu’il paraît. Tout dépend de la réaction de l’Etat à notre requête».

Profil tribal

UNE étude précieuse a été rédigée le 5 août 1934 par le capitaine De Furst. Ce chef de poste des affaires indigènes se lance alors dans un exercice d’histoire et d’anthropologie sur les Aït Oussa. «Parmi les tribus de l’Empire chérifien, les Aït Oussa occupent une place à part. Leur histoire, leurs intérêts, leurs coutumes les lient étroitement à la confédération des Tekna dont ils font partie. Mais ils en sont l’extrême pointe saharienne, l’avant-garde vers le Sud. Au moment où, en 1934, l’occupation française mit fin à la dissidence, ils ont été les seuls grands nomades rangés sous l’autorité du Sultan».

(1) «Etude sur la tribu des Aït Oussa», Capitaine De Furst, chef de poste des affaires indigènes des Aït Ousssa, éditée par le Centre d’étude et de recherches ‘’Entreprendre’’ en collaboration avec l’Association des jeunes chercheurs pour les études et les recherches sur le Sahara, Imprimerie  Al Watanya 2011.  

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