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Pour une religion d’élévation et non de soumission

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5895 Le 01/12/2020 | Partager

Alain Bentolila est professeur de linguistique à l’université Paris-Descartes. Il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la langue française, l’école, la pédagogie, l’illettrisme des jeunes et l’apprentissage de la lecture (Ph. AB)  

Lorsque le discours religieux - qu’il soit catholique, juif ou musulman - écarte l’idée même du questionnement, il devient récitation et non pas compréhension; il impose  une exacte reproduction formelle et interdit l’interprétation. Le «verbe de révélation» impose alors une stricte  soumission intellectuelle à ceux à qui l’on fait croire que ce serait gâcher leur intelligence que de questionner les textes qui seraient par nature «inquestionnables». On  enferme ainsi les fidèles dans un cercle de fausse communion où le texte sacré, interdit de signification, n’est plus qu’un signe de ralliement des uns et… d’exclusion des autres. La langue perdant ainsi sa vertu d’ouverture et d’échange dès lors qu’elle tente de répondre à la question à laquelle se heurtent douloureusement les intelligences humaines: «Que serai-je,… après? Cette soumission à un discours «cadenassé» qui tombe sur le croyant fait des mots du sacré   des mots d’ordre et des phrases du sacré des formules magiques.

Le pouvoir de la langue

La meilleure arme de l’aliénation religieuse fut, de tous temps, de tracer une frontière étanche entre  la langue des textes sacrés (latin arabe classique ou hébreux ancien) et la langue du peuple. Livrant ainsi les croyants à tous les «intermédiaires» qui prétendirent alors comprendre à leur place et leur révéler le sens définitivement établi des textes pour mieux assoir leur propre pouvoir. Lorsque Martin Luther traduisit la Bible en allemand, langue vernaculaire, lorsque Jean Calvin traduisit en français L’Institution de la religion chrétienne, l’un comme l’autre tentèrent de rapprocher le peuple des Saintes Écritures. Lorsque, le soir de Pessah, mon grand-père lisait une longue prière que l’on appelle «Haggada», il disait cette prière d’abord en hébreu, puis la traduisait en espagnol pour les membres de la famille qui ne comprenaient pas l’hébreu et enfin, il la disait en arabe à l’intention de nos voisins musulmans qui traditionnellement participaient à nos fêtes. Cet homme de foi pensait, lui, que la parole, fût-elle de Dieu, devait être comprise et sa signification ouverte à tous. Quand certains musulmans éclairés ont  le courage, malgré les risques, de suggérer que l’école marocaine ou algérienne devrait utiliser la «Darija» vernaculaire et non l’arabe du Coran c’est afin d’éviter que des millions d’enfants soient condamnés à ne jamais apprendre à lire ou à écrire dans des écoles occupées non pas des élèves mais uniquement des disciples. L’élève, comme son nom l’indique, étant  porté à l’élévation; le disciple, lui, étant voué à la soumission.

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«Si la foi s’impose au croyant comme une nécessité, une religion, elle, devrait exiger une pleine lucidité. Celui qui entre dans une religion quelle qu’elle soit doit, en effet, se donner la peine d’aller en questionner lui-même les discours et les textes»

Consentir l’effort du sens

Ce que nous risquons aujourd’hui d’offrir en sacrifice, sur l’autel d’une  soumission dogmatique, quel qu’en soit le dogme, ce sont les espoirs de notre jeunesse de vivre une spiritualité lumineuse et libre. Faiblesse d’âme et analphabétisme ont toujours été les meilleurs alliés de tous les intégristes religieux de tous bords.
Une religion digne de ce nom devrait ouvrir à l’intelligence collective de ses croyants l’immense quantité de discours patiemment formulés, de textes patiemment transcrits, sans cesse interprétés, sans cesse discutés. C’est cette richesse intellectuelle produite d’âge en âge, intimement mêlée à l’histoire des peuples, qui constitue la garantie d’une religion sincère, tolérante et… légitime. Et ce, quel que soit le nom du dieu qui la porte. Si la foi s’impose au croyant comme une nécessité, une religion, elle, devrait exiger une pleine lucidité. Celui qui entre dans une religion quelle qu’elle soit doit, en effet, se donner la peine d’aller en questionner lui-même les discours et les textes. Il faut qu’il soit capable de faire l’effort du sens et de confronter ainsi ses propres interprétations à celles des autres avec autant de conviction que de respect. Car «entrer en religion», c’est pénétrer dans une immense bibliothèque qui conserve la trace de ce que, de génération en génération, les hommes ont dit et écrit pour d’autres hommes à propos de Dieu. On n’y entre pas les yeux bandés; on doit aller soi-même chercher sur des rayons immenses les textes laissés par d’autres, en d’autres temps.
 Ces traces ne sont pas conservées pour que l’on y mette servilement nos pas; elles sont propositions et témoignages de l’histoire d’une communauté croyante, soumis à notre réflexion, offerts à la discussion collective.

                                                              

«Amis croyants»

On ne choisit pas une religion comme on adhère à un réseau social, afin d’y retrouver des «amis croyants» avec lesquels, faute de partager des connaissances communes, on ne sera lié que par la haine des autres; car alors, c’est d’un clan dont on fera partie. On en imitera maladroitement les rites, on en répétera sans les comprendre les prières et on en partagera préjugés et mots d’ordre. Pour honorer le nom de «religions du Livre», il nous faut tous -juifs, musulmans ou chrétiens-accepter que l’élévation spirituelle se mérite par l’effort intellectuel et linguistique qu’on lui consent.

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