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Economie

Le grand héritage du contrôle des prix

Par Nadia SALAH | Edition N°:5818 Le 06/08/2020 | Partager
Des idées contradictoires dans l’opinion publique
Premier texte en 1913, normes techniques et prix contrôlés
Système complexe des «prix encadrés»
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Trésor commerçant depuis le VIIIe siècle, Fès reste célèbre pour ses rues regroupant les professions et ses Amins, juge de paix des milliers de petits conflits sur les marchés et souk (Ph. Privée)

L’opinion publique du Maroc est très ambivalente vis-à-vis de la concurrence et du contrôle des prix: elle réclame à la fois le contrôle très strict et la concurrence pure et parfaite. 
La réalité du terrain est que ni l’un ni l’autre n’existe. Ce sont des vues de l’esprit pour la compétition et une fiction juridique pour la surveillance. Ni la concurrence ni le contrôle ne sont parfaits.
Il n’empêche que paradoxalement ce sont les deux outils les plus efficaces de la politique économique des Etats, plus efficaces que les subventions par exemple. 

Le Covid justifie l’encadrement

Le contrôle des prix est l’aîné. On le voit apparaître dans le DOC (Dahir des Obligations et Contrats) de 1913. Il était accompagné d’un système de normes qui aura peu de succès, jusqu’à aujourd’hui. 
C’est le Covid qui a fait ressortir les prix encadrés et les normes. Il fallait éviter les fabricants et distributeurs peu soigneux, d’où les normes. Il fallait éviter aussi que des spéculateurs détournent, à leur profit, l’effort sanitaire en spéculant sur ces masques. D’où les prix contrôlés. Ce fut l’objet du BO du 20 avril 2020, avec un texte très détaillé sur la diversité des sources juridiques autorisant le ministère du Commerce à encadrer prix et distribution. Donc à contrevenir à la liberté des prix, liberté assortie du contrôle de la concurrence, le 7 août 2014.
Le Maroc est entré à reculons dans le monde de la concurrence. Ainsi, cette année encore, il a réclamé des prix encadrés pour les écoles privées… A l’autre bout, Bank Al-Maghrib a consulté le Conseil pour les aménagements du calcul des taux de change. Les cimentiers Holcim et Lafarge sont passés par une autorisation signée du chef du gouvernement pour appliquer au Maroc leur fusion mondiale, en 2016.

Le temps de l’Amin

Pour suivre les ambivalences vis-à-vis de la concurrence et des prix, il faut remonter loin, au temps où l’Amin réglait les conflits entre clients et commerçants et entre commerçants eux-mêmes. Comme en Chine ou en Europe aux mêmes siècles, les métiers étaient regroupés. Ententes, copie, coopération, rivalité…  Il ne serait venu à l’idée de personne de critiquer ce système. Au contraire: l’important était que les marchandises et fournitures existent, que les artisans travaillent. La peur de manquer a duré jusque dans les années 1980, même si c’était une fausse idée: il y avait ce qu’il fallait pour tout le monde, avec des choix et des prix variés.  Mais que faire? Personne ne peut aller contre les idées fausses répandues; et puis dans ces années-là, le monde du commerce était bien compliqué… compliqué et très peu connu.
Reprenons à l’Indépendance. Par la France, le Maroc hérite d’un système commerçant très administré et centralisé.  Par l’Espagne, l’héritage est plus chaotique, moins soucieux d’approvisionnement. Là-dessus, la grosse dépression des années 60 compromet l’achalandage dans les villes. Le Royaume a aussi ses vieux gènes, ceux du Makhzen, ce concept qui, bien longtemps avant, avait donné à la France son mot «magasin». Ce n’est pas rien dans le monde des approvisionnements.
Les observateurs distraits peuvent croire que l’organisation commerciale du Maroc de 1960 jusqu’au début des années 1980 est ordinaire, banale. Pas du tout. 

 Le temps des charançons dans les pâtes

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Les cahiers de classe devaient aussi arriver jusque dans les petits douars de montagne: prix encadré, transport encadré… et qualité très médiocre (Ph. DR)​

La loi sur l’encadrement des prix de 1971 n’est qu’un pâle reflet de la complexité de l’organisation. L’objectif est que dans le plus petit douar, en haut d’une montagne ou au fin fond d’une oasis, l’épicier et le souk soient approvisionnés en produits de première nécessité: huile, cigarettes, farine, thé, sucre, levure, sel, gaz, beurre, bougies… et boîtes d’allumettes. Pour les enfants, les cahiers (de la pire qualité qu’il soit) et les stylos Bic. L’immense majorité des cadres marocains ont commencé leur scolarisation avec ce «si peu de choses», transportées dans les bonnes quantités avec le bon prix, pour que tout le monde en ait. Le ministère du Commerce comptait qui devait avoir quoi, une compagnie de transport public livrait ou faisait livrer. Le ministère de l’Intérieur surveillait tout ce petit monde. Il était et est encore le seul à avoir des yeux partout. Des yeux et le carnet de sanctions, des fermetures.
Pas facile: il n’y avait ni plateforme numérique, ni smartphone. Certains prix étaient fixés à la bloque, directement pour le client, comme le gaz, l’essence, la farine… d’autres par les marges, tout au long de la filière, de l’usine au client. Même le prix du transport était sous surveillance. C’est lui qui faisait les différences minuscules entre le prix de Casa et celui de Oujda.
On l’a oublié, c’était aussi le temps de la mauvaise qualité, celui des charançons dans les pâtes, de l’essence fauteuse de maladie pulmonaire, des allumettes qui brûlaient les doigts…
 

 

Contourner légalement la concurrence

Le savoir-faire pour contourner la concurrence tout en restant strictement dans le cadre de la loi progresse régulièrement:

  • Prouver que le monopole ou l’oligopole est plus favorable au marché que la concurrence;
  • Pousser l’innovation de manière à garder une avance ou une distinction par rapport aux autres fabricants;
  • Développer fortement la publicité et la communication pour rester présent dans l’esprit des consommateurs;
  • Inventer des façons de fidéliser ses clients, avec pour conséquence des pertes de part de marché pour les concurrents;
  • Organiser, sans se faire prendre, des boycotts, polémiques, fake news et dénigrements;
  •  Absorber un maximum de concurrents sans atteindre la ligne fatidique de 40% du marché (auquel cas il faut l’approbation du Conseil de la concurrence);
  •  Recruter le personnel stratégique des concurrents.
  • Attention: Depuis la fin des années 1990 et après des décennies de négligence, la copie des marques, symboles, produit… est sévèrement punie au Maroc. 

Obligations techniques: Incroyable négligence

Le Maroc nourrit une incroyable négligence à l’endroit des normes. Comme tous les pays où la population a une faible compétence technique face à son environnement.
Ce qui crée des drames comme le cas d’un enfant mort dans l’incendie provoqué par un médiocre chargeur de téléphone. L’opinion réclame alors des contrôles plus systématiques, sachant que c’est mission impossible dans la masse des objets et services approvisionnant les marchés. Il existe des poursuites judiciaires pour mise en danger de la vie d’autrui, mais elles ne sont ni systématiques, ni systématiquement rapportées (dans un but d’information et formation). De plus l’opinion soupçonne ces procédures d’être de piètre qualité.
En revanche, les interventions administratives sont rigoureuses, mobilisant souvent des opérations coup de poing. Avec des choix de calendrier correspondant strictement aux risques encourus par les consommateurs: la nourriture pour Ramadan, les fournitures scolaires pour la rentrée…
Les plus vieilles directives techniques, les ancêtres de la normalisation d’aujourd’hui, datent de 1913. On y trouve, entre autres, les savons et eau de javel. 

N.S.

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