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Economie

Mission laïque française: «Toute la conception de l’école est remise en question!»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5767 Le 22/05/2020 | Partager
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Jean-Christophe Deberre, DG de la Mission laïque française (OSUI): «L’école n’est pas une organisation qui peut, en un claquement de doigt, réduire ses dépenses dans les proportions que certains imaginent. Et ce n’est pas une ristourne qui traitera le problème. Elle amputerait gravement la capacité des établissements à faire face aux nouvelles contraintes» (Ph. F.Alnasser)

C’est en pensant l’avenir que la Mission laïque française a construit sa réponse à la crise. Dixit Jean-Christophe Deberre, DG du réseau. En réaction aux réclamations des parents, dont nombreux sont aujourd’hui en difficulté, le groupe a prévu d’étaler le paiement des droits de scolarité du 3e trimestre. Il compte également activer des aides aux familles en difficulté et faire l’impasse sur l’augmentation des frais prévue à la rentrée. Mais cela risque de ne pas régler définitivement le «bras de fer» avec les parents. C’est aujourd’hui toute la conception de l’école et de l’acte d’enseigner qui est remise en question.   

- L’Economiste: Les parents d’élèves revendiquent une «ristourne» sur les frais du 3e trimestre, vu le surcoût et la surcharge engendrés par le e-learning. Est-ce envisageable?  
- Jean-Christophe Deberre:
Merci d’abord à L’Economiste d’éclairer le débat sur l’enseignement français et l’OSUI, particulièrement dans cette période compliquée et stressante pour tous.
Certains parents ont établi une relation entre trois faits: Ils font valoir la perte de revenus, leur propre appréciation de la qualité de l’enseignement à distance, et la mobilisation qu’il exige des familles, notamment en maternelle. Pour eux, si le service n’est pas rendu comme ils l’attendent, si le nombre d’heures n’y est pas, ils ne payent pas, ou demandent une ristourne, parce que, disent-ils «j’ai pris sur mon temps et contribué au travail». C’est toute la conception de l’école qui est ici en question et, disons-le tout net, ce n’est pas la bonne piste.

- Quelle est votre interprétation?
- Le travail exigé par la construction immédiate d’un enseignement à distance a mobilisé toutes les équipes enseignantes, y compris en maternelle, et pas un enseignant, pas une aide-maternelle n’a été licencié au motif que l’enseignement à distance serait un mode dégradé de l’école. Certes, il a fallu roder le dispositif, certes les parents ont été très sollicités, et le fait que l’école n’était plus en présence l’exigeait. Aujourd’hui, au terme de 6 semaines de travail, notre groupe associatif a été en mesure de reconstruire tout le cycle 1, l’enseignement maternel à distance. La présence des parents sera toujours nécessaire, mais l’école assurera ce service et c’est bien là l’essentiel, je ne crois pas que cela se fasse partout. Une chose est certaine, l’OSUI comme tous les acteurs de l’école écoute et veut réagir aux inquiétudes des familles. Son but est de garder et faire réussir ses élèves. Cependant, l’école n’est pas une organisation qui peut d’un claquement de doigt réduire ses dépenses dans les proportions que certains imaginent. Et ce n’est pas une ristourne qui traitera le problème. Elle amputerait gravement la capacité des établissements à faire face aux nouvelles contraintes, pour un gain peu significatif rapporté à chacune des familles.

- Qu’en est-il d’une suspension provisoire de la facture, demandée par certaines associations de parents?
- La crise engendre un sentiment d’inquiétude profond. Fallait-il y réagir à chaud, ou penser l’avenir? A la rentrée prochaine, les problèmes seront précisément identifiés et ils seront durables. C’est donc en pensant l’avenir que nous avons construit notre réponse, et elle est triple: étalement des paiements des droits de scolarité pour le 3e trimestre, activation des allocations de solidarité pour les familles en réelle difficulté, pas d’augmentation des droits de scolarité pour l’année 2020-2021. Cela fait déjà beaucoup d’argent pris sur les établissements, dont je rappelle qu’ils fonctionnent sur l’autofinancement (les droits de scolarité), et recyclent entièrement les moyens dont ils disposent dans leur développement. On peut penser, imaginer, dire ce que l’on veut là-dessus, et mon expérience montre que le débat ne date pas d’hier, ce modèle associatif est contrôlé, et régulièrement. Il a permis de bâtir un réseau scolaire sans doute perfectible, mais robuste et résilient.
La solidarité, certains en critiquent le principe, cela n’est pas nouveau non plus. Rappelons que la solidarité, pour nous, ce n’est pas la charité qui relève d’une autre dimension, personnelle. C’est de nouveau un principe associatif, prônant la redistribution équitable, juste, utile en direction d’enfants dont les familles, fidèles à l’école, connaissent des épisodes difficiles de vie. Cela a toujours existé dans nos établissements, sur la base de valeurs morales et de déclarations de bonne foi, qui font partie de notre enseignement.

- Les augmentations annuelles seront-elles ensuite maintenues?
- Les droits de scolarité n’augmenteront pas pour 2020-2021. Pour ceux qui connaissent l’histoire de l’OSUI, cela n’est pas anodin. Chaque année donne lieu à une nouvelle évaluation au vu des équilibres.

- Si l’enseignement à distance s’inscrit dans la durée, cela peut-il nécessiter une renégociation des frais, avec une redéfinition des responsabilités de chaque partie?
- Les droits de scolarité financent la production scolaire dépendant elle-même d’une ressource humaine constante. Donc l’école à distance ne coûte pas moins que l’autre, qui est là et continue de coûter. La question du contrat moral entre les parties est intéressante. Dans bien des pays, la possibilité est aujourd’hui évoquée d’une rentrée partiellement ou entièrement à distance. Que veut-on, une école qui tourne à plein régime, même à distance, ou une demi-école qui ne satisfera personne? Nous savons que pour les parents, l’éducation de leurs enfants passera avant tout. Nous travaillons donc d’arrache-pied sur la perspective d’une école hybride qui de toute manière va faire partie désormais de notre paysage scolaire.

- C’est donc une nouvelle ère qui commence…
- L’épisode Covid-19 a entraîné l’école vers des modes de fonctionnement qu’elle n’avait jamais pratiqués nulle part en grandeur réelle, ce qui devrait relativiser les critiques. Il accélère un phénomène que l’on percevait sans vraiment l’aborder de front: qu’est-ce qu’une communauté scolaire? Les écoles les plus efficaces sont celles où chaque partie est acteur responsable à part entière, les personnels d’éducation, les parents, et bien sûr, les élèves. Il n’y a pas d’un côté ceux qui savent, de l’autre ceux qui leur «prêtent» leurs enfants et attendent dehors aux heures de sortie, et enfin ceux qui recevraient l’enseignement. Ce sont trois rôles, comme trois «métiers», trois forces qui concourent ensemble à éduquer.
Maintenant, il faut en tirer les conséquences, une présence entière et informée des parents doit entrer dans les faits, y compris avec ce que cela comporte de débat, pourvu qu’il soit constructif, positif. Si d’ailleurs cela avait été fait, nous n’aurions pas toutes ces discussions sur le prix, les rabais. Nous serions sur une représentation commune et responsable de la «valeur école» comme un tout.

- Concernant l’évaluation des élèves, quels critères seront adoptés?
- L’évaluation fait partie des apprentissages, elle rend compte des progrès accomplis. L’élève a-t-il compris, peut-il réinvestir ce qu’il a appris, analyser, créer, justifier; a-t-il conquis l’autonomie qui permet de traiter et réussir des exercices en temps réel? Les critères d’observation ne manquent pas pour apprécier les progrès réalisés, y compris en enseignement à distance. Car c’est cela qui compte, bien plus qu’une note, un classement, sans réel intérêt dans un cursus personnel, devant un jury et, le moment venu, pour présenter un dossier d’accès à l’université. Cette année, des dispositions exceptionnelles sont prises pour les examens. Nos élèves, eux, continuent leur progression.
En maternelle, un effort sans égal a été consenti pour traduire à distance des activités de manipulation et de découverte pour les élèves. Les parents ont joué un rôle essentiel dans cette mise en œuvre. Nul doute qu’ils seront entrés au cœur de ce qu’est apprendre dans les premiers âges de la vie.

- Des mises à niveau sont-elles prévues pour les élèves à la rentrée?
- Pour nous la question ne se pose pas. Non seulement les élèves à la rentrée auront le niveau requis, mais nous sommes certains qu’ils aborderont de façon sûre la classe supérieure, avec une relation enrichie avec leurs professeurs. Ils seront avec nous pour réfléchir à cette école de demain, qui de toute manière gardera la mémoire de l’épisode Covid-19, parce qu’il l’aura transformée, comme beaucoup de choses dans nos vies.

L’Etat français prépare un mécanisme d’aide exceptionnelle

 - Avec la crise ce principe de solidarité sera d’autant plus sollicité…
- Il fonctionnera cette fois encore et ceux qui s’y opposent, ou s’entendent pour bloquer le système priveront tout simplement de cette aide les familles qui en ont vraiment besoin. Nous inscrirons davantage ce principe dans les textes, à charge bien sûr pour les parents qui n’y souscrivent pas de choisir d’autres modèles d’école, c’est évidemment leur droit. Enfin, un élément très important, l’Etat français, et cela aussi est inédit, met en ce moment au point un mécanisme d’aide exceptionnelle à l’enseignement français à l’étranger. Nous suivons avec la plus grande attention ce débat. Il va de soi que si cette aide est mobilisable à des conditions acceptables, c’est-à-dire qu’elle soulage effectivement et les familles et les établissements sans report de charges ultérieur, nous y souscrirons et en répercuterons les effets sur les familles. Je n’en dis pas plus, car il vaut mieux réserver les bonnes nouvelles au moment où elles seront sûres, que de promettre ce qu’on ne pourra pas tenir.

                                                                                             

A distance, l’acte d’enseigner n’est pas le même

- Des inquiétudes ont été exprimées par rapport à la qualité du e-learning offert. Quelles garanties offrez-vous?
- Il est bien normal que l’école à distance suscite des commentaires, voire des inquiétudes. Notons toutefois que le débat fut rude sur le sujet, mais que la pédagogie numérique dont l’OSUI avait promu l’expérience n’est plus remise en cause par personne. Nous n’entretenons sur le sujet pas plus d’autosatisfaction que de déception. En peu de temps, l’école virtuelle s’est mise en route, tous les enseignants ont sans hésiter retroussé les manches, surmonté des obstacles techniques, collaboré comme jamais, et nos équipes de directions ont piloté courageusement cette école alternative. Nous leur en sommes très reconnaissants, comme aux parents qui ont témoigné positivement en leur faveur.
D’abord, il faudrait un consensus sur ce qu’on entend par enseignement à distance, qui n’est pas pour nous la réplique exacte, heure par heure de ce qui se passe habituellement dans la classe. Nous travaillons sur les ressources, la traduction du programme et sa «scénarisation» à distance, la production des élèves, leur évaluation. Ce n’est pas la même école, c’est un enseignement  personnalisé, adapté, avec un suivi rapproché. Ce qui doit progresser aussi, c’est la construction d’un savoir-faire qui mette les enseignants de plain-pied avec un autre métier que celui dont ils ont l’habitude. L’enseignant à distance n’est pas le même. La Mlf/OSUI est concentrée sur le développement professionnel de nos personnels, et bientôt annoncera un effort original et unique sur ce sujet, notamment au Maroc. Enfin, la question de l’évaluation et de l’assurance qualité est sur la table, cela fait partie du contrat scolaire et nous nous y préparons.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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