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    Economie

    Rencontre avec Chakib Benmoussa: «Le néolibéralisme économique a déçu»

    Par Nadia SALAH | Edition N°:5649 Le 06/12/2019 | Partager
    Une conversation à bâtons rompus
    Il y aura de nouveaux outils et peut-être de nouvelles méthodes
    Une pensée très ordonnée, sans fuite en avant
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     Chakib Benmoussa à gauche, alors ministre de l’Intérieur, recevant le soir des élections de 2011 Abdelilah Benkirane (sans cravate) dont le Parti, le PJD, venait de se placer en tête des suffrages. Un tournant colossal dans la vie politique du Royaume. Quelques jours plus tard, en exclusivité pour L’Economiste, le nouveau chef de gouvernement lançait une de ses fausses boutades: «Nous avons bien fait chauffer le plat, sans brûler le tagine, ni mettre le feu à la cuisine». Il faut néanmoins admettre qu’un morceau du mérite en revient aussi au ministère de l’Intérieur… (Ph. Bziouat)

    «Vous comprenez bien que je ne peux pas dire comment nous allons travailler, puisqu’on doit d’abord nommer les membres de la Commission (…) Le temps de la communication viendra» promet-il. Le président Chakib Benmoussa nouvellement nommé, est logique. Normal, c’est un ingénieur. Mais pas que.

    Autant que l’on puisse juger, sa nomination n’a soulevé aucune critique, même chez ceux ou celles qui espéraient que ce poste leur reviendrait. Dans les salons, l’évaluation et la comparaison des mérites personnels se sont arrêtées, faisaient la place, en général, à des arguments pour faire partie de la Commission.

    Autorité morale

    L’autorité morale et politique de Chakib Benmoussa ne fait donc aucun doute. «Merci» répond-il «mais ce n’est pas moi qui compte».

    Ce n’est pas de la fausse humilité: il est comme ça.  Cette façon d’être fait sans doute partie des critères de choix: une fois sa tâche accomplie, il n’est pas de ceux qui deviennent des gourous de leur domaine, gênant parfois le développement naturel, dans la société, de leurs conceptions initiales.

    Pourtant c’est dommage: au moins aurait-il pu partager des méthodes, il a fait fonctionner le CESE par exemple. Le Conseil économique et social fait figure de parlement professionnel, où les équilibres entre corps sociaux sont arrangés différemment. Il ne produit pas de loi mais des études. Elles doivent fournir l’état de l’art sur tel ou tel sujet, en général des thèmes qui font polémique.

    Sous le mandat de Benmoussa, des rapports de qualité exceptionnelle ont été produits. Chacun peut s’en faire une idée en lisant la lettre de présentation au Roi, du Rapport du CES (pas encore CESE) de l’année 2011. Une pensée très ordonnée, sans pessimisme, sans lyrisme et sans pallier les faiblesses par de l’émotion.

    Néanmoins les travaux du CESE n’ont pas de grands résultats sur le terrain, comme souvent les travaux de cette espèce (HCP au début des années 2000, le Rapport du Cinquantenaire…).

    L’idée de créer un nouveau modèle de développement, lancé en 2017 par le Souverain, puis formalisé avec une Commission ad hoc, a suscité une vague d’intérêt rare. Chakib Benmoussa en est parfaitement conscient. D’ailleurs il est persuadé que «ceci rendra (son) travail plus exigeant». Il corrige tout de suite et dit «le travail de la commission plus exigeant».

    L’affaire est entendue. Ce sera du travail collectif.

    Mettre ensemble

    Le contexte est clair. «Les promesses du monde néo-libéral n’ont pas été tenues». La critique est forte mais Chakib Benmoussa argumente: «La chute du mur de Berlin et les nouvelles technologies nous avaient fait espérer un monde plus accessible à tous, avec moins d’inégalités, un commerce plus ouvert où chaque pays a sa voix…». Et il ajoute, un ton plus haut «on n’arrive plus à créer de l’emploi alors qu’on ne peut pas dire qu’il n’y a rien à faire pour le développement, pour l’inclusion (…) un monde plus en sécurité pour tous».

    «Or, les opportunités annoncées par le néolibéralisme se sont concentrées en peu de mains, que ce soit l’argent ou la maîtrise technologique». Pourtant, «nous savons que le simple fait de mettre ensemble des choses séparées peut déjà créer de la valeur».

    L’idée, peu commune, mérite un arrêt. Elle vient du monde du management d’entreprise et s’y décline sous plusieurs formes. Cela peut être un lieu et temps de rencontre, comme à l’OCP. Ou bien du temps pour des activités libres, pas forcément liées à l’emploi, comme chez Google. Et ainsi de suite. Le but est de mettre ensemble des personnes, des idées, des visions ou des expériences et des œuvres.

    Le monde administratif est peu ouvert sur ces propositions qu’il juge improductives, ou du moins, dont la productivité n’est pas mesurable. Le monde politique n’est guère plus accueillant. Est-ce à eux que pense Benmoussa lorsqu’il dit vouloir créer de la valeur en mettant les gens et les choses ensemble ? Possible.

    Inversion des valeurs

    En tout état de cause, il enchaîne: «nos administrations ont, semble-t-il, inversé leurs valeurs, elles pensent que les citoyens sont là pour les soutenir».  Le très regretté Abdelaziz Meziane avait posé un principe du «service AU public» (pour remplacer le concept de « service public»).

    La méthode Benmoussa est-elle née là?  Il a fait partie de la «bande de Meziane», une équipe de cadres de haut niveau avec le bien public chevillé au corps et le désir de donner du sens à l’action de l’Etat dans une nation qui a bien l’intention de devenir démocratique.

    Pourquoi une Commission?

    La réponse fuse sans hésitation: «parce que cela évite les risques de surenchères». Et de préciser que «l’intérêt collectif est de travailler dans la nuance, la modestie et l’humilité». Certainement, c’est l’expérience du Conseil économique, social et environnemental qui parle. «Il n’y a pas de modèle tout fait (…) il faut qu’on le construise nous-mêmes, ensemble».  Même si on le pousse, jamais il ne prononce un mot plus haut que l’autre. Pas question de dire que des corps intermédiaires, comme les intellectuels, les professeurs ou les partis politiques, n’ont pas fait leur travail de penser la société et son avenir.  Au contraire, il affirme que les travaux collectifs d’une commission permettent de rassembler diverses approches, mais aussi, il insiste, «de voir tout ce qui se fait de bien au Maroc et que l’on ne met pas suffisamment en valeur».

                                                                              

    Une inquiétude et une lacune

    Chakib Benmoussa est toujours ambassadeur du Maroc en France. Un poste très prestigieux. Mais il a l’air content de sa nouvelle mission, sur laquelle il a visiblement commencé à réfléchir.
    Le point qu’il cite en premier est cette bizarrerie qui fait que les Marocains sont très prompts à se plaindre. Il admet que cela aide à progresser, mais il redoute que «à la longue cela use les liens sociaux». Il a sans doute raison. Reste à trouver les données pour approuver ou réfuter ce sentiment. Elles existent, à l’IRES (Institut royal des Etudes stratégiques), en deux enquêtes auprès de 6.000 personnes. Donc de très bons travaux. La deuxième a été interdite de publication, on ne sait pas trop pourquoi. Pour le bien de sa charge, le président de la Commission du nouveau modèle va-t-il pouvoir la récupérer? Si oui, va-t-il la partager?
    Le deuxième point, la lacune, est la fille du premier. Il s’agit des concepts contemporains liés à l’information. Le président va-t-il s’intéresser à la question ou bien continuer à  considérer que ce n’est qu’une incidence de la communication?

                                                                              

    «L’intérêt supérieur de la Nation»

    «Outre l’expérience et une exigence d’impartialité, ces profils doivent être suffisamment outillés pour comprendre les dynamiques à l’œuvre au sein de la société et aller au-devant de ses attentes, sans jamais perdre de vue l’intérêt supérieur de la Nation». Voilà ce que demande le souverain aux futurs membres de la Commission spéciale pour le nouveau modèle économique.

    Pas facile à appliquer quand les universités sont devenues si pauvres en sociologie ou que le monde politique est persuadé d’avoir droit à une rente.

    Pas facile non plus quand la Nation est une mosaïque remuante, où de place en place, des jeunes s’affirment plus Musulmans que Marocains (enquête L’Economiste sur les jeunes). Pas facile quand le lien social est visiblement affaibli ou distendu sans que l’on sache pourquoi (Enquête de l’IRES, interdite de publication).

    Encore moins facile quand, comme souvent au Maroc, par manque de compétences ou de mise à jour, des légendes continuent leur chemin alors que la situation réelle a changé: puissante montée de couches moyennes, réduction drastique du taux de pauvreté en ville (1%), abandon scolaire urbain chez les garçons et pas chez les filles rurales, couverture complète de l’électrification, un incroyable dynamisme artistique…

    Ou encore une capacité méthodique d’exportation de savoir-faire en Afrique où il se dit des Marocains qu’ils «sont bien organisés et qu’ils travaillent tout le temps».

    Cependant, cette situation socio-économique ne va pas sans de nouvelles difficultés. Ainsi la croissance par la demande intérieure engendre des déséquilibres financiers intraitables et aussi des amertumes conflictuelles dans le corps social; puis le ralentissement de la croissance elle-même. Et enfin, le faible niveau d’information de qualité met les gens à la merci des marchands de haine ou des infox (fake-news) ravageurs et démoralisateurs.

    N.S.

     

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