Reportage

Debdou la juive

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5390 Le 12/11/2018 | Partager
Une communauté israélite majoritaire
Des sofer, des scribes et des rabbins internationaux
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Cette carte postale très populaire au début du XX siècle représente une Juive de Debdou. Les femmes de la ville étaient réputées pour leur beauté comme en témoignera Charles de Foucault qui séjourna dans la ville pendant de longs mois. Surnommée «La Joconde du mellah», la photo représente en réalité Mrima Marciano, issue d’une des familles fondatrices de la communauté juive de Debdou (Ph. L’Economiste) 

On a toujours su que Debdou, petite bourgade marocaine au pied de l’Atlas, avait été peuplée par des Juifs d’Espagne, mais dans son livre «Une nouvelle Séville en Afrique du Nord: histoire et généalogie des Juifs de Debdou», Eliyahou Marciano, lui-même originaire de Debdou, nous apprend que leur exil ne fut pas consécutif à l’édit d’expulsion de 1492, mais bien plus tôt,  conséquence des massacres espagnols de 1391, si meurtriers en particulier à Séville.

Qu’ont-ils de particulier ces Juifs de Debdou? D’abord, le fait qu’ils furent longtemps majoritaires dans cette cité, composant en fait les trois quarts de la population. Le père Charles de Foucauld y séjourna en 1883-1884, et y apprit même, dit-on, l’arabe et l’hébreu, ce qui lui permit de traverser le Maroc et de pénétrer les milieux arabes déguisé en rabbin! Mais la cité a surtout occupé une grande place dans le mouvement intellectuel juif à partir des XIVe et XVe siècles.

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Femmes de Debdou confectionnant le Rqaq (galettes de pain azyme non levé consommées par la communauté juive durant la fête de Pessah) symbole de traditions partagées entre Juifs et Musulmans (Ph. FM)

Plusieurs rabbins, par leur science aussi bien religieuse que profane, se sont  illustrés dans  l’histoire du judaïsme marocain. Plusieurs familles s’étaient consacrées à l’étude et à l’écriture de la Torah: beaucoup furent des sofer, des scribes et des rabbins: «Debdou a donné de très grands rabbins qui ont exercé leur influence au Maroc, en Algérie, en France et même en Israël», précise Zhor Rhihil, la conservatrice du Musée du judaïsme du Maroc.

Vidé de ses habitants juifs, pour de multiples raisons, vers la fin des années 1970, la ville est aujourd’hui un petit bourg de quelques milliers d’habitants, mais garde un lien très étroit avec sa mémoire.

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Le quartier du mellah de Debdou représentait cette particularité de n’être ceint par aucune muraille. Aucune barrière n’existait entre les habitants juifs et musulmans favorisant des liens d’amitié entre les 2 communautés,  tissés sur de nombreux siècles de cohabitation pacifique (Ph. A.Bo)

Toujours selon Eliyahou Marciano: «Ces gens de Debdou gardèrent farouchement la mémoire de leur ville d’origine, je le sais d’expérience: mon père dont le père était natif de ce bourg m’avait affranchi une fois pour toutes dans mon jeune temps: à Debdou, disait-il, il y a un oued qu’on appelle “Isbilliya”, qui est le nom arabe de Séville». Il s’agit en fait de la source qui coule des hauteurs de la montagne jusqu’au centre de la ville et dispense une eau extrêmement fraîche et agréable.

La légende veut que le rabbin qui mena ces exilés séfarades – des megorachim qu’on oppose aux Juifs autochtones appelés tochavim – aux contreforts de l’Atlas, voyant que cette vallée connaissait une grave pénurie d’eau qui allait handicaper la future installation de la tribu, aurait frappé de son bâton un rocher d’où jaillit une source, andalouse, certes, puisque joyeuse et babillarde.

Et c’est encore aujourd’hui un  «lieu de pèlerinage et d’adoration, Debdou vénère toujours la source de Séville», précise Marciano. Une petite cité où Juifs et Musulmans ont cohabité amicalement, et partageant parfois les mêmes croyances en des saints comme Sidi Bouknadil, où des citoyens des deux confessions ont occupé des rôles politiques prépondérants, loin de la marginalité dans laquelle les Juifs étaient confinés  dans d’autres villes, et qui aujourd’hui tentent de restaurer cette esprit de «convivencia» andalouse.

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Sous l’ombre de platanes centenaires, la source naturelle de Aïn Sbylia coule avec abondance.  Son nom sonne comme un «paradis perdu» pour sa population d’origine andalouse (Ph. A.Bo)

A.Bo

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