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Crise Turquie/Etats-Unis: Et si le Maroc profitait de la situation

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5335 Le 16/08/2018 | Partager
Ankara hausse ses tarifs douaniers contre Washington
C’est la stratégie «oeil pour oeil, dent pour dent»
L’analyse des experts
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La tension monte encore entre Trump et Erdogan. La crise diplomatique a conduit ces deux alliés au sein de l’Otan à s’imposer des sanctions réciproques  (Ph. AFP)

La Turquie a poursuivi son bras de fer avec les Etats-Unis qui a engendré la chute de la livre turque (qui a perdu 40% de sa valeur face au dollar et à l’euro depuis le début de l’année). Sous l’effet principalement de mesures de la banque centrale d’Ankara qui a annoncé un apport de liquidités (cf. notre édition N° 5334 du mercredi 15 août 2018), la livre turque s’est stabilisée.

La prudence semblait de mise sur les places boursières européennes. Quid des relations économiques entre le Maroc (qui dispose d’un accord de libre-échange avec Ankara (1)) et la Turquie? Tout dépendra de l’évolution de la situation (voir ci-dessous).

Comme représailles, Ankara a fortement augmenté les tarifs douaniers de plusieurs produits américains. Parmi eux figurent les véhicules de tourisme, dont les tarifs douaniers s’élèvent désormais à 120%, certaines boissons alcoolisées (140%), le tabac (60%) ou encore le riz et certains produits cosmétiques.

D’après la ministre turque du Commerce Ruhsar Pekcan, le montant des nouveaux tarifs douaniers s’élève à 533 millions de dollars. «Les Etats-Unis sont un important partenaire commercial, mais pas le seul», a-t-elle souligné. Cette hausse des tarifs douaniers survient au lendemain d’un spectaculaire appel du président Recep Tayyip Erdogan à boycotter les appareils électroniques manufacturés par les Etats-Unis, comme ceux de la marque Apple.

Si la Turquie joue la fermeté avec les Etats-Unis (tous deux alliés au sein de l’Otan), elle semble soucieuse de ménager ses autres partenaires et alliés. Le président turc, qui s’est entretenu récemment d’économie avec son homologue russe Vladimir Poutine, a reçu hier mercredi à Ankara l’émir du richissime Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani.

Erdogan doit s’entretenir aussi avec la chancelière allemande Angela Merkel, puis avec le président français Emmanuel Macron. Le ministre des Finances Berat Albayrak (gendre d’Erdogan) devait s’entretenir quant à lui avec plusieurs centaines d’investisseurs étrangers jeudi 16 août par téléconférence.

«Quels sont les risques les plus grands de crise financière, et quelle est la probabilité qu’ils se réalisent?». De l’avis des experts de Natixis: il y a trois risques essentiels de crise financière dans le monde. D’abord, la perte du statut de monnaie de réserve du dollar, qui aurait des effets catastrophiques (hausse des taux d’intérêt sur le dollar, chute du taux de change du dollar), mais elle est très peu probable avec l’absence de substitut au dollar.

Puis, des déséquilibres financiers par exemple: prix trop élevés de l’immobilier commercial aux Etats-Unis, endettement et prix de l’immobilier élevés au Canada et en Suède, excès de crédit à la consommation (crédits autos) aux Etats-Unis.

Ces déséquilibres sont-ils de taille suffisamment grande pour déclencher une crise? «On ne voit pas de déséquilibre financier majeur», notent les experts. Enfin, une crise des grands pays émergents due aux sorties de capitaux depuis ces pays, qui déclenchent la dégradation des termes de l’échange et la hausse des taux d’intérêt. Cette crise a une probabilité assez élevée.

Les politiques menées aux Etats-Unis (protectionnisme, tensions géopolitiques avec de nombreux pays, passage du multilatéralisme au bilatéralisme) contribuent à faire apparaître un niveau élevé d’incertitude. «Pourtant, une incertitude élevée est défavorable à l’économie américaine», comme l’indique la note récente de Natixis.

Ce qui décourage à la fois les prêteurs et les emprunteurs. Les économistes craignent qu’un niveau élevé d’incertitude conduise aux Etats-Unis: «à des difficultés pour financer le déficit extérieur et le déficit public et à l’arrêt des émissions d’obligations par les entreprises.

Donc des rachats d’actions que ces émissions financent et au freinage du crédit à la consommation. Il est donc difficile de comprendre pourquoi l’administration Trump mène des politiques qui font monter fortement le niveau d’incertitude…».

Tout est moins cher…

Si elle est synonyme de chute de pouvoir d’achat pour les Turcs, la débâcle ces derniers jours de la livre turque s’est transformée en aubaine pour les touristes aux poches remplies de devises étrangères. Depuis vendredi 10 août 2018 (jour où la monnaie turque s’est effondrée de 16%) des touristes principalement venus d’Asie et des pays du Golfe forment de longues files d’attente devant les boutiques de luxe d’Istanbul. Leur objectif: faire de bonnes affaires avant l’ajustement des prix en fonction de la chute de la livre.

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(1) L’Accord de libre échange entre le Maroc et la Turquie a été signé en avril 2004. Il est entré en vigueur le 1er janvier 2006. Cet accord couvre les produits agricoles et les produits industriels. Les produits agricoles ont fait l’objet d’un échange de concessions tarifaires sous forme de réductions tarifaires dans le cadre de contingents (Cf. circulaire n°4976/222 de l’Administration des Douanes et impôts Indirects et voir http://www.agriculture.gov.ma).

                                                                                    

L’impact sur le Maroc

Avis de Jawad Kerdoudi, président de l’IMRI (Institut marocain des relations internationales)

Effectivement les relations entre la Turquie et les Etats-Unis traversent une conjoncture difficile. Le contentieux lourd entre les deux pays porte sur la libération du pasteur américain détenu en Turquie et la demande non satisfaite de l’extradition de l’opposant Fethullah Gülen qui réside aux Etats-Unis. Il porte également sur la question syrienne.

Les Etats-Unis soutiennent les Kurdes syriens alors que la Turquie s’oppose à la création d’une entité kurde indépendante au Nord de la Syrie. D’autre part, les Etats-Unis reprochent à la Turquie membre de l’Otan l’achat à la Russie du système de défense aérien S-400.

Sur le plan économique Donald Trump vient d’établir des droits de douane de 50% pour l’acier et 20% pour l’aluminium pour les importations en provenance de la Turquie. Enfin, l’augmentation des taux d’intérêt aux Etats-Unis drainent les capitaux internationaux vers ce dernier pays et affaiblissent la monnaie turque tout en faisant augmenter l’inflation. Tout cela a des répercussions graves non seulement sur la Turquie mais également sur les pays émergents qui voient leur monnaie s’affaiblir.

Cependant, je ne pense pas à des répercussions graves sur le Maroc qui n’est pas un grand exportateur d’acier et d’aluminium sur les Etats-Unis, et dont les indicateurs macrocosmiques sont solides en 2018: croissance de 2,8%, inflation: 1,5% et déficit budgétaire: 3,5%.

En ce qui concerne l’impact sur les relations économiques bilatérales de la baisse de la monnaie turque, elle aura des répercussions différentes. Pour ce qui est des échanges commerciaux, les exportations marocaines vers la Turquie vont se renchérir, mais elles ne sont pas très importantes car la balance commerciale entre les deux pays est en faveur de la Turquie.

Par contre, les importations par le Maroc de produits et de services turcs vont devenir plus compétitives, ce qui va favoriser les magasins BIM, installés au Maroc, ainsi que le gain de marchés publics marocains par les entreprises turques (BTP). Les entreprises turques installées au Maroc auront plus de problèmes à se financer à travers les banques turques, mais peuvent trouver du financement par les banques marocaines si elles présentent les garanties nécessaires.

Tout cela va dépendre de l’évolution de la monnaie turque dans les semaines à venir. Car si la crise monétaire se transforme en crise financière les répercussions seront plus graves pour ce qui est des relations économiques bilatérales.o

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