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Politique Internationale

Rentrée universitaire : Bizutage: les jeux d'intégration atteignent la perversion

Par L'Economiste | Edition N°:49 Le 15/10/1992 | Partager


Tombé en désuétude au Maroc, le bizutage a depuis quelques années ressurgi. Les grandes écoles marocaines ne l'ont pas inventé, mais hérité des écoles françaises en même temps que les programmes et les méthodes pédagogiques. Ce rituel représente une sorte de cérémonie d'intégration des nouveaux, dits «bizuts». Cependant, lorsqu'il dérape, il devient une machine à humilier. A partir de cette année, des écoles ont pris la décision de l'interdire.


AU moment où le bizutage, poussé à l'extrême, devient un délit pénal en France, il se développe au Maroc et devient une mode pour les plus branchés. Ceux qui accèdent après le Bac aux grandes écoles publiques ou privées, d'ingénieurs, de gestion ou d'informatique sont considérés comme des privilégiés. Après les concours et les «QCM», c'est parfois une épreuve, physique et psychique, qui les attend.
Tous les coups sont permis, des plus délirants aux plus horribles.
Dans les écoles qui le pratiquent, le bizutage n'est qu'un jeu, sauf que l'on dérape vite et facilement. En matière de cruauté, les «apprentis» ont des ressources et débordent d'imagination.
Par exemple les hordes enfarinées d'étudiants se livrent à des jeux de cirque des plus délirants: enfermement dans des poubelles, oeufs pourris sur la tête, arrosage des nouveaux avec des extincteurs, des lances à incendie, strip-tease...et même simulations d'actes sexuels. Au sein d'une école privée de management, on fait subir aux nouveaux, entre autres, le «parcours du potager pourri». Ainsi, les bizutés, habillés de sacs de farine, doivent parcourir une distance sous les coups d'un mélange de tomates pourries, de shampooing, de confiture, de farine, de charbon...
Du drôle et du moins drôle, de l'assez bête et, quelquefois, du très méchant jusqu'à la sauvagerie. Face aux dérapages, certaines grandes écoles l'ont «purement et simplement interdit». «Bon enfant», le bizutage s'est transformé, depuis environ quatre à cinq ans, en véritables «pratiques perverses», s'exclame le directeur d'une école privée de gestion à Casablanca. «Nous ne sommes pas contre le bizutage, au contraire, mais à condition qu'il se déroule normalement et qu'il n'aboutisse pas à des atteintes à la dignité humaine», ajoute-t-il. Dans certaines écoles, ces pratiques ou rites d'initiation se sont développées et dégénèrent chaque année davantage. Innovation et cruauté obligent, certains bizuteurs sont allés jusqu'à exiger des nouveaux de se mettre entièrement nus, et, à plat ventre, de pousser avec le bout du nez une pièce de monnaie pour l'introduire dans un trou du jardin. Dans certaines écoles, les crânes sont rasés. Tel cet étudiant auquel on a rasé le crâne des deux côtés puis caché les clés de sa voiture. Le chauffeur de taxi a refusé de le prendre, croyant qu'il s'agissait d'un évadé d'un hôpital psychiatrique.

Sexe et saleté


Ainsi, deux thématiques prin-cipales se retrouvent dans la plupart des bizutages: sexe et saleté. Comme si, pour des jeunes gens qui feront des adultes très conformistes, sexe égalait saleté. De plus, ces pratiques à connotation sexuelle ne reflètent-elles pas aussi des frustrations enfouies. «Le bizutage a atteint des proportions démentes et engendre des élèves déchargés de leurs pulsions», explique le Directeur des études d'une école privée.
L'apprentissage de la culture propre à l'école, de ses coutumes et de son langage se fait de plus en plus brutalement et sans appel. Les anciens créent un climat de panique, mettent en place une mise en scène impressionnante.
Bizarrement, ceux qui se montrent les plus soumis lors des bizutages se révèlent souvent être de terribles «éducateurs» lorsqu'ils passent de l'autre côté de la barrière l'année suivante. Les dérapages n'en sont que plus terribles.
Le bizutage se fait toujours à l'encontre du plus jeune, du plus faible, tourné en objet de dérision. Le moment de honte est vite passé? Pas sûr. Poussés à l'extrême, certains bizutages peuvent entraîner différents comportements, de l'humiliation à d'importants troubles psychologiques, chez ceux qui en sont victimes.
Bien entendu, il y a des degrés dans le bizutage et dans la brimade. Mais, «la frontière entre les simples âneries et les sévices est trop fragile».

Le silence fait loi


Parfois réalisées en milieu clos, certaines pratiques «honteuses» ne sont pas dénoncées. «Lorsqu'il y a des dépassements, les nouveaux élèves n'osent pas porter plainte par peur d'être exclus ou mis en quarantaine, et ce durant toutes leurs études», avance un Directeur d'école. Le silence fait loi.
Rite de passage, le bizutage permet, estiment les bizuteurs et les bizutés, d'accéder à un nouveau statut et de faire partie d'un groupe. «J'accepte parce que je veux faire partie du groupe et je fais subir parce que je suis membre du groupe», telle est la devise de la pratique.
Tombé en désuétude dans les années 70, le bizutage a ressurgi et se retrouve selon des règles différentes, selon les établissements. Dans certaines écoles, le futur initié n'a plus ni nom, ni passé, ni droits. Il peut, à la rigueur porter un numéro. Dans certains cas, les bizutés ont des surnoms que «nous risquons de garder tout au long des études. Nous perdons totalement notre identité», explique un étudiant. «Bizut, bizut...respect et garde-à-vous pendant toute la période de bizutage. Le bizuté est réduit à l'état de chose», déclare un ancien bizuté.
Les bizutages sont de plus en plus communs aux écoles privées et absents des grandes institutions comme les facultés et les écoles d'ingénieurs qui le pratiquaient, comme l'Ecole Mohammadia des Ingénieurs.
Ils sont organisés avec l'assentiment de la direction, qui «surveille du coin de l'il pour éviter les dérapages». Elles ont compris.
Dans certaines écoles on parle de «bizutage», dans d'autres de «journées ou de week-end d'intégration». Pour certaines écoles, le programme d'intégration est obligatoirement présenté à la Direction avant le déroulement du rite.
Tous les bizutages ne sont donc pas traumatisants. Certains bizutés gardent de leurs épreuves un souvenir «pas trop désagréable. Nos bizuteurs sont même devenus de très bons amis», déclare un ancien bizuté.

France: prison pour les bizuteurs


LA seule organisation en France qui «ose» lutter contre le fléau du bizutage est l'Association de Défense des Usagers de l'Administration, ADUA. Ce qui intéresse les dirigeants de l'Association ce sont les lettres de parents apeurés, de futurs étudiants angoissés et de victimes épuisées qu'ils reçoivent chaque jour. Tel est le cas d'un élève d'une école des Beaux-Arts, hospitalisé en milieu psychiatrique à la suite d'un «usinage» (terme inventé pour qualifier le bizutage à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers). Reine du bizutage, (ce genre de rite est totalement inconnu en Allemagne par exemple), la France peut se vanter d'une panoplie complète de «cérémonies d'intégration». Les garçons ont droit à des simulacres de fellation ou de sodomies. Pour les filles, strip-tease public, simulations d'actes sexuels. Cela sans oublier les batailles à coups d'oeufs pourris.
Ces sports se pratiquent plus particulièrement dans les classes prépa-scientifiques, les grandes écoles d'ingénieurs et de commerce, dans les facultés de médecine ou de pharmacie, de médecine dentaire, aux Beaux-Arts... mais aussi dans certains lycées professionnels, dans les IUT, voire dans certaines universités jusque là épargnées comme Paris IX-Dauphine. En effet, cette université s'y est mise à son tour en 1989, pour signifier qu'elle était entrée dans l'élite des facultés, devenue une université à part. Actuellement, certaines écoles telles que HEC ou Centrale préfèrent les «séminaires d'intégration» et les fêtes conviviales aux cérémonies barbares.

De son côté, le Ministre de la Culture et de l'Education Nationale, M. Jack Lang, menace les bizuteurs de prison. La circulaire ministérielle a été envoyée aux recteurs d'académie sans passer par la voie traditionnelle du Bulletin Officiel. S'appuyant sur les textes existants (celles de 1928, 1944, 1954 et 1962), elle incite les chefs d'établissements à prendre des «mesures exemplaires» en cas de débordements. Les proviseurs devront insister sur ce sujet dans le règlement intérieur de l'établissement, rappelant le devoir de tolérance et le respect d'autrui. Les sanctions disciplinaires et pénales encourues devront être affichées et les victimes encouragées à porter plainte en cas d'infraction prévue par la loi, pour coups et blessures ou attentats à la pudeur notamment. Certaines exactions sont passibles de cinq à dix ans d'emprisonnement et de 120.000 FF d'amende. Enfin, les recteurs seront chargés de remettre au ministre, avant le 15 Décembre prochain, les résultats d'une enquête sur le bizutage dans les établissements de leur académie, et les sanctions prises.

Meriem OUDGHIRI.

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