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Towards Equality

Covid: Les professionnelles de santé ont besoin d'un nouveau contrat social

Par Dr Roopa DHATT | Edition N°:6046 Le 05/07/2021 | Partager

Dr Roopa Dhatt est directrice exécutive de Women in Global Health (Ph. R.D.)

Parfois, nous avons besoin d’une urgence ou d'un choc profond pour nous rappeler ce à quoi nous tenons réellement. La pandémie de Covid-19, qui a déjà entraîné plus de 170 millions d'infections et 3,5 millions de décès selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a été un véritable choc pour notre santé, nos vies et nos économies...

Parfois, nous avons besoin d’une urgence ou d'un choc profond pour nous rappeler ce à quoi nous tenons réellement. La pandémie de Covid-19, qui a déjà entraîné plus de 170 millions d'infections et 3,5 millions de décès selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a été un véritable choc pour notre santé, nos vies et nos économies. Dans la plupart des pays, la crise sanitaire a suscité une vague d’éloges envers les professionnels de santé, qui sont majoritairement des femmes, et qui ont réagi avec un dévouement remarquable à l'afflux soudain de patients atteints d'une maladie nouvelle et potentiellement mortelle. La pandémie de Covid-19 a, en effet, coûté la vie à au moins 115.000 professionnels de santé à travers le monde, a récemment annoncé le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l'OMS. Et elle est loin d'être finie.    

Une vérité dérangeante

Il existe toutefois une vérité dérangeante: les femmes travaillant dans le domaine de la santé sont victimes de discrimination dans l’emploi à de nombreux niveaux. Elles gagnent en moyenne 28% de moins que leurs collègues masculins, et plus d'un million d'entre elles travaillent de manière non rémunérée. Elles sont également cantonnées à des emplois moins qualifiés dans le secteur de la santé et de l’aide à la personne, et marginalisées en ce qui concerne les postes  de direction. Par ailleurs, elles sont régulièrement victimes de harcèlement sexuel et de violences sexistes au travail de la part de collègues masculins, de patients et de membres de la communauté médicale.

L'OMS a désigné 2021 comme l'Année internationale des personnels de santé et d’aide à la personne en hommage à leur dévouement et aux services exceptionnels qu'ils ont rendus à l'humanité pendant la pandémie. C'est donc le moment idéal pour corriger les inégalités de genre auxquelles les soignants sont confrontés depuis longtemps. Des discriminations qui portent atteinte à la qualité des services de santé dont nous bénéficions tous.

Je citerai trois exemples pour illustrer pourquoi un changement urgent est nécessaire:
Premièrement, la santé mondiale est assurée par des femmes mais dirigée par des hommes. Et cela compte. Avant la pandémie, de nombreuses études montraient que les femmes représentent 70% de la main-d'œuvre mondiale dans le domaine de la santé et de l’aide à la personne, mais qu'elles n'occupent que 25% des postes décisionnels de haut niveau – et ce schéma s’est reproduit au niveau de la prise de décision durant la crise sanitaire. Une enquête de Women in Global Health, menée en 2020 auprès de 115 groupes de travail nationaux sur la Covid-19, a révélé que 85% d’entre eux étaient constitués majoritairement d’hommes. Malgré l'extraordinaire contribution des femmes dans le secteur sanitaire, elles n’ont pas eu leur mot à dire concernant les systèmes de santé qu'elles connaissent le mieux pendant la pandémie. Il semble particulièrement pervers de mettre de côté leur expertise dans une situation d'urgence mondiale, alors que nous avons besoin de réunir nos meilleurs talents.

Deuxièmement, la sécurité sanitaire mondiale repose sur le travail non rémunéré et sous-payé des femmes. Cela ne peut plus durer. L'écart salarial entre les hommes et les femmes dans le secteur de la santé est bien plus élevé qu’on l’imagine, car la moitié des 3.000 milliards de dollars auxquels contribuent les professionnelles du secteur chaque année provient de travail non rémunéré. Une étude publiée en 2015 dans The Lancet a révélé que les femmes les plus pauvres du monde subventionnent actuellement les systèmes de santé avec leur travail non rémunéré – la pandémie l'a mis en lumière de manière flagrante et ce n'est pas nouveau. Plus d'un million de femmes travaillent en première ligne des soins communautaires sans rémunération, ou en étant sous-payées par le biais d'allocations attribuées par tâche. Durant la crise sanitaire, ces femmes ont joué un rôle essentiel dans l’identification des cas contact et les campagnes de prévention communautaires. À l’avenir, elles auront un impact primordial dans le déploiement du vaccin contre la Covid-19. La sécurité sanitaire mondiale et la mise en œuvre des systèmes de santé ne pourront jamais être solides tant qu'elles reposent sur des fondations aussi inégalitaires et fragiles.

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Les femmes travaillant dans le domaine de la santé sont victimes de discrimination dans l’emploi à de nombreux niveaux. Elles gagnent en moyenne 28% de moins que leurs collègues masculins, et plus d'un million d'entre elles travaillent de manière non rémunérée (Ph.AFP)

Cette pandémie doit marquer une rupture avec le passé

Troisièmement, étant restées en première ligne de la pandémie, ces femmes ont été qualifiées d'héroïnes, mais beaucoup d'entre elles ont dû travailler sans équipement de protection individuelle (EPI) qui les protège du virus, même dans les pays riches. Elles ont eu des inquiétudes légitimes sur le risque auquel elles s’exposaient et exposaient leurs proches. Au-delà des pénuries, ces équipements EPI ont été conçus à partir du corps masculin, alors qu'ils sont principalement portés par des femmes. Trop grands pour la plupart d’entre elles et, n’ayant pas été pensés pour des morphologies féminines, ils sont souvent difficiles à enlever sans devoir les jeter après. C’est pourquoi les Nations unies ont envoyé des couches pour adultes et des serviettes hygiéniques aux professionnelles de santé en première ligne à Wuhan (Chine), pour répondre aux besoins physiologiques de celles qui travaillent de longues heures sans pouvoir retirer leur EPI. Le personnel sanitaire féminin mérite des EPI capables de les  protéger des infections tout en leur permettant de travailler dignement. Pour l’instant, nous n'avons pas été capables de nous rendre compte de l’étendue de ce problème, c'est pourquoi Women in Global Health mène actuellement sa propre enquête.

Ce ne sont là que trois des nombreuses inégalités entre les genres, dont l’impact va bien au-delà des détriments et détresses qu’elles causent aux professionnelles. La pandémie a frappé un monde qui avait déjà de graves pénuries de personnel de santé et de soins. Selon l’OMS, on aura besoin de 18 millions de travailleurs de santé supplémentaires dans les pays pauvres et en développement pour parvenir à une couverture sanitaire universelle (CSU) d'ici 2030. Il manque également 9 millions d'infirmiers dans le monde. Après plus d'un an de pandémie, des professionnels de santé sont morts, des millions ont été infectés et beaucoup auront des séquelles médicales sur le long terme. Mais surtout, ils sont tous épuisés. Des rapports provenant de nombreux pays indiquent que ces travailleurs souffrent de séquelles psychologiques, et que bon nombre d'entre eux envisagent de quitter la profession. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un seul travailleur qualifié dans le domaine de la santé, ce qui est une excellente raison pour encourager les femmes à rester

Cette pandémie doit marquer une rupture avec le passé. Cette année nous devons tous nous engager dans un nouveau contrat social pour les femmes dans le secteur de la santé et de soins. Les professionnelles du secteur ne souhaitent qu’avoir les moyens nécessaires (emploi décent, sécurité, dignité, rémunération et leadership équitable) pour  mieux faire leur travail et obtenir de meilleurs résultats en matière de santé et de sécurité sanitaire pour tous.

Créer un élan de changement

En février dernier, Women in Global Health a lancé l’initiative Gender Equal Health and Care Workforce (Initiative pour l'égalité des genres dans le secteur de la santé et des soins) en partenariat avec le gouvernement français et l'OMS. Son but est de sensibiliser le public à ces problèmes et recueillir des soutiens pour susciter un changement en matière de leadership, de rémunération, de sécurité et de dignité au travail pour les femmes appartenant au personnel de santé. Si 2021 est l'année des travailleurs de la santé et des soins, c'est aussi l'année du Forum Génération égalité qui commémore la Conférence des femmes de Pékin de 1995. Le moment est idéal pour créer un élan de changement transformationnel en matière d’égalité entre les hommes et les femmes au sein des services de santé.

Cet article est publié dans le cadre de «Towards Equality», une opération de journalisme collaboratif rassemblant 15 médias d’information du monde entier mettant en lumière les défis et les solutions pour atteindre l’égalité des genres.

                                                                          

Le plus vaste groupe professionnel du secteur de la santé

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Le personnel infirmier recouvre à l’échelle mondiale 27,9 millions de personnes, dont 19,3 millions d’infirmiers(ères) diplômé(e)s. Ces chiffres correspondent à une augmentation de 4,7 millions du stock total sur la période 2013-2018, et confirment que le personnel infirmier forme le plus vaste groupe professionnel du secteur de la santé, représentant environ 59% des professions de santé.

Plus de 80% des infirmiers(ères) du monde exercent dans des pays représentant ensemble la moitié de la population mondiale.

La pénurie planétaire de personnel infirmier, estimée à 6,6 millions de personnes en 2016, s’est légèrement résorbée, passant à 5,9 millions de personnes en 2018. D’après les estimations, 89% de cette pénurie (soit 5,3 millions de personnes) est concentrée dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, où la croissance du nombre d’infirmiers(ères) suit à peine celle de la population, et où les niveaux de densité de personnel par rapport à la population ont donc peu progressé.

La majorité des pays (152 sur 157 ayant répondu, soit 97%) ont indiqué que la durée minimale de la formation du personnel infirmier était de trois ans.

Pour résorber la pénurie d’ici à 2030 dans tous les pays, le nombre total de diplômés en soins infirmiers devrait augmenter de 8% par an en moyenne, et il faudra aussi améliorer les capacités à les employer et à les maintenir en poste. À défaut, les tendances actuelles indiquent qu’il y aura 36 millions d’infirmiers(ères) en 2030, d’où, au vu des besoins, un déficit estimé de 5,7 millions de personnes.

Un infirmier sur huit exerce dans un autre pays que celui où il est né ou a été formé. La mobilité internationale du personnel infirmier s’accroît. Bien que les choses évoluent, la répartition équitable du personnel infirmier et son maintien en poste représentent un défi quasiment universel. Les migrations incontrôlées peuvent aggraver les pénuries et contribuer aux inégalités d’accès aux services de santé.

La profession infirmière reste très genrée, avec tous les biais que cela suppose sur le lieu de travail. Environ 90% du personnel infirmier est de sexe féminin et, dans le secteur de la santé, peu de postes de direction sont occupés par des infirmiers(ères) ou des femmes. Les données tendent à indiquer que les femmes sont moins bien payées que les hommes, et qu’elles subissent au travail d’autres formes de discrimination fondée sur le genre. Des protections juridiques, notamment des horaires et des conditions de travail déterminés, un salaire minimum et une protection sociale, ont été mises en place dans la plupart des pays, sans être équitablement réparties d’une Région à l’autre.

(Source: Rapport 2020 élaboré par l’OMS en collaboration avec le Conseil international des infirmières et la campagne Nursing Now, et avec l’appui des gouvernements et d’autres partenaires sur la situation du personnel infirmier dans le monde)

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