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Towards Equality

La crise libanaise est aussi une opportunité de mettre fin aux discriminations contre les femmes

Par Halimé KAAKOUR | Edition N°:6038 Le 23/06/2021 | Partager

Halimé Kaakour est docteure en droit public, professeure en droit et en sciences politiques à l’Université libanaise, et spécialiste des droits de l’homme et des questions liées au genre (Ph. H. K.)

Depuis près de deux ans maintenant, le Liban n’en finit plus de s’enfoncer dans une crise politique, financière et économique sans précédent et dont les causes sont multiples: corruption généralisée, politiques monétaires erronées, mauvaise gouvernance, système politique confessionnel et tribal, politiques discriminatoires...

Depuis près de deux ans maintenant, le Liban n’en finit plus de s’enfoncer dans une crise politique, financière et économique sans précédent et dont les causes sont multiples: corruption généralisée, politiques monétaires erronées, mauvaise gouvernance, système politique confessionnel et tribal, politiques discriminatoires... Une crise qui se traduit notamment par un effondrement de la monnaie nationale, une hyperinflation, une aggravation du taux de chômage tandis que plus de 50% de la population est désormais sous le seuil de pauvreté. Autant de facteurs qui portent atteinte, in fine, à la dignité des Libanais et des Libanaises.
Tout semble s’effondrer, certes, mais le moment est aussi opportun pour essayer de penser un autre Liban au sein duquel les citoyens auraient, enfin, tous leurs droits. Tous les Libanais, toutes les Libanaises. Parce que dans cette terrible crise se trouve assurément une opportunité d’en finir avec les discriminations qui pèsent sur la moitié de la population du pays: les femmes. Et ce d’autant plus qu’au final, c’est tout le Liban, et pas seulement les femmes, qui bénéficieraient d’une telle (r)évolution.

«Retourne dans ta cuisine, c’est mieux pour toi»

J’ai exposé dans mon dernier ouvrage, Lebanese Women Journey to the Parliament, les multiples obstacles à la participation des Libanaises à la vie politique. Parmi eux, la violence contre les femmes: 78,6% des candidates à l’élection parlementaire de 2018 dénoncent avoir été victimes de violences de différentes natures. L’une d’entre elles était frappée par son mari à chaque fois qu’elle sortait de leur maison pour mener sa campagne électorale, car il était contre sa candidature. «J’avais peur que les gens voient les marques sur mon visage ou mon corps, mais je ne peux pas divorcer car selon le statut personnel de ma confession il a le droit d’avoir la garde de mes enfants, et je ne peux pas vivre sans eux», m’a-t-elle dit. Une autre femme candidate était harcelée par les membres de son village car sa candidature embarrassait les hommes de sa famille. C’est surtout sur les réseaux sociaux qu’un flot de violence et de misogynie s’est déversé sur les candidates, où l’on a pu lire des messages tels que: «Retourne dans ta cuisine, c’est mieux pour toi»; «Va plutôt t’occuper de tes enfants»; «On connaît ta sale histoire sexuelle»; «Qu’as-tu payé au chef de parti pour être sur sa liste?»…
Au-delà de ces agressions, les candidates ont également dû faire face à des partis politiques confessionnels ne mettant des femmes sur leurs listes que de manière marginale, ou encore à des médias possédés par des groupes politiques, et participant à l’amplification des stéréotypes de genre, que ce soit au niveau du temps alloué à leur couverture médiatique ou bien par rapport à la nature des questions qui leur étaient adressées. «J’ai passé les 15 minutes que j’ai eues sur les antennes à justifier ma candidature en tant que femme. On m’a demandé si mon époux l’acceptait, si je pouvais m’occuper de mes enfants et faire de la politique en même temps, ou bien si vraiment j’avais la capacité en tant qu'enseignante de faire de la politique», m’a dit l’une d’entre elles.

En 2019, une étude du Fonds monétaire international précisait que les discriminations contre les femmes produisaient des pertes économiques allant de 10% du PIB dans les pays avancés, à plus de 30% au Moyen-Orient

Au-delà des sphères économique et politique, où le manque d’égalité est patent, les droits sociaux des femmes sont bafoués. Le Liban ne disposant pas de code civil unifié sur le statut personnel, les citoyennes du pays sont soumises à l’une des quinze lois religieuses pour tout ce qui concerne le divorce, la garde des enfants, l’héritage, le droit de propriété… Non seulement elles ne bénéficient pas des mêmes droits que les hommes en la matière – elles ne peuvent pas par exemple transmettre leur nationalité –, elles ne sont pas égales entre elles. Une sunnite ayant divorcé n’aura pas les mêmes droits en matière de garde d’enfants qu’une grecque-catholique par exemple.
Aussi nombreuses que ces inégalités sont les études qui montrent ce qu’une société ou qu’un pays ont à gagner d’une meilleure inclusion des femmes et, au-delà, d’une égalité des genres.

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Une marche lors de la Journée internationale de la femme à Beyrouth, le 8 mars 2020 (Ph. AFP)

Renforcer la démocratie, l’inclusion, les droits des citoyens, la bonne gouvernance...

Prenons l'impact économique qu’il pourrait y avoir aussi bien sur la productivité que sur la croissance. En 2019, une étude du Fonds monétaire international précisait que les discriminations contre les femmes produisaient des pertes économiques allant de 10% du PIB dans les pays avancés, à plus de 30% au Moyen-Orient.
Une meilleure représentation féminine dans toutes les sphères sociales apporterait autant à l’économie qu’à la vie politique et sociale du pays, car l’on peut bénéficier d’une diversité plus riche en matière de compétences et d'approches, notait pour sa part un rapport de l’Institut McKinsey en 2016. Aux États-Unis, par exemple, 25% des élues ont voté pour des lois proposées par un parti concurrent quand il concernait les droits des plus démunis, contre 17% pour les élus hommes, selon une étude du Centre pour les femmes américaines et la politique (CFAP) publiée en 1991. Selon une autre étude menée par l’Université de Stockholm en 2008, les institutions politiques qui incluent des femmes privilégient les droits des citoyens comme le droit à la santé, l’éducation, les droits des femmes, etc.
Une multitude de recherches scientifiques abondent dans ce sens et montrent que  la participation politique des femmes renforce la démocratie, l’inclusion, les droits des citoyens, la bonne gouvernance, une paix durable, une coopération entre les différents partis au-delà des différences ethniques, religieuses ou politiques. Autant de points qui répondent aux enjeux de la crise que traversent aussi bien le Liban que d’autres pays dans le monde.
En ce qui concerne le Liban, il est important de remplacer le système politique actuel par un État laïc, juste et démocratique capable de produire une nouvelle classe politique compétente, elle-même capable à son tour d’adopter une approche inclusive et participative dans les politiques publiques afin de défendre les droits individuels et les libertés privées et publiques de tout le monde d’une manière égale.
Les obstacles demeurent lourds et nombreux, mais ils sont surmontables si la volonté politique existe et, surtout, si émerge enfin une compréhension, ou du moins une conscience, de la valeur ajoutée des femmes. Et de leur valeur, tout simplement.

                                                                         

Participation politique: 112e mondial

Selon un rapport publié en 2020 par ONU Femmes, seulement 29% des Libanaises participent à l’économie. Le Liban occupe la 139e place sur 156 dans le rapport mondial 2021 sur la parité entre les genres du Forum économique mondial, en ce qui concerne la participation des femmes dans l’économie, et la 132e en ce qui concerne la parité au sens global. Au niveau de la participation politique des femmes, le pays est classé 112e, et ce malgré l'augmentation du nombre de femmes dans le dernier cabinet.
Aujourd’hui, le Parlement libanais ne compte que six femmes sur 128 députés, et ce notamment en raison de nombreux obstacles, dont le système politique parlementaire confessionnel – les pouvoirs politiques sont répartis entre les communautés religieuses –, le système économique et la concentration du capital entre trop peu d’hommes. Au sein de nombreux partis politiques traditionnels, le pouvoir se transmet d’ailleurs entre les hommes sur un mode héréditaire. Une situation qui a fait du Liban un des pays les plus inégalitaires au monde, et qui entrave autant la justice sociale que la justice de genre.

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