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Taïa: «Le Covid-19 a créé une misère plus mortelle que le virus»

Par Ghizlaine BADRI | Edition N°:5772 Le 01/06/2020 | Partager
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«Le Coronavirus est un révélateur majeur des inégalités sociales criantes au Maroc, en Afrique et dans le monde. Les pays riches comme les Etats-Unis sont à genoux, alors que les pays pauvres résistent malgré tout. L’humanité vit ses moments les plus sombres»  (Ph A.T.)

Abdellah Taïa, écrivain marocain qui habite à Paris, a vécu ces dernières semaines d’interrogation et d’introspection en confinement seul dans son appartement. Une période particulière où le penseur franco-marocain a été envahi, dit-il, «de plusieurs sentiments mêlés entre crainte, peur, doute et incertitude».

Taïa reste inquiet sur le sort de ceux qui n’ont rien et dont l’avenir est de plus en plus incertain. Face à cela, il décrit une humanité insouciante, qui n’a pas su apprendre des ses erreurs, impatiente de retrouver une vie «normale» après avoir été dépourvue de toute vie sociale. Pour lui «cette épreuve liée au Coronavirus n’a pas suffisamment ébranlé les consciences pour une transformation en profondeur de ses congénères».

- L’Economiste: Alors que le monde a été ralenti ces derniers mois à cause de la crise sanitaire liée au Covid-19, on ne peut s’empêcher de penser au titre de votre dernier ouvrage «la vie lente»…
- Abdellah Taïa:
«La vie lente» est l’histoire de 2 personnages qui sont dans un déchirement intérieur qui jaillit et qui explose en eux, à cause d’un rejet de la société française suite aux attentats terroristes de 2015. L’histoire de ce roman renvoie à cette petite mort progressive de soi que l’on n’est pas capable d’affronter dans la vie.  C’est une réflexion sur une autre vérité, un autre espace-temps, une autre réalité. Ce que nous avons vécu et ce que nous vivons toujours en ce moment, à travers cette crise sanitaire, c’est aussi la découverte d’une autre dimension de la vie, de l’existence. Ce moment d’introspection nous contraint à faire le point sur notre cheminement, sur le sens de la vie, sur la vérité cachée qui nous entoure. Qu’avons-nous réalisé en fin de compte? L’humanité a sombré dans une quête infinie de destruction, dans une course effrénée de sur-consommation, dans des guerres inutiles et dans un égoïsme destructeur, qui nous empêche de penser aux autres, à ceux qui n’ont rien, à ceux que nous avons abandonné sur le chemin. Sur les réseaux sociaux, l’illusion du bonheur crée des faux alter ego, des mondes aseptisés aux goûts amers. Cette épreuve révèle la cruauté de l’humanité, les actes impitoyables que nous faisons vivre à cette terre, que nous faisons vivre les uns aux autres.

- Le secteur de la culture a subi de plein fouet cette crise: Plus de festivals, de tournées, de cinémas, théâtres ou librairies... Elie Semoun a interpellé la tutelle avec un message fort sur les réseaux sociaux «nous crevons tous» a-t-il scandé..
- Les artistes vivent des moments difficiles et je suis de tout cœur avec eux. Acteurs, écrivains, intermittents du spectacle souffrent, vivotent et la situation est très difficile pour tous, néanmoins je garde à l’esprit qu’il y a des problématiques plus graves. Il y a dans le monde des gens qui meurent de faim, des femmes de ménage qui n’ont plus de travail, des vendeurs à la sauvette qui ne peuvent plus rien vendre, des mères qui n’arrivent plus à nourrir leurs enfants, des pères qui n’arrivent plus à faire vivre leur famille. La pauvreté qui a envahi certaines couches de la société est effrayante, insoutenable et mortelle.. Il faut arrêter avec certains discours romantiques qui masquent des réalités tragiques. «L’art va nous sauver».. Arrêtons avec cette vision surannée de l’art. Je suis, bien sûr, solidaire avec les artistes mais je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui agonisent en silence dans une totale indifférence.   

- Quel est votre regard concernant la gestion de cette crise sanitaire mondiale en France, au Maroc et dans le monde. L’Afrique s’en sort mieux que l’Europe, une situation inédite et un changement de paradigme sans précédent.
- Les pays africains ont dans le passé traversé des épreuves sanitaires encore plus dures que le Coronavirus. Cela explique probablement leur capacité à faire face à cette pandémie, qui n’est pas la première qu’ils aient surmontée. Les Africains sont jeunes et les épreuves qu’ils ont traversé les ont rendu plus forts, plus robustes. Certains avancent l’efficacité des médicaments contre le paludisme qui ont freiné la propagation en Afrique, alors que d’autres parlent de la température élevée qui freinerait la diffusion à grande échelle... Beaucoup d’hypothèses sont émises et aucune affirmation n’a été pour l’instant apportée par les scientifiques et chercheurs du monde entier. Ce qui est certain, c’est que cette crise du Covid-19 révèle à quel point le monde a été chamboulé à cause d’un virus invisible qui a déstabilisé les plus grandes puissances mondiales. Le capitalisme et la sur-consommation nous ont conduits vers un monde inhumain qui accentue davantage les inégalités sociales. Les riches ont accès aux soins, alors que les pauvres subissent les effets de cette tempête meurtrière qui balaie tout sur son passage. 

- Les relations sociales ont été déstabilisées avec l’arrivée des nouvelles technologies. Cette crise sanitaire ne risque-t-elle pas d’aggraver la situation?
- Les êtres humains ont été contaminés par cette ère technologique qui les a de plus en plus isolés et réduit considérablement les interactions humaines. Chacun est devant son ordinateur, son écran de télévision, son smartphone…Je ne sais pas si les êtres humains vont tirer des leçons de ce que nous sommes en train de vivre. Nous l’avons observé dès le lendemain de la sortie du confinement dans certains pays. Il y a bien sûr, ici et là, des discours bienveillants et des initiatives positives, c’est incontestable, mais il me semble que la plupart des gens sont centrés sur leur propre personne, leurs petits privilèges.

- Le déconfinement a eu lieu le 11 mai en France, avec la crainte d’une 2e vague. Craignez-vous à l’avenir une fermeture plus stricte des frontières, et  devoir choisir entre le Maroc et la France?
- Les frontières, je n’y crois pas vraiment. Bien sûr, en tant qu’immigré, j’ai dû faire mon chemin de croix pour avoir mes papiers et rester en France. Les frontières sont des inventions des Etats pour défendre leurs intérêts, je reste un Marocain qui habite en France, comme beaucoup de mes compatriotes.

- Vous vous êtes indigné il y a quelques semaines suite à un «Outing massif» de la Communauté LGBT au Maroc. Quels sont les revers de l’affaire «Sofia Taloni»?
- Cette tragédie, c’est l’histoire d’une personne (Sofia Taloni) qui fait partie de la communauté LGBTQ+ et qui a décidé de régler ses comptes avec certains de ses amis. Cette affaire, c’est le résultat des confusions dans lesquelles nous sommes «plongés» au Maroc. A force d’être rejetées, certaines personnes explosent, sombrent dans une folie meurtrière et entraînent avec elles les travers de toute la société, ses hypocrisies, ses paradoxes et ses névroses. Sofia Taloni est le résultat de toutes ces contradictions vertigineuses de la société marocaine. L’absence de regard des politiques sur la question LGBTQ+ et la loi qui criminalise l’homosexualité encourage le lynchage de ces personnes déjà  fragiles. Des violences extrêmes accentuées sur les réseaux sociaux et qui prennent forme dans la vie réelle. 

- Tarek Oubrou, Imam reconnu pour sa prise de position publique, est en faveur d’un islam plus libéral. C’est plutôt bon signe?
- En effet, c’est un bon signe. Depuis des années, il y a au Maroc des personnes qui se mobilisent, mais malheureusement cet activisme s’essouffle et ces gestes forts sont minimisés, réduits, écrasés faute de réponse politique. Des individus sont emprisonnés, des femmes sont dépourvues de leurs droits fondamentaux, des minorités sont mis à l’écart. Je reste profondément convaincu que la société marocaine est plus ouverte qu’on ne le pense.
Il paraît urgentissime de trouver une réponse à la question LGBTQ+, il faut une réponse politique et très vite. Jusqu’à quand va-t-on continuer à sacrifier des marocains tout simplement parce qu’ils sont gays ou LGBTQ+, jusqu’à quand? Pour quelle raison le pouvoir ne se prononce pas à ce sujet, alors que le sujet est posé sur la table depuis plus de 20 ans. Si cette crise sanitaire devait nous rendre meilleur, nous pousser à redevenir plus humains, il ne faut pas oublier encore une fois ceux qui n’ont rien et ceux qu’on rejette, qu’on culpabilise, qu’on balance en pâture, alors qu’ils n’ont commis aucun crime. Je garde espoir même si je suis pessimiste, je garde espoir même si je reste réaliste, je garde espoir car seul l’espérance permet de résister face à tant de déchéance humaine, face à une humanité en décadence, face à un monde en déclin.

Propos recueillis par Ghizlaine BADRI

                                                                                

Se battre pour le changement

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A la question, «Comment expliquez-vous cette tendance forte du rejet de la différence,  de la sentence irrévocable d’une société accusatrice, de la loi des hommes qui dépasse celle de Dieu, alors que les textes coraniques sont pourtant clairs.. «Quiconque prend le droit chemin ne le prend que pour lui-même, et quiconque s’égare, ne s’égare qu’à son propre détriment. Et nul ne portera le fardeau d’autrui» (Sourate 17, Verset 15) », Abdellah Taïa répond avec philosophie.

Pour lui, «depuis la nuit des temps, les Hommes n’ont eu cesse de s’acharner sur les plus faibles, les femmes, les pauvres, les enfants ». C’est une tendance qui existe partout dans le monde, même dans les pays qui sont reconnus comme démocraties berceaux des libertés individuelles et qui se permettent régulièrement de donner des leçons au reste du monde, argumente-t-il.

«Malgré cela, nous n’avons pas eu d’autre choix que de résister, combattre cette injustice, toutes les injustices, interpeler encore et encore le pouvoir pour qu’il change les lois et qu’il protège ceux et celles qui sont rejetés, seuls, abandonnés, condamnés à la solitude, tués même, à force de vivre dans le silence et la «hogra», déplore l’écrivain.

Il rappelle que c’est le rôle du pouvoir d’aider les associations marocaines qui se battent depuis des années pour le changement, pour transformer le regard de la société sur les plus faibles. «Et j’estime que, moi, Abdellah Taïa écrivain marocain homosexuel, c’est mon rôle que d’être un acteur de ce changement. Je ne veux pas être considéré comme un artiste en dehors des préoccupations du monde. Cela ne m’intéresse pas d’être en dehors de ce qui agite le monde, à l’écart de ce qui se passe au Maroc », conclut-il.

                                                                                

Des livres et des prix…etc

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Né à Rabat en 1973, Abdellah Taïa est l’avant-dernier d’une famille de neuf enfants. Il étudie la littérature à Rabat, puis à  l’Université de Genève. En juillet 1999, il arrive à Paris pour un doctorat en littérature française à la Sorbonne. La même année, ses premiers textes sont publiés dans un recueil de nouvelles aux éditions «Paris-Méditerranée». Son premier recueil de nouvelles «Mon Maroc» paraît en 2001 aux éditions Séguier.

De décembre 2008 à décembre 2010, sous la présidence de Florence Malraux, Abdellah Taïa est membre de la commission «avance sur recettes» au CNC. Il est l’auteur de plusieurs romans dont «Le jour du Roi» qui obtient en 2010 le Prix de Flore. En 2012, il réalise son premier film « L’armée du Salut»  adaptation de son troisième roman qu’il présente à la Mostra de Venise et au Festival International du Film de Toronto. Un an plus tard, il reçoit le Grand Prix du Jury au Festival «Premiers Plans d’Angers».

En 2019, son livre «La Vie lente», est sélectionné par le jury du prix Renaudot. Abdellah Taïa a publié aux Editions du Seuil plusieurs romans, traduits en Europe et aux USA: «L’Armée du Salut» (2006), «Une mélancolie arabe» (2008), «Le Jour du Roi» (Prix de Flore 2010), «Infidèles» (2012), «Un pays pour mourir» (2015), et «Celui qui est digne d’être aimé» (2017).

 

 

 

 

 

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