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Tribune

L’extraordinaire parcours de Bou Hmara

Par Dr Mustapha SAHA | Edition N°:5698 Le 14/02/2020 | Partager

Le Dr Mustapha Saha, dont les travaux méritent d’être mieux connus au Maroc, vient de publier une somme sur le chercheur Haïm Zafrani, qu’il qualifie «d’explorateur de la diversité marocaine», avec une postface du Pr. d’histoire Mohammed Kenbib: «Haïm Zafrani, penseur de ladiversité marocaine» (Maisonneuve & Larose / Editions Hémisphères) (Ph. Elisabeth et Mustapha Saha)

Le véritable nom de Rogui Bou Hmara, l’homme à l’ânesse, est Jilali ben Driss Zerhouni el Youssefi. Il vient au monde en 1860 ou 1865, sur le mont Zerhoun dans une famille pauvre des Ouled Abbou, fraction de la tribu des Ouled Youssef.

Son surnom Rogui l’identifie à un glorieux prédécesseur, Jelloul Rogui, et marque une filiation spirituelle savamment cousue. L’un et l’autre se rattachent au mont sacré de Zerhoun. L’un y est né. L’autre y est mort.

Le mot rogui, signifiant frondeur, insoumis, séditieux, ponctue comme une note exotique la littérature coloniale.

Le complexe d’Iznogoud

Bou Hamra fait preuve, tout au long de sa courte existence, de véritables talents d’imitateur, de magicien, d’illusionniste, de comédien, d’usurpateur d’identité. Il brouille les pistes pour s’ouvrir le chemin du pouvoir. Il multiplie les désinformations, les intoxications, les rumeurs. Un fake-newser avant la lettre. Il se fait proclamer sultan en se faisant passer pour Moulay M’Hamed, frère aîné de Moulay Abdelaziz.

Il est obsessionnellement travaillé par le complexe d’Iznogoud. Il veut, à tout prix, devenir roi à la place du roi. Il siège et baroude en tenues princières. Il surpeuple son harem en épousant une jeune femme de chaque tribu conquise. Il s’entoure de prédicateurs, de déclamateurs, de saltimbanques qui répandent ses louanges et ses glorifications.

Le berbère s’invente une ascendance chérifienne. Il est assurément atteint par la folie des grandeurs, maladie commune des tyrans, à quelque échelle qu’ils sévissent, du césarisme mondial au despotisme municipal. L’autocrate se place d’emblée au-dessus des règles pour imposer sa seule et unique loi.

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Mustapha Saha, debout, ici avec son ami Edgar Morin, qui vient de publier une somme sur le penseur Haïm Zafrani (Cf. L’Economiste du 29 octobre 2019), est sociologue, observateur des diversités et de leurs évolutions. Il est aussi peintre et poète (Ph. EMS)

Lustre de pureté

Bou Hamra excelle dans la reconstruction romanesque.  Difficile de démêler le vrai du faux. Il aurait accompli son initiation coranique à Lamssid, de quoi acquérir un lustre de pureté et un label de sainteté. Il aurait poursuivi ses études à Fès puis Tlemçen, à Alger, avant l’Ecole des Ponts à Paris d’où il serait diplômé en topographie et où il aurait appris l’art de la guerre.

De retour au Maroc, il est haut fonctionnaire puis chancelier du khalife de Fès, Moulay Omar, (frère de Moulay Hassan. contestant l’intronisation de Moulay Abdelaziz). Il est banni avec sa cour par le grand vizir Ba Hmad.

Bou Hmara se retrouve en prison où mûrissent ses ambitions gigantales. Dès sa libération, il soulève les tribus du nord en dénonçant les compromissions avec les puissances occidentales. Il s’érige en défenseur incorruptible de la bannière musulmane.

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Bou Hmara, génial fake-newser, a utilisé tous les ressorts du consentement pour mobiliser les tribus (Ph. d’origine inconnue-DR)

Au faîte de sa gloire, il cède des exploitations minières aux Espagnols contre des pièces d’or. Les tribus se retournent du jour au lendemain contre ce libérateur véreux et cupide. Dès 1907, le rogui est pourchassé par Mohamed Améziane, chef de la tribu Aït Bouyefrour, province de Nador.

Bou Hamra mène son ultime bataille contre le sultan Moulay Hafid en 1909. Son armée est décimée. Il se réfugie dans la mosquée de la zaouia Darkaouia. L’enceinte inviolable est bombardée par l’artillerie lourde mise à disposition par les Français.

Bou Hamra, ses lieutenants, ses femmes, ses enfants et ses derniers soldats, quatre cents hommes, sont enchaînés, exhibés dans les rues de Fès. Les guerriers intrépides sont jetés en pâture à la foule. «La foule ne trahit-elle pas souvent le peuple»? (Victor Hugo).

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Jilali ben Driss Zerhouni el Youssefi, dit «Rogui bou Hamra», ramené à Fès dans une cage en 1909. Certains, comme le journal «le Gaulois du dimanche», disent qu’il fût dépecé par des lions, d’autres qu’il a été exécuté par balle. Cette photo a circulé dans les magazines européens de l’époque pour indiquer que le Royaume devait être «civilisé, par la force si nécessaire» (Ph. L’Illustration.DR)

Les traitements abominables et les exécutions insoutenables sont indéniables. Les têtes coupées s’arborent en trophées sur les remparts. Mais, la situation pré-protectorale est tellement confuse que la propagande l’emporte sur les faits.

Toute l’histoire du Maroc, depuis l’antiquité, est traversée par des agitations sociales, des révoltes tribales, des dissensions royales. Une dialectique des centralités et des localités qui fait l’originalité diversitaire de la civilisation marocaine.

Le Maroc s’est toujours sauvegardé comme dynamique contradictoire et globalité combinatoire. La siba séculaire régule les frontières mouvantes entre les territoires makhzen et les régions autonomes.

Des parties complexes de défiances et d’allégeances, de rébellions et de soumissions, de coalitions et de conspirations, de duplicités et de fourberies, de mystifications et de supercheries, où les imams jouent les validateurs assermentés. Bou Hamra est une figure archétypale de ces jeux d’échecs.

                                                                        

Marketing politique avant la lettre

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Les prédications-mobilisations reposaient sur l’islam et sur la dénonciation des étrangers. Après un passage en prison où ont mûri des ambitions gigantesques, il soulève les tribus du nord en dénonçant les compromissions avec les puissances occidentales (Ph. de source inconnue)

L’incertitude historique alimente le mythe, probabilise l’autofiction reconstructive. Bou Hmara appartient à une longue tradition où la mémoire collective refaçonne les insurgés en héros thaumaturgiques. L’hétéronyme Bou Hmara assure la fonction de l’énigme, habite les mémoires comme une empreinte hallucinatoire, hante les conversations comme un spectre fascinatoire.

L’homme à l’ânesse est équivoque, notable et barbaresque, redoutable et canularesque. C’est finalement le compagnonnage de l’ânesse qui le fait entrer dans la légende comme Rossinante, la jument squelettique de Don Quichotte. Plusieurs interprétations circulent sur cette caractéristique burlesque, extravagante, clownesque.

Bou Hmara serait un érudit qui ne se sépare jamais de sa bibliothèque qu’il transporte partout sur sa bourrique. Le contraste, dans ce cas, est frappant entre le savant et sa science profuse, et l’ânesse et son ignorance confuse. La symbolique se prolonge au-delà de cette opposition. L’âne est-il le qualificatif ironique du Makhzen?

L’autre explication du surnom Bou Hmara relève du marketing politique. Bou Hmara se construit une image de sauveur messianique. Il arrive dans les villages sur son ânesse pour démontrer qu’il est proche du peuple et se distinguer du sultan, inapprochable, sur son cheval majestueux.

 

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