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    Tribune

    Les religions monothéistes au féminin pluriel Par Asma LAMRABET

    Par Asma LAMRABET | Edition N°:5555 Le 12/07/2019 | Partager

    Le Dr Asma Lamrabet, médecin biologiste au CHU Averroès de Rabat, dirige le Centre des Etudes féminines en Islam, de la Rabita Mohammedia des Oulémas du Maroc. Par ses livres et ses conférences, elle a bâti le socle le plus important d’études sur la femme dans l’Islam. Elle a été récompensée par plusieurs prix. (Ph. AL)

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    Rencontre entre quatre femmes croyantes des différentes religions monothéistes (Asma Lamrabet à gauche) qui s’est déroulée à Rabat, le 3 juillet 2019, lors de la troisième édition de Florilèges culturels 2019. Une femme juive, première femme rabbin de Paris, une pasteure protestante, une théologienne catholique et une musulmane. Cette belle initiative n’est sûrement pas étrangère à la culture ancestrale de l’hospitalité et du partage spirituels, d’un pays comme le Maroc. Rares sont les pays du Monde arabe qui peuvent, dans les conditions actuelles, organiser de telles rencontres... Il faut le rappeler, alors que nous vivons dans u n monde régit, malheureusement, par la peur, le rejet, voire la haine de l’Autre.(Ph.MAP)

    Les religions sont-elles vraiment un obstacle à l’émancipation des femmes? Je crois qu’aujourd’hui, on s’accorde à reconnaître que oui. Nos traditions religieuses respectives ont un problème avec les femmes. Elles se sont toutes plus ou moins érigées et continuent de l’être au sein d’une culture structurellement patriarcale. Elles ont toutes tenté de «s’accommoder» des normes sociales, des coutumes et des traditions dans lesquelles elles se sont projetées et à partir desquelles elles s’expriment encore aujourd’hui.
    Cependant, il faudrait toujours savoir distinguer entre la dimension spirituelle et celle institutionnelle autour desquelles s’articule le «religieux». Et ce, même s’il est certes aujourd’hui difficile de faire la part des choses entre ces deux dimensions devenues forcément imbriquées avec le temps, d’autant plus que, c’est le versant institutionnel, avec sa production normative, ses sanctuaires et ses hiérarchies masculines qui aujourd’hui a pris le dessus sur le côté spirituel et éthique. Malheureusement, et comme dirait Edmond Ortigues: «La religion n’a d’autre moyen d’exister que d’unir l’esprit de la croyance avec l’institution». C’est peut-être-là, le nœud du problème. Comment faire pour, en maintenant l’esprit du message spirituel, accepter les multiples contraintes d’un institutionnel qui – l’histoire de chaque religion le prouve – a été le lieu de toutes les symboliques discriminatoires et des instrumentalisations théologico-politiques?! 

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    Dans un contexte difficile dû à la montée des intolérances et violence au sein de l’Islam, le Souverain, depuis la Moudawana, soutient les réflexions sur la foi. Il prend aussi soin d’y rendre plus visibles les femmes (Ph.DR)

    De nombreuses femmes dans toutes les religions ont essayé de négocier une place subalterne, secondaire, silencieuse, tout en restant présentes, malgré tout, au sein de ces grandes citadelles masculines du sacré…
    Ces mêmes femmes, grâce à leur fidélité, leur abnégation, assurent largement la transmission de la foi et de la culture religieuse au sein des familles et de là au sein de la majorité des sociétés. Elles le font malgré leur marginalisation des grandes fonctions représentatives qui font tourner les systèmes religieux  (synagogues, églises, temples, mosquées)
      Une certaine prise de conscience et grâce à l’accès au savoir religieux, de nombreuses croyantes appartenant aux différentes religions monothéistes se réapproprient le religieux. Elles  déconstruisent la lecture patriarcale qui les a rejetées dans les marges de l’histoire. Elles ont compris que ce n’était pas, à proprement dit, le message spirituel de leurs traditions religieuses respectives qui les opprimait, mais bien son instrumentalisation par les différents systèmes et institutions religieuses. 
    C’est ainsi que de nombreuses femmes croyantes contemporaines s’insurgent aujourd’hui contre le monopole religieux masculin en se réappropriant ce qui a de tout temps était entre les seules mains des hommes: le savoir religieux. Elles tentent de démontrer que le message et l’éthique libératrice de leurs traditions respectives ont été marginalisés en faveur d’interprétations confortant l’inégalité et l’infériorité des femmes et qui ont été retenues comme étant relevant de l’ordre du sacré. Toute la révolution spirituelle prônée par les prophètes tels que Moïse, Jésus ou Mohammed, en faveur de la libération et dignité des femmes a été expurgée ou mise sous silence afin de mieux pérenniser la supériorité des hommes et surtout écarter les femmes de tout rôle au sein de la religion. 

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    Un inoubliable concert de prières à trois voix, juive, musulmane et chrétienne, lors de la visite officielle du pape François en 2019. Il fut critiqué par les milieux islamistes, pendant qu’une grande majorité de Marocains en ont apprécié le sens (Ph. P. TVM)

    C’est exactement ce qui s’est passé à travers non seulement l’histoire des religions mais l’histoire en général qui aujourd’hui montre combien cette «invisibilisation» des femmes fut universelle. Spoliées et oubliées, elles l’ont été dans tous les domaines mais le dernier temple résistant est bien celui de la représentation religieuse. Paradoxalement, c’est au sein de l’islam – religion étiquetée comme étant une religion structurellement sexiste – qu’une profonde dynamique féminine revendicative s’est mise en marche, et ce depuis maintenant plusieurs décennies. On peut prendre comme exemple l’ensemble des réformes qu’a connues le Maroc sur cette thématique. 
    De réelles avancées juridiques ont été initiées grâce à une volonté politique venant des hautes sphères de l’Etat, notamment du Roi Mohammed VI en personne, et aussi grâce à la longue et dure lutte des femmes depuis les années 70. La réforme du code de la famille en 2004 et celle de la nouvelle Constitution en 2011 ont été emblématiques quant au modèle d’émancipation des femmes dans leur philosophie et ont permis – quoique, aujourd’hui, certaines notions restent dépassées – de sortir de la configuration traditionaliste et discriminatoire et de proposer des alternatives plus justes et égalitaires à partir du référentiel religieux. 

    Monopole masculin contesté

    Il existe une émergence d’une nouvelle dynamique dans le monde musulman qui conteste justement le monopole des hommes au sein de l’Islam. Ce travail consiste à déconstruire l’interprétation patriarcale en ayant recours aux sources du message spirituel du Coran et en utilisant un argumentaire élaboré à travers une réappropriation du savoir religieux. Ce sont des femmes qui ont ressenti la nécessité de questionner leur tradition religieuse figée par une interprétation passéiste et complètement décalée par rapport à leur réalité sociale. Une nouvelle génération de femmes musulmanes qui formule ainsi le besoin d’une troisième voie, celle qui ne ferait l’économie, ni de leur quête de sens spirituel ni de leur aspiration à une citoyenneté égalitaire. Grâce à ce travail, de nombreuses interprétations imputées de façon erronée aux textes sacrés ont été complètement réfutées. Ce qui a permis de dénoncer tous ces soi-disant interdits religieux envers les femmes que l’on nous sort à chaque occasion et qui n’existent tout simplement pas dans les textes sacrés mais dans la longue tragédie historique d’une lecture du religieux restée otage de ses propres dérives ancestrales. 

    Modernité et demande spirituelle

    Les crises géopolitiques et socioéconomiques mondiales exacerbent les illusions identitaires, l’humiliation et le recours à un religieux figé dans la crispation et la frustration et qui devient, par la force des choses, le terreau de l’inhumain. L’une des crises majeures de la modernité a été la crise du « vide spirituel» et la «quête de sens». C’est ce qui explique la recrudescence d’une demande de «spirituel» dans notre monde postmoderne, à travers des tendances aujourd’hui mondiales et au grand succès des «heartfulness» (méditation du cœur), accomplissement personnel, retraite spirituelle, sagesses orientales… Les questions du sens de la vie, de la mort n’ont donc pas disparu même si on continue à croire que la religion reste un obstacle à la liberté personnelle et surtout comme l’un des obstacles majeurs à l’émancipation des femmes.

     


     La sortie du religieux ne fait pas sortir du patriarcat

    Au sein du terreau humain de la vulnérabilité, ce sont bien les femmes qui continuent d’être les boucs émissaires de toutes les injustices. Elles sont les dominées des dominés et continuent à des degrés variables de subir les conséquences des désastres mondiaux, et ce à tous les niveaux: sociaux, économiques, écologiques et bien entendu religieux… 
    Cette discrimination des femmes symbolise aujourd’hui l’une des impasses sociopolitiques et théologiques les plus sensibles, les plus complexes et les plus difficiles à déconstruire. C’est la première matrice de domination universelle sur laquelle vont se greffer toutes les autres formes d’inégalités sociales. 
    «La libération des femmes passe par la rupture avec le religieux»: voici ce que préconise la vision moderne depuis les années 1960 à nos jours. En effet, l’avènement de la modernité et de la sécularisation – particulièrement en Occident – ont assigné le religieux dans les arrières fonds de l’histoire. Cependant, malgré les grandes «batailles» gagnées ainsi que les avancées certaines de l’émancipation des femmes au sein du monde moderne, l’idéal égalitaire est encore loin d’être établi et le patriarcat a encore de beaux jours devant lui. 
    En effet, même dans les sociétés où la «sortie du religieux» est évidente, les manifestations plurielles d’une culture de discrimination envers les femmes s’accentuent et restent transversales à toutes les autres formes de domination, d’exploitation et de violences.

     

     

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    Asma Lamrabet a publié une dizaine de livres en arabe, français, anglais et espagnol. «Femmes Islam et Occident» a été réédité en 2019, on peut donc le commander en librairie. Tout au long de son travail elle réconcilie la foi et l’émancipation des femmes: un «manuel de résistance» écrit son éditeur. Comme dans le texte ci-contre l’auteur ne s’en laisse pas conter par le féminisme occidental, et elle entre en lutte contre les traditionalistes et les modernistes des religions.

     

     

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