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    Le Maroc, une terre singulière dans le dialogue interreligieux

    Par Abashi SHAMAMBA | Edition N°:5484 Le 29/03/2019 | Partager
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    Julien-Vincent Brunie, ambassadeur de l’Ordre Souverain de Malte au Maroc: «Le dahir de décembre 1984 par lequel Sa Majesté Hassan II reconnaît le statut et le rôle de l’Eglise catholique au Maroc est en lui-même une œuvre du dialogue interreligieux et de la tolérance des cultes» (Ph. Bziouat)

    Julien-Vincent Brunie est ambassadeur de l’Ordre de Malte au Maroc, une institution, à la fois laïque et religieuse créée en 1058 à Jérusalem. Pour le diplomate, la visite du Pape François aura encore plus de retentissement que celle entreprise par Jean-Paul II en 1985.  

    - L’Economiste: Peu de gens connaissent l’Ordre de Malte. Qu’y a-t-il derrière cette organisation?
    - Julien-Vincent Brunie:
    L’Ordre de Malte est une institution millénaire qui a une riche et longue histoire. Un Etat Souverain, un sujet de droit international public, certains disent que c’est le plus petit Etat du monde. Il a son gouvernement et son chef d’Etat basés à Rome. L’Ordre de Malte naît en 1058 à Jérusalem par la création du premier hôpital moderne, l’hôpital de St Jean-Baptiste. Par une bulle du Pape Pascal II, en 1113, il devient un Ordre souverain et s’affranchit de la tutelle de toute autre autorité. Et depuis, il a son propre réseau diplomatique et siège à l’ONU en tant que membre observateur.
    L’Ordre est une organisation à la fois laïque et catholique. Laïc pas au sens de la conception française ou européenne, mais au sens d’une organisation qui regroupe des religieux et des laïcs. L’Ordre est dirigé pour les deux plus hautes charges, par des moines parmi lesquels est choisi le chef de l’Etat. Celui-ci est Prince Souverain de l’Ordre de Malte. Le Pape est le premier informé de son élection. Le rang et les égards de cardinal de l’Eglise catholique lui sont reconnus. Les cardinaux sont des Princes de l’Eglise. Ils portent le prédicat unique d’altesse éminentissime.
    Le Pape envoie auprès de l’Ordre un cardinal protecteur et un prélat, qui est un archevêque, souvent un nonce apostolique qui est le supérieur religieux de l’Ordre. Les deux plus hautes fonctions sont assurées par des moines : le Prince souverain et le grand Commandeur qui est le chef spirituel de l’institution. Mais les organes du gouvernement de l’Ordre comprennent aussi des laïcs dont le Premier Ministre, le Grand Chancelier et le Grand Hospitalier. Sur 15.000 membres de l’Ordre, il y a à peine une centaine de religieux.  
     
    - Comment analyseriez-vous la visite du Pape François si vous deviez la rapprocher avec celle de Jean-Paul II en 1985?
    - Le Maroc a une position unique dans le monde arabe et en Afrique. On peut placer cette visite du Pape François dans le souvenir de celle que Jean-Paul II avait rendue au Roi Hassan II en 1985. Que nous enseigne la visite de 1985? Une communion de pensée et d’esprit de deux grands leaders qui ont marqué leur siècle et les relations internationales.
    La visite de Jean-Paul II a été au-delà de toutes les espérances. Rappelez-vous du dahir de décembre 1984 par lequel Sa Majesté Hassan II en préparation de la visite du pape, reconnaît le statut et le rôle de l’Eglise catholique au Maroc. Ce texte protège l’Eglise catholique, reconnaît ses œuvres et les écoles catholiques. Ce dahir est en lui-même une œuvre du dialogue interreligieux et de la tolérance des cultes. Et ça c’est le Maroc! L’autre point marquant de cette visite, c’est la grâce royale d’une cinquantaine de prisonniers. Et parmi eux, certains étaient condamnés à de lourdes peines. Ce geste c’est aussi la grandeur du Maroc et celle de son Roi. Ce dahir de 1984 est d’une importance capitale parce qu’il démontre au monde entier que le Maroc est un pays à part, et que le Commandeur des croyants, est bien le garant du respect des religions et de la liberté de culte. Aujourd’hui, les églises sont pleines au Maroc, les catholiques y vivent leur foi en toute tranquillité.
     
    - Il faut donc s’attendre à un très grand moment…

    - Oui, sans aucun doute. La visite que le pape François entreprend au Maroc n’a aucune comparaison avec une autre. La récente visite à Abou Dahbi est importante car elle était en terre d’Islam, et c’est la première fois que le Pape se rendait dans cette région. Les Emiratis ont voulu faire grand avec en point d’orgue, cette gigantesque messe, mais l’histoire du Maroc est singulière. Il y a le Commandeur des croyants et le souvenir de cet accueil populaire réservé au pape Jean-Paul II en 1985. Le Maroc que je connais bien aura à cœur de faire de cette visite un moment historique. Et ça se fera naturellement. L’accueil populaire, la liberté du culte, la présence des églises vivantes à Rabat, Casablanca, Mohammedia, Tanger, Agadir, Essaouira, Meknès, Fès, etc, la présence de la communauté hébraïque et c’est un point très important.
    Rappelez-vous des mots de Mohammed V: au Maroc, il n’y a pas de Musulman, de Juif ou de Chrétien; il n’y a que des Sujets de Notre Majesté, tous Marocains. Et c’est une doctrine constante. La visite du pape François s’inscrit dans cet esprit et cet environnement.
    Depuis Rabat, le message à l’humanité toute entière sera le suivant: voilà comment on vit au Maroc depuis des millénaires. Il y a 800 ans cette année, le Sultan du Maroc appelait de ses vœux l’installation des Franciscains pour être des relais des Chrétiens du Maroc. Là aussi, c’est un message extraordinaire. Le dialogue interreligieux est au cœur du voyage du Saint Père.
     
    - Comment traduisez-vous concrètement ce dialogue au Maroc?
    - Nous travaillons main dans la main. Le dialogue interreligieux, même dans sa composante avec le Saint-Siège, l’Ordre l’a toujours encouragé et soutenu par tous les moyens. J’avais invité il y a quelques années le cardinal Jean-Louis Tauran à Rabat. Des contacts informels furent pris, puis il est retourné rapidement au Maroc à l’invitation de l’Académie du Royaume pour une journée d’études et d’échanges. Le Nonce Apostolique au Maroc (ndlr: l’ambassadeur du Vatican), les archevêques de Rabat et Tanger étaient présents. Après cette conférence, le Saint-Siège ou plutôt le Conseil Pontifical pour le dialogue inter-religieux a signé un accord d’échanges et de dialogue permanent avec la Rabita Mohammedia des Oulémas. Il y a ces aspects institutionnels et puis il y a un travail quotidien.  

    - Ce discours sur la fraternité et la tolérance est-il audible?
    - C’est aussi votre rôle en tant que média d’y contribuer. Grâce aux réseaux sociaux -il faudra bien leur trouver une qualité-, l’information est à la portée de tout le monde. On peut en effet se poser la question de savoir si ce message va bien toucher toutes les couches de la population. Tous les hommes de bonne volonté doivent prier pour qu’il en soit ainsi. Voir le Pape et le Roi Mohammed VI, Commandeur des croyants, main dans la main, est un symbole très fort. Le Pape est le Souverain de l’Eglise universelle, chef de l’Etat du Vatican qui règne sur plus de 1,3 milliard de catholiques. Et il rencontrera le Roi Mohammed VI, Chef d’Etat et Commandeur des croyants. Le Roi est aussi président du Comité Al-Qods et Jérusalem a besoin de paix.
    Je dois relever par ailleurs qu’un cardinal siège de nouveau à l’Académie du Royaume. C’est un geste très important. D’ailleurs, quelques semaines avant la visite du pape François, le Roi Mohammed VI a entériné la nomination de Son Eminence Le Cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’Etat de Sa Sainteté le Pape, c’est-à-dire le Premier Ministre du Vatican en tant que membre de l’Académie du Royaume. C’est très important.  
     
    - La montée du populisme en Europe suscite des inquiétudes.  Certains partis exploitent avec un certain succès, le rejet de l’autre.
    - Je crois qu’il faut éduquer, dire la vérité, bannir la démagogie, promouvoir les valeurs humaines les plus nobles, etc. Dire aux gens que nous sommes tous des frères; travaillons ensemble, connaissons-nous car pour s’admettre, il faut se connaître. Si on a la bonne volonté de se connaître, on peut vivre ensemble. Le populisme est lié aussi au communautarisme. Il faut se méfier du communautarisme, prôner l’intégration, la connaissance de l’autre et la volonté de vivre ensemble. On ne peut pas imposer- moi qui suis un ambassadeur étranger au Maroc, je dis au quotidien que le Maroc est un pays dans lequel on peut vivre sa foi, où il y a une liberté de la presse, d’expression, etc. Le Maroc est un pays d’une richesse et d’une histoire extraordinaire. C’est la deuxième plus vieille monarchie du Monde. Je crois qu’il faut connaître un Pays, l’aimer, connaître les hommes, échanger et ensuite, on peut vivre ensemble. C’est cela la réponse aux populistes. C’est se connaître les uns les autres pour s’apprécier.
     
    - Un des arguments que ces populistes mettent en avant, c’est la peur de l’islam.
    - C’est parce qu’ils ne le connaissent pas. Je ne vais pas faire de la politique, mais je vais quand même rappeler que nous avons des valeurs communes. Reprenez les mots de Sa Majesté Hassan II et du pape Jean-Paul II en 1985 à Casablanca, les déclarations et les discours récents de Sa Majesté Mohammed VI, commandeur des croyants - et pas que des Musulmans mais des croyants des religions du Livre, Juifs et Chrétiens- vous verrez bien que les bases sont les mêmes. Tous ceux qui exploitent la peur de l’autre sont des démagos.

                                                                       

    Défendre à tout prix le bien-vivre ensemble

    - L’Economiste: En cette période trouble, votre institution incarne-t-elle un certain espoir?
    - Julien-Vincent Brunie:
    Oui, incontestablement. L’Ordre a 1.500 hôpitaux et centres de santé dans le monde.  Il engage 1 milliard de dollars par an pour son activité envers les malades, nos maîtres et les gens les plus pauvres. Ceci hors certains grands pays européens car rien qu’en Allemagne, les structures gérées par l’Ordre de Malte génèrent 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires. L’Ordre envoie ce message de fraternité dans tous ses établissements qui accueillent des malades pour les soigner. On est ici (ndlr:une société à tradition musulmane) dans un exemple que je bénis et je chéris. Pour les catholiques, les musulmans et les juifs, le Commandeur des croyants est le premier pour qui l’on prie, et dans toutes nos intentions de prière. On est dans un univers musulman mais vous savez bien qu’on a beaucoup de chance au Maroc. Nous avons la liberté de confesser notre foi, vous voyez la richesse des églises dans ce pays? Nos frères juifs qui peuvent aussi célébrer leur culte sans problème. L’environnement musulman, on le prend comme une richesse, on est très sensible et engagé dans le dialogue interreligieux pour montrer que le bien-vivre ensemble au Maroc et dans plusieurs pays d’Afrique est le seul système qu’il faut défendre et promouvoir.

    L’ONU ne se méfie plus des religions

    Pendant trop longtemps la religion faisait peur au sein des institutions. Maintenant, je crois que le monde a beaucoup évolué. Tout le ne monde comprend bien, y compris les grandes institutions internationales, que la religion fait partie de la solution et pas du problème pour reprendre les mots du Cardinal Tauran qui était un ami précieux.  Tous ceux qui prônent le bien-vivre ensemble, le dialogue entre les religions, tous ceux qui sont de bonne volonté et convaincus que Dieu est unique et miséricordieux ont aujourd’hui un rôle à jouer. Notre délégation à l’ONU n’a jamais été autant engagée sur le sujet du bien vivre ensemble.
    Aujourd’hui les guerres naissent en réalité pour des intérêts économiques, géopolitiques, des trafics épouvantables qui conduisent à des atrocités sont souvent cachées sous des prétextes religieux alors que les gens ont vécu et vivent ensemble sans problème si il n’y a pas d’interventions extérieures mal intentionnées. 

    Propos recueillis par Abashi SHAMAMBA

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