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    Chronique

    Les œuvres d’art, entre culture et «grand business»

    Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5483 Le 28/03/2019 | Partager

    Pr Mohammed GERMOUNI est économiste et politologue, qui a exercé dans le secteur de la Banque, de la haute administration et enseigné dans plusieurs établissements universitaires au Maroc et à l’étranger. Il a publié quelques ouvrages dont notamment «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard» éditions L’Harmattan, Paris, 2015, et récemment, «Economies et Sociétés du XXIe siècle, en forme de chroniques», édition Maroc Livres, Casablanca, 2019 (Ph. MG)

    Les œuvres d’art furent pendant de longues périodes de l’histoire humaine considérées comme des pièces surtout à caractère culturel et symbolique, élaborées par des artistes généralement talentueux et grâce au précieux soutien financier de  mécènes, des personnes lettrées, influentes, ayant une fibre artistique en général, mues par le prestige social mais surtout nanties financièrement.

    L’Occident aura été exemplaire sur ce plan, en raison d’une plus grande tolérance philosophique. Cependant, le développement progressif du règne des transactions de biens et services sous forme de marchandises semble ne pas avoir épargné une activité artistique longtemps  préservée de la recherche pure du gain avec l’apparition d’un marché des arts plastiques notamment devenu mondial à son tour.

    Mais un tel marché ne ressemble pas aux autres marchés classiques et habituels dont le problème est de trouver des acheteurs pour des produits. Dans le cas de celui des arts plastiques, il faut trouver des œuvres que les clients aient envie d’acheter, en supposant que l’offre est illimitée, puisque les artistes vivants continuent de créer, alors que celle relative aux artistes disparus  est quant à elle  finie.

    Ainsi, par exemple, peut s’expliquer en partie, ce prix étonnamment élevé de tous les temps , de 450,3 millions de dollars américains, l’équivalent de 4.500 millions de dirhams marocains, pour la vente en 2017 chez  Christie’s de  New York du «Salvator Mundi», «le Christ sauveur du monde», une peinture à l’huile sur bois de noyer  datant du 16ème siècle, et attribuée par des «experts»  à  Leonard de  Vinci ou peut-être  à  son élève Bernardo Luini. L’«heureux» acquéreur était un «prince saoudien» et le bénéficiaire serait le «Musée du Louvre  d’Abou Dhabi» dernièrement ouvert, le tout dans des conditions encore floues.

    À la même période, officiellement le marché dit de l’art aurait été estimé à  quelque 60 milliards de dollars américains, toutefois en recul par rapport aux années précédentes, en raison notamment  de la baisse des transactions  en Chine. À cet égard, il est intéressant de relever combien le marché des arts plastiques paraît refléter les principales tendances de l’économie  mondiale, à savoir une croissance économique en retrait, d’importantes  incertitudes politiques internationales suite au changement d’administration aux USA, s’ajoutant à une prudence accrue des acheteurs et des vendeurs, ainsi qu’au niveau atteint par les garanties requises et les consignations pour enchérir officiellement. Mais cela révèle aussi les fluctuations d’un marché où  l’œuvre d’art est devenue de plus en plus  une simple marchandise, aussi unique soit-elle, la question de la valeur réelle de telles pièces en général demeure posée.

    Dans le cas de l’exemple du tableau peint par  Vinci vers 1500, précédant  de trois ans celui de «la Joconde», l’essentiel de l’explication du prix de marché atteint résiderait plutôt au niveau du statut princier du nouvel acquéreur qui a  défrayé une chronique internationale  en «volant» ainsi la vedette d’une importante vente aux enchères. Une œuvre d’art est bien entendu unique non par son prix,  mais par la valeur et le talent de l’artiste-créateur, puis à travers l’appréciation globale portée par un groupe, une société, un collectif de connaisseurs sur les qualités esthétiques et la symbolique de l’objet exposé.

    Jugé hors entendement, selon divers observateurs avertis des questions artistiques, ce niveau de prix avait cependant déjà été constaté lors de l’acquisition par exemple d’autres œuvres d’artistes emblématiques cette fois-ci  par le petit État du Qatar, des toiles représentant «les joueurs de cartes» de Paul Cézanne  et celle des «deux Tahitiennes» de Paul Gaugin, détails révélés en marge d’un différend juridique sur les transactions, lesquelles auraient été enregistrées pour des montants dépassant les deux cents millions de dollars pièce.

    L’authentification et la  certification de telles œuvres sont des tâches cruciales  en vue de la détermination de la valeur financière  et  fait intervenir des cohortes d’«experts», de juristes et d’avocats  de Londres ou New York notamment. Autant de missions expertes et techniquement pointues, rarement accomplies par des spécialistes locaux en Extrême Orient, ou dans quelque pays du Golfe ni en Afrique, pour se prononcer en toute autonomie sur l’authenticité  surtout d’œuvres  payées à des centaines de millions de dollars, davantage encore pour une toile achetée pour juste près de dix mille dollars quelques années auparavant par  exemple dans le cas du «Christ sauveur» (G. Adam).

    Autrement dit, la façon plus qu’aléatoire de fixation des prix des objets d’art s’expliquerait plus par la richesse de ces nouveaux venus sur le marché dont les fortunes proviennent de privatisations en Russie, de l’exploitation minière, de spéculation immobilière et financière  en Chine et en Afrique, ou de rente pétrolière dans le Golfe.

    Certaines récentes recherches tendent même à démontrer que la richesse se concentrant sur un petit nombre de personnes fortunées (ou milliardaires), et chaque fois que ce nombre augmenterait, les prix des œuvres de qualité  ne pourraient que progresser. Car en devenant plus nombreux, ces fortunés sont en quête concurremment des divers rares symboles de statut social et de prestige  à travers le monde.

    Cela  rappellerait ce fameux «âge d’or» des œuvres d’art, à la fin du 19eme siècle en Europe et surtout en Amérique du Nord, période, mettant littéralement   en compétition  des  propriétaires  de grandes entreprises du pétrole, de l’acier, des chemins de fer ou de la banque  tels les  Rockefeller, les Vanderbilt, les Getty, les Ford, ou les Rothschild, se disputant  les  chefs d’œuvres de la vieille Europe.

    Il s’agissait cependant de ces «magnats» qui ont joué un rôle certain dans le développement du capitalisme comme de celui de leurs pays, certes différent  du statut passif de  simples rentiers de certains nouveaux fortunés et dirigeants du Golfe Arabo-persique, qui font les pages des magazines spécialisés dans leur recensement régulier à travers le monde.

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    Le Salvator Mundi (le «Sauveur du monde», en latin) est une peinture à l’huile sur bois de noyer, sur le thème du Christ rédempteur. Longtemps disparu et oublié, réapparu en 2005, restauré, et rendu public en 2011 lors d’une exposition à la National Gallery de Londres, le tableau devient la peinture la plus chère du monde en 2017, lors de son acquisition pour 450,3 millions de dollars par un prince saoudien, lors d’une vente d’art aux enchères de Christie’s à New York (Ph. AFP)

    Une autre nouvelle tendance de ce marché est l’importance prise par l’œuvre d’art comme forme de placement, voire d’investissement, devenant une sorte d’actif, joignant l’art et la finance. Peu liquides et hétérogènes par nature, les œuvres d’art ne se revendent pas aussi rapidement que les simples marchandises.

    Une évolution qui serait cependant même encouragée par certains grands artistes en relation avec d’importantes galeries et qui expliquerait, au cours des dernières décennies, une demande croissante d’entrepôts sécurisés et de ports francs dans  celles des régions du monde jugées accueillantes et sûres.

    Ainsi, selon des estimations spécialisées, en moyenne annuelle les quatre cinquièmes de toutes les œuvres d’art officiellement connues seraient  entreposées en haute sécurité, devenant pour une grande part de simples objets de spéculation. Ainsi, en Chine ou dans les pays du Golfe, les acheteurs potentiels ont une telle puissance financière qu’ils peuvent faire monter les prix même quand l’adjudication finit par aller à un collectionneur plus traditionnel.

    Le marché de l’art haut de gamme semble soutenir ces prix, car contrairement aux marchés classiques, le succès ne consiste pas à vendre de grandes quantités, mais à vendre des produits prestigieux à des prix élevés, pour quelques riches acheteurs face à peu d’articles à acheter. Une certaine ressemblance avec le marché des voitures de collection, et certaines éditions de voitures neuves genre Ferrari montées en nombre limité, avec listes d’attente.

    Effets de mode

    Si l’idée d’«investir» dans l’art n’est pas éthiquement encore «bien vue» dans les régions développées, elle semble curieusement ne pas embarrasser dans des régions peu développées comme la Chine, le Moyen Orient ou le Maroc, quelques nouvelles franges enrichies qui s’y essayaient depuis des années déjà.

    Toutefois, la «rentabilité» des œuvres d’art, sur la base d’une évaluation de risques  serait nettement  inférieure  à celle des portefeuilles d’actions, selon les conclusions d’une étude américaine ayant concerné les transactions portant sur quelque 33.000 tableaux, entre 1960 et 2013 (Korteweg, Kräussl et  Verwijmeren ).

    Ces nouvelles évolutions ont été par ailleurs stimulées par des effets de modes et  de vogues internationales, favorisant des imbrications entre secteur du divertissement, de la haute couture et de l’art, rassemblant de grands collectionneurs, des célébrités de la chanson internationale et des maisons de prêt à porter de luxe en Amérique du Nord et en Europe. Le milieu de la mode faisant appel à la créativité de l’art pour vendre plus.

    Les frontières entre art et secteur de biens de  luxe se sont ainsi estompées, au vu de  Calvin Klein, Kusama ou H&M, Jeff Koons et Louis Vuitton avec des imprimés d’œuvres classiques célèbres, et l’insertion de grands collectionneurs d’œuvres d’art avec des Di Caprio, Elton John ou Madonna et leurs millions de «fans» sur la planète.

    Matisse, Delacroix... et le Maroc                                                       

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    Les arts plastiques ont fait une timide entrée au 19ème siècle au Maroc, avec les peintures de Delacroix, fils du célèbre ministre et homme politique français Talleyrand, puis celles de Matisse. Sous le protectorat français, ces arts  avaient fait peu parler d’eux, si ce  n’étaient quelques individualités qui exposaient dans trois ou quatre galeries à travers le pays.  Au cours des années Soixante du siècle dernier, il n’était pas rare  d’admirer certains matins  d’automne un Winston Churchill, assis sur une chaise face à son chevalet, à Marrakech, sous un palmier surprenant agréablement avec son légendaire cigare des collégiens se rendant  en classe. Depuis, des phénomènes de mode ont été  lancés et quelques talents artistiques nationaux  allaient voir le jour, les figures majeures comme peintres demeurant encore limitées, en raison d’un environnement culturel et social peu encourageant des arts figuratifs et aussi  d’un pouvoir d’achat moyen limité. Encore plus qu’ailleurs les éventuels acheteurs et collectionneurs se recrutent pratiquement, à de rares exceptions, parmi les seuls millionnaires en dirhams, et parfois quelques connaisseurs et fréquemment spéculateurs, issus du secteur privé et même  de la haute administration  des dernières décennies, au lendemain de la disparition d’un grand collectionneur avant l’heure, le regretté  Abderrahmane Serghini.

                                                                                           

    Marché mondial de l’art, quelques repères clés

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    Au niveau mondial, le marché de l’art a cru en 2018 pour la troisième année consécutive, atteignant un record absolu depuis 1945 avec 539.000 lots vendus(1).
    ■ Produit global des ventes: 15,5 milliards de dollars (+4%).
    Les États-Unis, la Chine et le Royaume Uni concentrent 85% du chiffre d’affaires mondial pour 44% des transactions.
    ■ Première place mondiale: New York, avec les neuf plus belles enchères de l’année.
    ■ L’artiste vivant le plus cher au monde chez Christie’s: La toile du  britannique David Hockney «Portrait of an Artist (Pool with Two Figures)» a été vendue à 90,3 millions de dollars lors d’une vente aux enchères chez Christie’s New York, le 15 novembre 2018. Il détrône ainsi Jeff Koons dont la sculpture Balloon Dog (Orange) avait été adjugée 58,4 millions de dollars en 2013.
    ■ Art contemporain et «post-war»: Avec 38% du marché à eux deux, ils restent la locomotive du marché de l’art.
    La Grande Asie concentre plus d’un tiers de la valeur mondiale du marché de l’art et pourrait le dominer d’ici 5 à 10 ans.
    L’industrie muséale (publique et privée) a acquis 72 % des œuvres mises en vente aux enchères et réalisé 8 des 10 meilleures adjudications de l’année.
    Les 100 premiers musées ont multiplié par 1.200 % leurs entrées depuis 2002.
    ■ Pablo Picasso a enregistré une performance 2018 exceptionnelle: 3.390 lots vendus pour 744,4 millions de dollars. Les prix ont flambé également pour Malevitch et Soulages. A noter aussi le succès d’artistes afro-américains comme le peintre Kerry James Marshall
    ■ L’entrée de l’Intelligence Artificielle: En octobre 2018, Christie’s vendait à New York la première œuvre intégralement conçue par un programme d’intelligence artificielle (IA). «Edmond de Belamy» a atteint 432.500 dollars, près de 45 fois son estimation haute. Elle est la première œuvre du collectif Obvious, composé de trois jeunes français, un ingénieur, un entrepreneur et un artiste.

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    (1) Source: Artprice, leader des banques de données sur la cotation et les indices de l’art. Cette étude annuelle est réalisée sur les ventes aux enchères publiques (frais acheteurs inclus) enregistrées par Artprice et son partenaire chinois Artron. Elles incluent les peintures, sculptures, dessins, photographies, estampes, vidéos, installations, tapisseries, à l’exclusion des antiquités, biens culturels anonymes et mobilier.

     

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