Chronique

Au-delà du certificat de virginité, questions de droits et d’éthique

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:5451 Le 12/02/2019 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Un débat a émergé dans les médias marocains  depuis quelques semaines autour d’un communiqué de presse de trois organismes des Nations unies appelant à l’interdiction des tests de virginité(1) . Autour de la question encore taboue de la virginité, il soulève des questions de fond sur les croyances, les pratiques et les normes sociales concernant la sexualité en général, le statut du corps des femmes en particulier; mais aussi des questions d’éthique médicale.

Si dans de nombreux pays, la loi sanctionne la pratique d’examens de virginité, une vingtaine d’autres dont le Maroc continuent à les tolérer selon le communiqué. Cette pratique se maintient  «en vertu de la croyance selon laquelle l’apparence des organes génitaux féminins peut indiquer si une fille ou une femme a déjà eu des rapports sexuels». Or la médecine  tout comme le savoir populaire pragmatique savent depuis toujours qu’un hymen intact n’exclut  pas de rapports vaginaux et encore moins des rapports sexuels d’autres types.

Une construction culturelle discriminatoire

Disons-le tout de suite: rien dans le code de la famille ni dans les lois nationales n’impose un certificat de virginité avant le mariage. Il s’agit donc d’une pratique purement sociale qui prend ses racines dans l’idéologie patriarcale.

Ma génération de femmes a été élevée dans le culte de la virginité dont l’obligation  de sauvegarde était utilisée pour leur interdire des jeux, des sports et même certains aliments. Pas de saut à la corde ni de grand écart ou de bicyclette. Pas de consommation de citrons crus accusés d’éclaircir le sang de l’hymen au jour J; la liste est longue et étonnante en ingénuité selon les milieux et les coutumes.

Depuis, la mixité, la scolarisation, l’accès à l’espace public et le libre accès aux  moyens contraceptifs dicté par  la politique de limitation des naissances  ont  contribué à desserrer les verrous sexuels. Toutes les enquêtes menées depuis les années 70 montrent que la sexualité avant le mariage est bel et bien une réalité dans tous les milieux.

Et même si elle reste décriée par la morale dominante et pénalisée par la loi y compris entre adultes consentants,  une pratique sexuelle  avant le mariage n’a pas les mêmes conséquences sur les hommes et sur les femmes.  Vue comme une preuve d’expérience et de virilité, elle augmente la considération des hommes aux yeux des hommes comme des femmes.

Alors que les femmes qui osent braver l’interdit sexuel avant le mariage se retrouvent (au moins)  stigmatisées et mises  au banc des femmes de mauvaises mœurs. Comme le dit le communiqué, «la virginité (qui est plutôt une construction sociale, culturelle et religieuse) est une forme de discrimination fondée sur le sexe».

C’est ainsi que le spectre de l’hymen intact, arme fatale de cette discrimination,  reste brandi devant les femmes comme traceur de leur moralité et de l’honneur de la famille et de la tribu. N’en déplaise aux techniques diverses de réfection d’hymen qui sont de pratique courante. Et au-delà de la simple existence ou non d’un hymen «intact», c’est du contrôle des corps des femmes et de leur liberté à disposer de leur corps qu’il s’agit.  

Questions  d’éthique biomédicale

Jusqu’au jour d’aujourd’hui, rien dans la loi ou le code de déontologie médicale n’interdit un examen des voies génitales d’une femme donnant lieu à un compte rendu descriptif écrit; notamment dans les cas de viols ou d’agressions sexuelles en général. 

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La mixité, la scolarisation, l’accès à l’espace public et le libre accès aux  moyens contraceptifs dicté par la politique de limitation des naissances ont contribué à desserrer les verrous sexuels. Toutes les enquêtes menées depuis les années 70 montrent que la sexualité avant le mariage est bel et bien une réalité dans tous les milieux (Ph. L’Economiste)

C’est lorsque la demande vient de particuliers avec pour seule justification de certifier la virginité notamment avant le mariage, que cela pose de nombreuses questions éthiques qui devraient interpeller le médecin concerné tout comme les autorités de santé. Parmi ces questions je mettrai l’accent sur l’atteinte aux principes d’inviolabilité du corps et de consentement.

Examiner une femme pour attester de l’état de son hymen implique un acte qui est une intrusion physique dans ce qu’elle a de plus intime. Il est donc impératif selon les principes universels proclamés par tous les Etats membres de l’Unesco(2) (dont le Maroc)  d’avoir le consentement de la personne concernée. Si elle est mineure (ce qui est fréquemment le cas), le consentement parental ou celui de ses tuteurs ne suffit pas. 

Elle doit elle aussi pouvoir s’exprimer librement et en l’absence de ces derniers; et son avis doit primer et être respecté.  Cependant, force est de reconnaître que ce consentement serait encore plus factice du fait de la pression familiale et sociale qui est exercée sur la femme; qu’elle soit mineure ou majeure. Dans les deux cas, elle se retrouve acculée à se laisser faire; toute résistance risquant d’être prise pour l’aveu d’avoir commis La  faute ultime. 

Oui, le problème est ailleurs. Il est dans l’idéologie patriarcale qui place le corps des femmes en porte-drapeau du supposé  honneur des hommes, de la famille, voire de la nation. Comment  dès lors s’étonner du marché florissant de réfection d’hymens ou de vente sous cape de pseudo-hymens chinois? S’il est difficile d’apporter une réponse unique à tous ces dilemmes, il est néanmoins heureux que ce communiqué de trois organisations du système des Nations unie   s vienne nous faire réfléchir et débattre. Espérons que ce débat atteigne nos autorités de tutelle de la santé, de la justice et des droits humains.

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(1) Communiqué du 17 octobre 2018- https://www.who.int/fr/news-room/detail/17-10-2018-united-nations-agenci...
 (2)  Déclaration universelle sur la bio-éthique et les droits de l’homme, Unesco 2005, http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=31058&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECT...

                                                                                                 

A qui appartient le corps des femmes?

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Michel Foucault est un philosophe français (1926-1984), généralement connu pour ses critiques des institutions sociales, principalement la psychiatrie, la médecine, le système carcéral, et pour ses idées et développements sur l’histoire de la sexualité, ses théories générales concernant le pouvoir et les relations complexes entre pouvoir et connaissance. Ce travailleur infatigable, d’une érudition impressionnante, est titulaire d’une chaire au Collège de France dans les années 70

Le philosophe français Michel Foucault dit dans une de ses interviews: «Mon corps est  le lieu sans recours auquel je suis condamné». Tel est le cas des femmes dans nos sociétés patriarcales et machistes. Leur corps est d’abord sous le contrôle des hommes (et des femmes âgées) de la famille et de la tribu qui en font une affaire d’honneur pouvant donner lieu à des crimes.

Mariées, leur corps devient la propriété de leur mari qui, selon le fiqh traditionnel, peut en jouir à sa guise du fait qu’il a payé une dot pour y avoir accès. Partant de là, il est «légitime» pour lui d’exiger un corps «intact» portant  le sceau de l’originalité par un hymen intact. D’où l’ensemble de rites sanglants des nuits de noces pour apporter les preuves  de la virginité de la mariée et de la virilité de l’époux.  Et peu importe si l’hymen n’est ni une preuve ni une contre-preuve! Peu importe si certaines filles naissent sans!

Il y a là plus que le maintien de traditions séculaires. Cette exigence de virginité et la peur qu’elle entraîne chez les filles et les familles va plus loin du fait de conséquences possibles sanctionnées par les lois en vigueur. Jusqu’en  2004, le code de statut personnel (CSP) précisait sur l’acte de mariage si l’épouse était vierge ou non (3e alinéa de l’article 42); mention supprimée  du code de la famille (CF) de 2004.

Cependant, l’idéologie sous-jacente qui n’était ni anodine ni gratuite dans le CSP, y est restée: en cas de divorce, le Sadaq n’est pas restitué à l’époux s’il y a eu consommation de mariage; alors qu’il est restitué à moitié si le divorce survient avant (art. 31 et 32). Des dispositions similaires existent encore dans les articles traitant des cas de répudiation de l’épouse pour «vice rédhibitoire».

Sans tourner autour du pot, qu’est-ce à dire? Très clairement, la loi sous-entend ainsi (pour ne pas dire affirme) que «la valeur marchande» de la divorcée a diminué après la  perte de la virginité. Le Sadaq conservé est ainsi une sorte de dédommagement pour préjudice subi.

Pourquoi dès lors s’étonner de l’insistance des familles à authentifier  «le scellé» de leur fille en prévision de risque de déni par l’époux?  Voilà le corps auquel les femmes sont condamnées!  Cela reflète une piètre perception de la dignité des femmes, en plus d’être un bien mauvais départ dans une vie conjugale avec une sexualité saine et épanouissante.

 

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