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    Reportage

    Moulay Brahim, une zaouïa, un moussem, une société civile dynamique

    Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5397 Le 23/11/2018 | Partager
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    Brahim, niché sur les montagnes du Haouz (Ph. JM)

    Moulay Brahim est une zaouïa et un moussem qui attirent plus de 100.000 visiteurs par an. Le village traîne la triste image d’être un centre de prostitution. La société civile locale est à l’œuvre pour réparer ce tort, et impulser un développement socioéconomique et culturel à la localité.

    Moulay Brahim en ce mois de novembre 2018 est d’abord une zaouïa où repose, depuis le 17e siècle, le saint soufi Moulay Brahim, un personnage religieux vénéré, célèbre par ses dons magiques, et qui attire plus de 100.000 visiteurs par an. C’est aussi une société civile dynamique contre la pauvreté ambiante, pour la scolarisation des enfants du village et la promotion touristique de cette petite agglomération nichée au flanc des montagnes du Haouz.

    On peut y accéder par deux voies, via Lalla Takarkoust (68 km) ou via la ville de Tahannaout (28 km). Dans les deux cas, Marrakech est un passage obligé, la route est sinueuse par endroits avec des virages s’étendant sur plusieurs km. En empruntant la pente menant d’Asni vers Moulay Brahim, 5 km séparent les deux communes rurales, quelques mains sont tendues en l’air faisant de l’auto-stop: des jeunes adolescents à peine sortis du lycée d’Asni se dirigent à pied chez eux, à Moulay Brahim et aux douars environnants. Nous nous arrêtons pour les transporter.  Il y a bien un bus scolaire qui ramasse, chaque matin, les élèves de la région pour les déposer au lycée, et qui revient le soir les récupérer, mais les élèves ayant quitté les classes avant 18h préfèrent rentrer chez eux à pied ou en auto-stop.

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    Des ruelles  au milieu du village érigées en passages piétons par la société civile (Ph. JM)

    Le lycée qualifiant d’Asni est en effet le seul dans cette région à recevoir les élèves des communes gravitant autour d’elle sur une dizaine de km à la ronde (Moulay Brahim, Ouzguita, Asni, Marigha, Ouirgane, Imegdal, Imlil…). Il y a un internat public pour les jeunes filles, et deux autres privés fondés par des ONG internationales, mais il n’y a pas assez de places pour tout le monde, des dizaines d’élèves se rendent à pied ou, pour les plus chanceux, en bus, à leur établissement. «Que pourriez-vous me dire sur Moulay Brahim?», demandé-je d’emblée à mes passagers.

    «Il n’y a pas de lycée, pas de travail», lance à brûle-pourpoint l’un des trois garçons. «Nous traînons une piètre réputation: Moulay Brahim est synonyme de prostitution, c’est injuste», assène un autre. Le problème du transport scolaire de Moulay Brahim vers ce lycée d’Asni est crucial pour l’avenir des enfants de cette population rurale. Il n’a été résolu qu’après un bras de fer entre les parents d’élèves et les autorités locales, et, suite à un sit-in organisé en 2011, le gouverneur de la province du Haouz a fini par mettre à la disposition de cette commune et région un minibus.

    90 élèves dans un minibus

    «Nous avons 120 élèves à transporter vers ce lycée chaque jour, or, ce bus est à peine suffisant pour une trentaine, il lui arrive de transporter plus de 90 élèves, vous vous rendez compte!», fait remarquer Ayoub Toudite, membre de l’association Afak Moulay Brahim. Jusqu’à l’année dernière, le même bus devait chercher aussi les élèves d’Ouzguita, une commune rurale loin de 11 km.

    Or, ces derniers, à partir de cette rentrée scolaire 2018-2019, ne sont plus acceptés dans ce bus, leur commune aurait refusé «de participer à sa gestion financière», accuse un parent d’élève de cette commune. Une gestion (entretien, salaire du chauffeur et du contrôleur…) qui relève conjointement de l’association Afak et du conseil communal de Moulay Brahim.

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    Le souk Moulay Brahim qui prospère pendant le moussem annuel (Ph. JM)

    A ce jour, la commune attend l’affectation d’un second minibus de 25 places, mis à leur disposition par l’INDH en 2017, sauf qu’il n’est pas encore opérationnel, la commune n’aurait pas dégagé un budget pour son fonctionnement.

    Voilà une commune rurale de plus de 10.000 habitants, qui ne dispose que d’une seule école primaire et d’un seul collège, les élèves désireux d’aller jusqu’au bac devront partir à Asni ou à Tahannaout, voire à Amezmiz (à 52 km). Pour le préscolaire, il n’y a pas le moindre établissement, c’est la même ONG Afak, qui œuvre principalement dans le socioculturel, qui a créé, en 2014, en partenariat avec l’Entraide nationale et le MEN, 4 classes, où quelque 120 enfants poursuivent leur cursus cette année scolaire.

    A son actif également un club féminin pour l’apprentissage de la couture, quelque 400 femmes y ont été formées grâce aux dons de l’Entraide nationale. La même ONG a pu, grâce à l’argent envoyé par les MRE, se procurer une ambulance à partir de 2010 pour le besoin de la population, construire un gîte touristique, et organiser quelques caravanes médicales grâce à des médecins bénévoles.

    Mais Moulay Brahim est connu principalement par sa zaouïa et son moussem annuel célébré chaque année. La littérature produite sur le saint Moulay Brahim, qui l’a fondée en 1628, évoque un personnage issu d’une lignée noble des chorfas Mgharis. Il a pris le surnom de Tayer J’bal (l’oiseau des montagnes) parce qu’il vivait en reclus au milieu des montagnes dans la région dite Al Kik, et qui demeure jusqu’à nos jours l’un des sites archéologiques les plus célèbres de la région.

    C’est ce site qu’il choisit pour fonder sa propre zaouïa, qui devint plus tard une destination pour ses disciples. Nous avons pris rendez-vous avec Moulay Ahmed Douh, un octogénaire, la mémoire vivante de Moulay Brahim. Il réside depuis 1960 dans la localité, il se dit appartenir à la lignée du saint, et à ce titre, il est appelé à participer à la gestion des affaires de la zaouïa.

    «Outre son érudition en matière des sciences religieuses et sa droiture, la générosité du saint était exemplaire. Une fois, en un seul jour, il a nourri et logé 30.000 hommes et 6.000 femmes», rappelle Douh. Une histoire où la frontière entre la réalité et la légende est difficile à cerner. Une chose est sûre: l’Aïd Al Mawlid (naissance du prophète)est célébré avec faste, chaque année, dans la zaouïa Moulay Brahim: les festivités durent une semaine, les adeptes viennent massivement de toutes les régions du pays y participer.

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    Moulay Ahmed Douh, un octogénaire, la mémoire vivante de Moulay Brahim (Ph. JM)

    C’est en plus l’occasion où le commerce et le tourisme battent leur plein, les hôtels et autres maisons d’hôtes affichent complet. L’un des marchands (du henné, des bougies, des amandes et autres victuailles…) à la médina confirme: «C’est la saison haute pour nous aussi, les MRE issus de cette région viennent en masse, et consomment sans rechigner, ce moussem nous permet un pécule pour les saisons creuses».

    Dernière facette de Moulay Brahim, plutôt morose: un lieu de prostitution légendaire. Les filles de joie, elles, ne sont pas obligatoirement issues de Moulay Brahim, elles viennent d’autres villes pour vendre leur corps. Les habitants de la commune s’en défendent, et jurent leurs grands dieux que ces filles n’appartiennent pas à leur localité, «elles ne peuvent d’ailleurs se prostituer ici, à supposer même qu’elles le désirent», entend-on çà et là.

    «Ces filles de joie sont engagées ici pas des entremetteuses, qui viennent d’autres villes louer des maisons, loin du centre. Les enfants de Moulay Brahim sont humiliés par leurs camarades de classe du seul fait d’appartenir à cette localité, et des hommes ayant épousé des filles issues de notre village taxent leurs épouses de prostituées à la moindre chamaillerie conjugale», s’indigne Moulay Mustapha, le président d’Afak.

    Heureusement que ce fléau, se félicite-t-il, a désormais tendance à disparaître. A partir du début des années 2000, le tissu associatif entame une série de plaintes adressées aux autorités locales, et un courrier au ministre de la Justice en 2015, leur conjurant d’intervenir pour fermer ces maisons closes.

    Plusieurs ont été clôturées suite à ces protestations et, surtout, après que des photos sur ces pratiques aient circulé sur Facebook en 2017. Le phénomène n’a pas complètement disparu, mais la société civile pousse un ouf de soulagement.

    Un rituel déconseillé aux âmes sensibles

    La toile est riche de quelques témoignages de personnes issues de Moulay Brahim. Une vidéo circulant sur Youtube, montrant le rituel du sacrifice d’un dromadaire par la population pendant la fête Al Mawlid -coïncidant avec le moussem annuel-, suscite nombre de commentaires. Un rituel jugé suranné qu’il faudra supprimer.  
    Quand j’étais plus jeune, témoigne une femme, «Al Mawlid était à mes yeux «notre» Noël. J’attendais cette fête avec impatience pour pouvoir narguer mes copines qui avaient reçu des cadeaux à Noël. Ma mère m’avait expliqué que c’était la naissance du Prophète et qu’on offrait aux enfants de beaux vêtements, des petits tambours et des bonbons. En France, on m’achetait des cadeaux et on m’offrait de l’argent. Hier soir, j’ai découvert une version très sombre d’Al Mawlid, à travers une vidéo d’une violence insupportable. On y voit un groupe de «pèlerins» au mausolée Moulay Brahim, qui s’adonnent à un rituel des plus macabres et inhumains. Devant une foule joyeuse, le regard des forces de l’ordre, devant des enfants, ces «pèlerins» massacrent un chameau. La souffrance de l’animal se ressent. Ces monstres vont jusqu’à dévorer cru un animal agonisant. C’était le rendez-vous annuel des Hannibal Lecter».

                                                                     

    Boujloud, une source d’argent pour les ONG

    L’association Afak de Moulay Brahim profite d’un événement annuel d’importance pour collecter des fonds: le carnaval de Boujloud organisé lors de l’Aïd El Adha. Elle envoie des enfants cagoulés, vêtus en peau de mouton, sillonner les rues du village, faire du porte-à-porte pour ramasser de l’argent. La moisson dépend des années et de la générosité des donateurs, et cette année elle a pu collecter 115.000 DH.

    «C’est une ressource qui nous permet de financer quelques projets inscrits dans notre programme. L’année dernière, à titre d’exemple, nous avons aménagé un terrain de sport, les années d’avant, on a pu aménager quelques passages piétons. Nous comptons aussi éradiquer un bidonville, le remplacer par le dur», espère Moulay Mustapha, le président de l’association.

    La commune de Moulay Brahim, enchaîne-t-il, est pauvre, bien qu’elle soit la plus réputée dans la région, grâce à la zaouïa et au moussem annuel. «C’est l’une des premières communes rurales dans cette région, avant même Asni, à avoir bénéficié, déjà à partir des années 1960, de l’eau courante et de l’électricité», rappelle notre interlocuteur.

    Jaouad MDIDECH

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