Reportage

El Jebha, en montagnes du Rif occidental, où l’on vit de la pêche et du tourisme

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5334 Le 15/08/2018 | Partager
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Dans ce village portuaire implanté au cœur des montagnes du Rif occidental, impossible de résister à l'envie de s'y arrêter. Le village fait face à la mer, comme un front, d’où il tire son nom: El Jebha. En voiture, il est à mi-chemin entre Tétouan et Al Hoceïma, à 134 km de l’une et 131 km de l’autre (Ph JM)

A 134 km de Tétouan, au milieu des montagnes du Rif occidental, se trouve El Jebha, un village portuaire découvert par les Espagnols en 1926.  L’activité principale tourne autour du poisson, mais, à cause d’une pêche extensive, cette denrée se raréfie, mis à part les sardines.

Grâce à la rocade méditerranéenne, El Jebha se vend mieux: davantage de touristes, des pêcheurs proposant des balades en mer, et une visite à la grotte d’Abdelkrim El Khattabi, nichée sous un rocher au milieu de la mer.

Une bourgade à ne pas manquer si vous traversez la rocade méditerranéenne entre Al Hoceïma et Tanger, ou vice-versa, elle s’imposera de toute façon au voyageur curieux et passionné des découvertes: El Jebha, un village portuaire implanté au cœur des montagnes du Rif occidental. Impossible de résister à l'envie de s'y arrêter, l'odeur des sardines grillant sur le feu de bois est si envahissante, quelques échoppes et cafés au bord de la route les proposent aux voyageurs.

On s’y arrête aussi pour apprécier la baie méditerranéenne qui s'étend à perte de vue devant cette agglomération, au-delà d'un petit port où flottent quelques barques de pêcheurs. Le rivage de la mer est toutefois sculpté de roches, au sommet desquels on peut apercevoir, par endroits, des silhouettes humaines s’adonnant à la pêche à la canne. Le village fait face à la mer, comme un front, d’où il tire son nom: El Jebha.

En voiture, il est à mi-chemin entre Tétouan et Al Hoceïma, à 134 km de l’une et 131 km de l’autre. Le parking en face du port est bondé de voitures, quelques jeunes désœuvrés, debout derrière le muret du port, fixent d’un regard envieux des motards parqués devant eux.

La rocade de la Méditerranée s’étire sur 507 km, dont 112 km d'autoroutes, et longe le Rif occidental et le Rif oriental, de Tanger à Saïdia. Elle a su sortir ce village de l’anonymat. Quelques hôtels sont construits ou réaménagés, et le petit port de pêche est bien animé à l’heure des criées. Comme l’est, tout le village, mardi, jour du souk hebdomadaire.

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«Sans cette rocade, vous ne seriez pas ici»

Nous avons rendez-vous avec un acteur associatif natif d’El Jebha-même, pour nous imprégner des lieux et nous raconter un peu l’histoire de cette localité non tout à fait explorée par les Marocains. Il s’appelle Radouane Tessoudaki, niveau bac, il a fait le centre de qualification professionnelle maritime et a plusieurs fonctions à son crédit: membre de la Chambre de la pêche maritime, président de la Coopérative de la pêche artisanale…, ex-vice-président de la commune M’tioua qui rassemble quelque 34 douars, dont le village El Jebha (province de Chefchaouen, région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma). La pêche, on le comprend, reste l’activité économique la plus importante autour de laquelle tournent toutes les autres du village et dans la région.

Tout de go, il nous lance: «Sans cette rocade, vous ne seriez pas ici, et l’histoire d’El Jebha est étroitement liée à la pêche depuis sa découverte aux années 1930. Maintenant, grâce à cette route, les touristes daignent s’arrêter chez nous». Le village a été en effet fondé par les Espagnols en 1926 quand il était encore sous leur protectorat, on le dénomma d'abord Puerto Capaz, du nom d’un général espagnol qui l’aurait découvert, un certain général Osvaldo Capaz.

La mer méditerranéenne en ces temps-là regorgeait de poissons: des sardines, des crevettes, des calamars, des daurades, des raies, et le roi du poisson tant vénéré ici, le mérou... Le poisson était si abondant que les Français qui y venaient pêcher, à leur tour, inventeront un autre nom à cette localité: «la Pointe des pêcheurs».

Radouane est fin connaisseur de toutes les variétés de poisson qui baignent la Méditerranée pour avoir été lui-même pêcheur et guide-pêcheur depuis son jeune âge. Jusqu'aux années 1990, confie-t-il, «n'importe qui du village pouvait, sans même avertir son propriétaire, monter sur la première barque accostée et partir pêcher à sa guise. Le poisson était varié et en abondance, personne ne se souciait de l'avenir».

Un poisson de plus en plus rare

Personne ne doutait, en effet, à cette époque, que cette richesse a aussi ses limites, que la mer, qui la mettait sur un plateau d'argent entre les mains de la population, a besoin elle aussi d'être protégée. «Les sardines, à la limite, il y en a encore, et il y en aura tant qu’on respecte la saison de pêche», se rattrape notre interlocuteur. Quant au mérou, le roi du poisson comme Radouane l'appelle, il devient une denrée rare et son prix excessif s'explique.

Un petit mérou, qui vient juste de sortir de la mer, pesant moins de 600 grammes, coûte 50 DH. Erudit en la matière, notre interlocuteur nous fait tout un exposé sur cette variété de poisson.

«C'est l'un des rares qui change de sexe, c'est un sédentaire qui vit sous le rocher. Quand la mère donne vie à des petits, elle les pousse sur le champ à prendre le large, à aller vivre loin d'elle. En Espagne, des réserves ont été créées pour préserver ce poisson, pourquoi pas au Maroc», s’interroge-t-il.

Mais en cet été 2018, on n’est loin de cette agglomération côtière cristalline que l’on veut montrer sur les cartes postales, propre comme un sou neuf. Comme tant d’autres, elle n’échappe plus à la pollution des hommes.

«Des décharges informelles de déchets solides, une agriculture gavée de produits chimiques. Où vont toutes ces saletés, à la mer bien entendu», regrette Radouane. Pour résoudre ce problème, la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma a monté un projet d’une décharge dans la commune M’tioua pour les déchets solides d’un montant de 7 millions de DH, qui attend encore exécution.

Tout comme le projet d’une aquaculture du même montant, monté en partenariat avec l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture (ANDA), lui aussi est encore dans les tiroirs. La réalisation de ce projet permettra une reconstitution et une régénération des stocks qui font l'objet d'une surexploitation, ça permettrait de sauver ces derniers de la disparition.

C’est le cas du mérou dans la Méditerranée d’El Jebha. Etant membre d'une coopérative de pêcheurs, Radouane a un autre rêve, comme tous les pêcheurs d'ailleurs, difficile à réaliser, mais qu'il caresse quand même: développer le tourisme de la mer.

«La nôtre, se réjouit-il, nous offre encore des trésors à montrer aux touristes, il suffit d'avoir un bateau, et faire la promotion de cette région. Nous avons des plages magnifiques, le dauphin, et la grotte Abdelkrim El Khattabi nichée sous un rocher au milieu de la mer, qu'on pourrait montrer aux touristes, marocains et étrangers. C'est toute la localité qui va se développer», conclut-il.

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Le village a été fondé par les Espagnols en 1926 quand il était encore sous leur protectorat, on le dénomma d'abord Puerto Capaz, du nom d’un général espagnol qui l’aurait découvert, un certain général Osvaldo Capaz (Ph. JM)

Un casino... mais il y a très longtemps

Juste en face du port, se dresse le plus important hôtel de la localité, hôtel El Mamoune. C’est Fouad, le propriétaire, un quinquagénaire, qui nous reçoit pour nous parler de son établissement. Le père était instituteur d’espagnol de son état à l’époque du protectorat, puis directeur d’une école après l’indépendance dans la commune de M’tioua, à quelques encablures d’El Jebha. «Avant cet hôtel et sur la même place, il y avait un casino appartenant à des juifs marocains. Après leur départ, mon père achète le local, y construit une maison où habiter», raconte Fouad. Après quelques années passées à l’ONEP comme technicien spécialisé, le fils revient à son village pour ériger un café au rez-de-chaussée de la maison, y installe un golf Azur, puis un petit restaurant de poisson. La clientèle ne tarde pas à venir, et l’argent à entrer dans les caisses. Fouad agrandit la construction, la transforme petit à petit en chambres d’hôtes qu’il ouvre à la clientèle en 2007, et puis il enchaîne, dix ans plus tard, avec une terrasse et 4 chambres, avec une vue imprenable sur la Méditerranée. La rocade aidant, il se fait de plus en plus de clients, souvent des locaux pendant la saison estivale, et des touristes étrangers tout au long de l’année. Sillonnant les côtes méditerranéennes, des dizaines traversant la route nationale N°16 font halte chez El Mamoune, avant de poursuivre .

Comment aller à El Jebha

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El Jebha est à 134 km de Tétouan et à 131 km d’Al Hoceïma. En voiture, cette distance pourrait être parcourue en 2h 35 minutes. Prenez la route nationale N°16, dénommée actuellement la rocade méditerranéenne. Tout au long de la route, vous circulez au bord de la mer, avant d’arriver à El Jebha, vous traversez plusieurs villages pittoresques, dont le plus réputé est Oued Law.
- Période la mieux indiquée: le printemps et l’été, mais aussi une partie de l’automne. L’hiver est à éviter, il y a beaucoup de vent et de pluie.
- Activité: la plage, la pêche. Une sortie en mer à bord d’une barque traditionnelle pour se faire bercer par les douces eaux méditerranéennes, et visiter aussi la grotte Abdelkrim El Khattabi...  
- Où résider? Il y a peu d’hôtels. L’hôtel Al Mamoune (appelé aussi hôtel El Jebha) en face du port est l’établissement idéal qui offre depuis la chambre ou la terrasse une vue imprenable sur la mer. Au rez-de-chaussée, il y a un café-restaurant où l’on propose du poisson frais (sardines, daurade, raie…), selon l’arrivage de la journée. Des salades et du bissara aussi pour les amoureux de ce plat marocain.
 Adresse : Rue Mohammed V, Centre Puerto Capaz,
El Jebha 91153, Maroc. Contactez Fouad El Mamoune
0623 81 67 04. Prix, c’est selon la chambre et son emplacement, aux alentours de 550 DH, petit déjeuner compris.

                                                                                    

Promenade en barque traditionnelle

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La grotte El Khattabi est un gouffre au milieu d’un gros rocher, une espèce de caverne cachée du monde, où le résistant Abdelkrim El Khattabi, traqué par l’armée espagnole, aurait trouvé refuge en 1920. Légende ou fait réel? Difficile de savoir (Ph. JM)

Une balade à bord d’une barque traditionnelle s’impose au visiteur d’El Jebha, quelques propriétaires d’embarcations la proposent aux touristes locaux et étrangers pour arrondir leurs fins de mois, en sus de leur activité de pêcheurs. Pour cette dernière, ils sortent à la mer le matin de 4 à 7 heures et le soir de 18h à 22h, le reste de la journée, ils utilisent leurs barques pour des virées en pleine Méditerranée.

Il n’y a pas de prix fixe, mais la balade est facturée entre 100 et 200 dirhams l’heure, tout dépend de la générosité du client, et de celle du «guide maritime». Ces sorties en mer sont en principe interdites par le caïd, mais les autorités ferment les yeux, les gens du village n’ont pas d’autre moyen pour gagner leur vie, il y a au moins cela.

Il y a, certes, le trafic du cannabis, comme dans tout le Rif, mais il n’est pas pratiqué par tout le monde, et ses conséquences pourraient être fatales. N’hésitez surtout pas à faire cette balade maritime, surtout si vous avez des enfants, ils jubileront, c’est une autre façon d’admirer le paysage du village et de son port, et de rochers au milieu des eaux tutoyant la plage sauvage Mars Dar, celle du village: une sorte de crique en forme de cratère sculpté dans la roche offrant aux baigneurs, quand il fait beau, une eau limpide propice à la plongée sous-marine. C’est El Houssain qui nous prend dans son bateau, un quadra qui mène cette activité depuis l’âge de 16 ans. «N’ayez pas peur, la mer n’est pas trop agitée, il y aura quelques bercements ,mais ma barque tiendra bon, rassurez-vous».

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Entre 2 rochers, à partir d'une barque (Ph. JM)

Notre guide démarre le moteur, nous propulse au milieu des eaux, tout en marmonnant, «les temps ont changé, il fut une époque où nous naviguons dans cette mer sans restriction, maintenant avec ces embarcations de fortune qui emmènent leurs passagers vers la mort, on devient plus vigilants. Oublions tout cela, je vais vous montrer la grotte d’Abdelkrim El Khattabi…», propose-t-il. Nous y sommes allés: c’est un gouffre au milieu d’un gros rocher, une espèce de caverne cachée du monde, où le résistant Abdelkrim El Khattabi, traqué par l’armée espagnole, aurait trouvé refuge en 1920. Légende ou fait réel? Difficile de savoir.

Toujours est-il, cette grotte est devenue célèbre, montrée aux touristes en guise d’un monument historique. Notre guide nous parle aussi de dauphins sauvages qui habitent cette mer, qui se laisseraient approcher, et qu’on pourrait photographier. Mais pendant l’heure qu’a duré notre croisière, nous n’avions croisé le moindre dauphin. C’est peut-être la période de son accouplement, si c’est le cas, il ne va pas montrer le bout de son nez.

                                                                                    

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Plage du village Jnan Nich à 30 km d'El Jebha (Ph. JM)

Les environs à visiter

- Jnan Nich: Comme le village portuaire d’El Jebha, il y en a d’autres tout aussi pittoresques sur la route menant vers Oued Law-Tétouan: Targha, Bou Ahmed, Jnan Nich…, dont l’activité principale tourne autour de la pêche. Cette dernière se fait la nuit à la lumière pour attirer le poisson. Des cafés y proposent, face à la mer, les sardines grillées au feu du bois ou comme tagine. A Jnan Nich, s’est installé le romancier, dramaturge et metteur en scène Youssef Fadel. L’auteur de Un oiseau bleu et rare vole avec moi et de Haschish (qui lui a valu en 2000 le prix Atlas pour la meilleure fiction de langue arabe) a trouvé dans ce village son havre de paix et d’inspiration. Pourquoi quitter Casablanca et choisir ce patelin perdu? «J’ai un faible pour la mer depuis que j’étais enfant et j’adore le dépaysement, répond-il. J’ai trouvé ici ce qui me sied: la mer, le poisson et une population qui vous laisse en paix. Ici, d’ailleurs, les habitants sont réservés, ne se lient d’amitié et ne se marient qu’entre eux».

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C'est à Jnan Nich que s’est installé le romancier, dramaturge et metteur en scène Youssef Fadel. L’auteur de «Un oiseau bleu et rare vole avec moi» et de «Haschish» qui lui a valu en 2000 le prix Atlas pour la meilleure fiction de langue arabe (Ph. JM)

- Cala Iris: A 66 km sur la même rocade en allant d’El Jebha à Al Hoceïma, et à 8 km (une route secondaire) de la commune Bani Boufrah, il y a Cala Iris (Iles des Iris en espagnol), un autre village portuaire portant le nom d’une petite île en face de l’agglomération, une autre plage sauvage, et le même poisson. L’affluence est relativement grande, surtout des MRE, en été. Il n’y a pas d’hôtel, mais le village abrite un camping, qui propose un appartement (à partir de 500 DH/jour), une tente caïdale (320 DH/jour), ou un mobile-home (350 DH/jour). Le camping est rare en son genre au Maroc, il est écologique par le matériau dont il est construit et l’utilisation des énergies renouvelables. Une association et un site sont créés par les amoureux de ce site. (http://amisdecalairis.com)

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Vers le sommet du jbel Tidghine, le plus haut sommet du Rif (Ph. JM)

-Sommet Tidghine: Par la même occasion, si vous êtes passionnés des randonnées pédestres, vous pourrez aller jusqu’à un autre village, Issaguen, au cœur de Ketama, pour faire l’ascension de la montagne Tidghine (le plus haut sommet du Rif, 2.450 m d’altitude). Vous quittez la rocade en arrivant à Bani Boufrah, et vous prenez la nationale 2 pour aller à Issaguen et jbel Tidghine, ils sont à une soixantaine de km de Bani Boufrah.

 

 

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