Economie

Exclusif-Le Maroc a besoin de lever les freins à la croissance

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5272 Le 15/05/2018 | Partager
Le modèle de développement appelé à évoluer
Le pays a des atouts pour rejoindre le clan des émergents
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Rejoindre les pays émergents et réussir un développement dynamique requiert un processus de transformation continue. Tour d’horizon avec Juan R de Laiglesia, économiste principal-Examens multidimensionnels par pays-Centre de Développement de l’OCDE  (Ph. Bziouat)

- L’Economiste: Pour plusieurs experts, le modèle de croissance marocain donne des signes de faiblesse. Quelle est votre analyse?

- Juan R de Laiglesia: Dans les travaux de l’Examen multidimensionnel du Maroc nous avons caractérisé le modèle de développement du Maroc par quatre éléments qui sont présents, pour certains, depuis plusieurs décennies. D’abord, le rôle moteur de l’Etat, comme en témoignent la part de l’investissement public (environ 18% du PIB en 2017) et le rôle des entreprises et établissements publics. Puis,  le choix de l’ouverture commerciale, marqué par la signature de plus de 50 accords de libre-échange, pour atteindre un taux d’ouverture élevé (81% en 2014, supérieur à ceux de la Turquie ou du Chili). Et enfin, la recherche de la stabilité, qui s’est traduite historiquement par un fort soutien à la demande intérieure et la politique d’attraction d’investissements directs étrangers (IDE). Le modèle de développement du Maroc est appelé à évoluer, pour répondre à la fois aux mutations de l’économie globale et à ses propres limites. Par exemple, répondre, sur le volet mondial, au phénomène que nous appelons «le basculement de la richesse», c’est-à-dire le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’est et le sud. Et sur le volet intérieur aux limites des besoins en financement d’une croissance portée largement par l’investissement, en particulier public, face à l’augmentation de la dette et la fin de la période de taux d’intérêt très bas au niveau mondial.

 

- En fait, ce modèle est déjà en pleine évolution?
- Dans le domaine économique, la réforme de la compensation a éliminé une source importante de risques pour les comptes publics. Elle devrait être complétée par un renforcement d’une politique sociale ciblée pour que les populations, en particulier les plus vulnérables, puissent répondre aux chocs. Le Maroc dispose déjà à cet égard d’outils importants comme l’Initiative pour le développement humain (INDH) ou le Régime d’assistance médicale (Ramed). Sur le plan sectoriel, le pivotement de la politique industrielle vers le soutien à des écosystèmes productifs est prometteur, à condition qu’il arrive à favoriser les liens entre les IDE et les grandes entreprises marocaines, et l’ensemble du tissu productif marocain. Il faudrait ajouter à ces éléments les réformes politiques majeures comme la réforme de la Constitution et la régionalisation avancée. Les évolutions futures du modèle de développement devront répondre au défi majeur que constitue la création massive d’emploi de qualité. Pour ce faire, il est nécessaire de relever le niveau de formation de la population, de la doter de compétences plus conformes aux besoins de l’économie, et de soutenir la compétitivité des entreprises.

- Comment résoudre les contraintes de compétitivité du Maroc à l’international?
- Sur le long terme, la productivité est le déterminant clé de la compétitivité. Le Maroc réussit son entrée dans de nouveaux marchés, comme en témoigne l’élargissement du panier d’exportation et le succès dans certains secteurs comme l’automobile. Par contre, seul un petit nombre d’entreprises marocaines dans quelques branches d’activité ont des niveaux de productivité proches de la frontière mondiale de productivité. Environ 30% des entreprises marocaines dans la machinerie et 2,6% dans le textile atteignent le niveau de productivité des 5% des firmes mondiales les plus performantes de leur secteur au niveau mondial. Le niveau de formation du travailleur marocain moyen limite fortement la productivité des entreprises. Pour la plupart des entreprises et des secteurs, la faible productivité de la main d’oeuvre et le coût de la main d’oeuvre qualifiée constituent une problématique majeure. Il s’agit aussi potentiellement d’un obstacle au développement de secteurs à haute valeur ajoutée qui nécessitent une force de travail plus qualifiée.

- Quels sont les leviers?
- Les contraintes à la compétitivité des entreprises marocaines sont multiples et pour certaines, dépendantes du secteur d’activité. Mais je voudrais souligner trois leviers pour y faire face. Premièrement, renforcer le soutien à l’innovation pour qu’il bénéficie et fasse participer un large éventail d’entreprises. Ceci suppose de compléter le dispositif institutionnel existant en mettant l’innovation au coeur de la politique industrielle, et de rendre l’innovation plus attractive, en développant des instruments à la portée plus large, comme des crédits impôts-recherche. Deuxièmement, pour le secteur industriel, un secteur de la logistique et du transport intérieur plus structuré permettrait d’accroître la qualité de la logistique, d’augmenter l’externalisation, de réduire les coûts et de soutenir la compétitivité. Troisièmement, l’adoption et l’utilisation de normes de qualité est une opportunité pour renforcer la compétitivité.

- Quelles réponses vous semblent efficaces face au chômage structurel des jeunes?
- Pour enrayer le chômage, en particulier celui des jeunes et relancer la croissance, le Maroc doit premièrement réussir à créer en masse des emplois de qualité. Au-delà du chômage, c’est le très faible taux d’emploi qui est préoccupant au Maroc. Lorsque seuls 42% des marocains et marocaines de 15 ans et plus travaillent, il y a une marge importante pour relancer la croissance et pour trouver de nouvelles formes d’intégration économique et sociale. Il faut donc favoriser l’émergence de secteurs compétitifs capables de générer de l’emploi.
Pour mieux tirer parti des capacités de ses travailleurs, le Maroc doit résoudre l’inadéquation entre formation et emploi. En effet, c’est chez les diplômés que les taux de chômage sont particulièrement préoccupants. Alors que les effectifs dans l’enseignement supérieur croissent de 10% par an environ, les taux de chômage dans les filières ouvertes sont particulièrement élevés, or le nombre d’emplois créés pour les diplômés de ces filières est inférieur au nombre de diplômés. Au niveau de l’offre de formation, le Maroc pourrait capitaliser sur les expériences concluantes des licences professionnelles et des masters spécialisés et élargir l’offre tant en termes de filières que de nombre de bénéficiaires. La multiplication des partenariats avec le secteur privé est également importante, notamment pour l’enseignement technique et professionnel, pour favoriser les expériences de stages et de formations en milieu professionnel.

Réforme du régime de change du dirham/ compétitivité extérieure

Une flexibilisation du taux de change par rapport au dollar et à l’euro a tout son sens dans un contexte où le Maroc élargit son portefeuille de partenaires commerciaux et que s’élargit aussi la liste de potentiels investisseurs, et de concurrents, dans les marchés internationaux, indique l’économiste Juan R de Laiglesia.
Sous un régime de change fixe, la monnaie pouvait se retrouver surévaluée sur des périodes relativement longues comme cela a pu être le cas pendant les années 1990. Cela suppose une perte de compétitivité pour les secteurs des biens échangeables. La réforme actuelle du régime de change demeure très prudente mais permet au marché de signaler un éventuel désalignement du dirham.
A terme, un taux de change plus flexible devrait permettre au pays de mieux faire face aux chocs externes et de mieux s’intégrer à l’économie mondiale. Pour les pays émergents, un taux de change plus flexible est souvent associé à une croissance plus forte et à moins de volatilité de la production. Un taux de change flexible aide aussi à atténuer l’appréciation du taux de change réel provenant de l’entrée de capitaux.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

                                                                     

Le Maroc est-il prêt à évoluer au rang des pays émergents?

Le Maroc dispose de plusieurs atouts pour lui permettre d’être classé au rang des pays émergents. L’économiste Juan R de Laiglesia cite: un Etat volontariste, la stabilité politique et économique, une politique d’ouverture internationale affirmée, des ressources minières stratégiques.

Outre un secteur bancaire bien développé, de bonnes performances dans des infrastructures clés (électrification, télécommunications, ports), un climat des affaires attractif, une offre exportable diversifiée et une bonne insertion dans les chaînes de valeurs mondiales.

La croissance économique a été relativement rapide, à un rythme de 4,7% en moyenne entre 2000 et 2007, puis a légèrement ralenti après la crise économique internationale de 2008. Pour rattraper la moyenne des pays OCDE en 2050 en termes de produit intérieur brut (PIB) par habitant, le Maroc devrait maintenir une croissance supérieure à 7% par an.

Une telle performance nécessite la recherche de nouvelles sources de croissance durable. A ce titre, l’aubaine démographique représente une opportunité pour accélérer le développement du Maroc et lui permettre de rejoindre le rang des pays émergents. Pour réaliser son dividende démographique, le pays devra trouver des moyens pour que la population contribue plus largement au développement économique.

 

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