Chronique

Entre le viol et... le choléra, une rentrée bien particulière!

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:5350 Le 14/09/2018 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Le spectre du choléra est venu cet été mettre au second plan le triste palmarès d’affaires de viols commis au Maroc et en dehors. Pourtant, dans un certain sens, le viol peut être pire que le choléra. Car si ce dernier peut tuer en masse en cas d’épidémie, le viol tue symboliquement et socialement le corps et l’âme des victimes, les laissant meurtries et stigmatisées à vie. Il peut aussi pousser au suicide.

Rappelons-nous Amina Filali et toutes les autres qui ont pu recourir à cet acte ultime en silence et dans l’horreur ajoutée à la honte, pour ne pas supporter ce que la loi et la société leur imposaient. Rappelons-nous «la fille du bus de Casablanca», et avant elle «Fouzia, mineure et handicapée, Wiaam, Hiba, Jihane» et toutes les autres condamnées au silence.

Depuis, il y a eu une relative libération de la parole grâce à quelques héroïnes/victimes de viols, soutenues par les ONG qui luttent depuis le début des années 80 contre les violences liées au genre. La célérité des médias dans l’annonce et le suivi de ces drames a indiscutablement contribué à ce début de prise de conscience sociale de l’horreur de tels crimes.

Pourtant, le viol et autres violences sexuelles sont aujourd’hui en voie de devenir endémiques. Il ne se passe pas une semaine ou un mois sans que de nouveaux drames soient rapportés. En plein tollé autour de Khadija, la jeune séquestrée, violée et tatouée, et quelques semaines avant, autour de l’élève multi-violée par ses camarades de classe dans les alentours d’un établissement de la mission française, on nous annonce une nouvelle saison de la série du «M3allem», avec comme héros une «star nationale» déjà condamnée et toujours en jugement, de nouveau soupçonné de récidive de viol. Trois drames qui ont fait la Une des journaux et médias nationaux et internationaux, dont nous attendons toujours le fin mot de l’enquête policière et judiciaire.

Et pour faire déborder le vase, voilà que la semaine dernière un journal nous rapporte une nouvelle affaire de viol «en duo» d’une touriste de nationalité suédoise à Nador. Si ça continue, le viol sera étiqueté comme le sport national N°1, du moins aux yeux de l’opinion publique internationale.

Le viol banalisé

S’il faut saluer la médiatisation aujourd’hui acquise qui sort quelques victimes de l’omerta de l’entourage, il faut aussi s’interroger sur ses possibles effets pervers. De quoi s’interroger et interroger les spécialistes sur les effets d’une telle «propagande».

Car trop d’information peut annihiler son objectif de dénonciation. N’y a-t-il pas un risque de banalisation du viol? En plus de cultiver le voyeurisme, notamment sur les réseaux sociaux, ne risque-t-on pas d’inspirer, voire faire passer à l’acte, un auditoire déséquilibré, instable, frustré sexuellement et socialement? Surtout quand l’information ne s’accompagne d’aucune analyse consistante des causes et des effets de tels crimes. D’autant que ce même auditoire peut conclure à une relative impunité au vu des peines ridicules qui sont prononcées contre les violeurs.

Enfin, cet étalage de violence ne peut-il avoir un effet phobique de la rue chez les femmes et ainsi diminuer leur participation à la vie publique?

Néanmoins, le drame de feue Amina Filali a imposé des amendements de l’article 475 et de quelques autres articles du code pénal, qui restent partiels et insuffisants. Le viol continue à y être classé dans «les attentats aux mœurs». Il est appréhendé en tant qu’attentat à la pudeur, aux côtés de la nudité publique et des relations sexuelles hors mariage.

En clair, c’est la moralité publique et non les victimes qui sont à protéger, ce qui nous laisse très loin des dispositions de la CEDAW et autres instruments internationaux des droits humains et droits de l’enfant sur lesquels la Constitution s’est engagée à aligner le droit national. Côté sensibilisation et campagnes de prévention: RIEN. Preuve en sont les fabulations collectives qui continuent à systématiquement chercher la faute chez la victime.

Le viol reste chez nous encore plus qu’ailleurs l’objet d’une tolérance sociale entretenue par des «a priori» extrêmement dangereux. Du déni à la justification pour aboutir au final à la légitimation et pérennisation des lois injustes en la matière(1). Et c’est exactement ce qui se passe encore une fois dans le drame de la jeune Khadija, à coup de déclarations fracassantes de pseudo-experts.

La responsabilité de l’Etat et ses institutions

Poussons un peu plus le parallèle incongru du «Viol aux temps du choléra»(2). Alors que le ministère de la Santé publique s’est exprimé pour donner les grandes lignes des mesures préventives collectives et individuelles pour parer au risque du choléra, la ministre des Femmes et de la Famille reste muette comme une carpe. Tout comme ses collègues de l’Intérieur, la Justice, la Santé et les Droits de l’Homme qui sont aux abonnés absents.

Pourtant, c’est à l’Etat avec toutes ses institutions qu’incombe le devoir de protéger l’intégrité physique et morale du citoyen, garantie par la Constitution et partie intégrante de tout programme global de promotion de la santé. Des lois suffisamment sévères pour être dissuasives, mises en œuvre et suivies sans laxisme sont indispensables mais non suffisantes (voir encadré).

Leur efficacité et durabilité ne peuvent être assurées que par des mesures d’accompagnement préventives dont l’éducation et l’enseignement sont les piliers. Les cas de pédophilie sont malheureusement légion, et la meilleure protection des enfants est celle qu’ils peuvent eux-mêmes développer. La société civile reste mobilisée depuis des décennies et le travail remarquable de l’Association «Touche pas à mon enfant» en est une illustration.

Mais à elle seule, elle ne peut rien faire de durable, et ce sont toutes les composantes de la société qui sont concernées. Des journées de sensibilisation à l’éducation sexuelle impliquant les éducateurs et les responsables doivent être organisées dans les établissements d’enseignement aux rentrées des classes(3). Cela doit aussi s’étendre aux lieux de travail et aux espaces publics, par des séminaires sur la sexualité, sans tabous ni instrumentalisation politicienne. Ils doivent être régulièrement et continuellement organisés et notamment lors de drames tels que ceux que nous vivons actuellement.

A l’aide d’un matériel didactique d’éducation sexuelle approprié à chaque auditoire (affiches, bandes dessinées et livres destinés aux enfants et aux adolescents, guides, brochures, spots audiovisuels, etc.), il s’agit d’inculquer et de renforcer la culture du caractère privé et inviolable du corps. Le tout avec l’implication des médias nationaux et privés et par le soutien de productions artistiques et cinématographiques sur le thème.

Enfin, comme il est déjà arrivé de le faire contre le sida et le terrorisme, des causeries religieuses doivent avoir lieu dans les mosquées mettant l’accent sur l’éthique coranique qui est basée sur l’inviolabilité de la dignité humaine. Car, en l’occurrence il s’agit bien ici de respect de la sacralité de la vie et du corps, et de non-malfaisance. Ce n’est qu’avec toutes ces approches harmonieusement pensées et combinées que l’on pourra se sortir de cette spirale de viols et autres violences sexuelles et sociales en général.

Halte à la culture du viol!

La récente campagne dite «Koun Rajel» nous montre bien là où le bât blesse: les Marocains ne sont pas en paix avec leurs corps et leurs sexualités. Pour rappel, cette campagne appelle les hommes à «couvrir leurs/ les femmes», dans des espaces publics. Et elle les interpelle au nom de leur «masculinité et virilité», domaines on ne peut plus sensibles. Mais cet appel doit aussi être pensé et redouté pour la menace qu’il brandit: «si vous ne vous couvrez pas, il sera illégitime que les hommes (supposés avoir des instincts primaires et incontrôlables) se jettent sur vous mesdames tels des rapaces!». Le sexe n’est-il pas encore considéré culturellement et même légalement comme un droit pour les maris et un devoir pour les femmes? Preuve en est que le viol conjugal n’est pas reconnu. Le Conseil supérieur des oulémas ne s’est-il pas réuni en 2007 pour instruire une requête de fatwa sur la «légitimité de violer les femmes non voilées»? Question qui en soi en dit très long sur le rapport au corps des femmes et revient à choisir entre voiler le viol ou violer le voile(*)! Dans les deux exemples cités, il y a les germes de la culture du viol, vu que le corps des femmes dans l’espace public y est appréhendé et même revendiqué comme un bien public, une marchandise d’accès libre aux hommes(**).

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(*) Nouzha Guessous Halte aux violences souterraines!, L’Economiste, Edition N°4953  du 03/02/2017, http://www.leconomiste.com/article/1008064halteauxviolencessouterraines
(**) A voir et diffuser: Bande dessinée «La tasse de thé»   https://www.youtube.com/watch?v=S-50iVx_yxU

Les lois ne suffisent pas

Seul un travail de déconstruction/reconstruction culturelle pour le respect de l’autonomie, de la liberté, du caractère privé et de l’intégrité et du corps de tout citoyen, peut faire le lit (sans jeu de mots) d’une sexualité saine. Car c’est de cela qu’il s’agit. Et s’il faut se réjouir de l’entrée en vigueur de la loi 103-13 sur «les violences faites aux femmes», celle-ci est très loin de pouvoir garantir un tournant face à la gravité du phénomène au Maroc. En plus de ses insuffisances en matière de protection et de prise en charge des victimes, le volet prévention -qui est une condition majeure de succès pérenne- y est quasi absent. Or, il s’agit là d’un enjeu de sécurité individuelle, de santé et de paix sociale dont la principale responsabilité incombe à l’Etat avec toutes ses institutions.

Quelques chiffres

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218.146 affaires de violences contre les femmes ont été traitées par la justice entre 2006 et 2015

20.541 personnes poursuivies pour des violences sexuelles à l’égard des femmes en 2014

Le viol constitue 70% des cas de violences sexuelles à l’égard des femmes, suivi par l’atteinte à la pudeur

61,6% des cas d’agressions sexuelles ont été perpétrées contre des femmes de moins de 30 ans.

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Source: Observatoire national de la violence à l’égard des femmes

 

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(1) Nouzha Guessous «Viols: moi femme, mère et citoyenne, je hurle de douleur, de peur et de colère» L’Economiste - Édition N° 4086 du 01/08/2013 - http://www.leconomiste.com/article/909501-viols-moi-femme-m-re-et-citoye...
(2) En référence à «L’amour aux temps du choléra», roman de Gabriel Garcia Marquéz, 1985.
(3) Recommandation de l’Unicef, https://www.unicef.org/wcaro/ESE_WCARO_Rapport_Final_wciii.pdf

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