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International

Les Etats-Unis vont-ils disparaître parce qu'ils sont trop puissants?
Vingt-et-unième partie: Le couple franco- allemand et sa maîtresse anglaise
La thèse d'Emmanuel Todd

Par L'Economiste | Edition N°:1652 Le 01/12/2003 | Partager

. Résumé:Nain politique, nain militaire, divisée dans sa manière de parler aux Etats-Unis, l'Europe fait l'objet de très virulentes critiques. Pourtant, dit Emmanuel Todd, il se passe quelque chose depuis cinq-sept ans. L'Europe ne ressemble plus à ce qu'elle était. Et elle se laissera de moins en moins entraîner derrière les Etats-Unis et un ultralibéralisme, où elle se reconnaît mal. Comme le dollar pour la suprématie américaine et le tribut dont ce pays joui, l'euro sera déterminant pour le rééquilibrage du monde.Evoquer l'Europe, sa puissance, son antagonisme croissant aux Etats-Unis, c'est utiliser un concept dont le sens n'est pas défini: une région économique, une sphère de civilisation, un agrégat de nations, bref, pour rester dans «l'indéfinition» la plus absolue, une entité en mouvement. Ces temps-ci, l'intégration économique se poursuit. . L'Europe attireL'entité attire par sa masse et son succès de nouveaux membres en Europe de l'Est et semble destinée, malgré toutes les difficultés, à absorber la Turquie. Mais ce processus d'expansion économique spontanée a pour effet politique premier une désorganisation. L'élargissement économique met le système institutionnel en situation d'impuissance. La persistance des nations, s'incarnant dans des langues, des systèmes politiques, des mentalités, rend très difficile la mise au point de procédures de décision acceptées par l'ensemble des membres.D'un point de vue stratégique mondial, une telle évolution pourrait être perçue comme l'amorce d'un processus de désintégration. Elle rend en fait surtout vraisemblable l'émergence d'un processus simplifié de leadership à trois du continent, le Royaume-Uni constituant de fait avec l'Allemagne et la France un triumvirat directeur. Un rapprochement franco-allemand est, après quelques années de mésentente, très vraisemblable. Le rôle du Royaume-Uni serait absolument nouveau mais doit être envisagé comme une possibilité. Nous ne devons pas faire nôtre l'erreur initiale de Brzezinski qui nous assure que la Grande-Bretagne, à la différence de la France et de l'Allemagne, n'est pas un “joueur géostratégique” et que “sa politique n'appelle pas une attention soutenue”. Le rôle de la coopération franco-britannique dans l'élaboration d'une politique militaire européenne est tel que le jugement peut déjà être qualifié de malheureux. (NDLR: L'auteur écrit ces lignes au cours de l'année 2002, c'est-à-dire plusieurs mois avant l'invasion en Irak).. L'Allemagne devient hédonisteEntre 1990 et 2001, les relations franco-allemandes n'ont pas été bonnes. L'unification allemande avait déséquilibré l'Europe en créant une Allemagne de 80 millions d'habitants, et par contrecoup une France diminuée de seulement 60 millions. L'unification monétaire, qui aurait dû représenter une marche en avant optimiste, fut conçue pour ligoter l'Allemagne. Pour rassurer celle-ci, les Européens ont accepté des critères de gestion d'une rigueur exagérée, et des années de stagnation. L'Allemagne, de son côté, un peu ivre de son unité retrouvée n'a pas joué un rôle apaisant durant la période, surtout durant la désintégration de la Yougoslavie. Cette phase est terminée. D'abord parce que l'Allemagne évolue vers plus de souplesse et d'hédonisme, parce qu'elle se rapproche de la France sur le plan des mentalités.Mais revenons dans le domaine du réalisme politique, des rapports de force. Sa crise démographique ramène l'Allemagne, inexorablement, à l'échelle commune des grandes nations européennes. Le nombre des naissances y est aujourd'hui légèrement inférieur à ce qu'il est en France. Virtuellement, les deux pays ont à nouveau la même taille. Les élites allemandes ont pris conscience de ce retour à la moyenne. La fièvre de l'unification est passée, les dirigeants allemands savent que leur pays ne sera pas la grande puissance au coeur de l'Europe. Les difficultés concrètes de la reconstruction dans l'ancienne RDA ont contribué à ce retour au principe de réalité.. Rééquilibrage démographiqueLa France, de son côté, depuis qu'elle n'est plus paralysée par la politique du franc fort, depuis qu'elle a été libérée économiquement par l'euro faible, a retrouvé, grâce à sa situation démographique plus favorable, une certaine forme de dynamisme et de confiance en elle. En somme, toutes les conditions sont réunies pour une relance de la coopération franco-allemande, dans un véritable climat de confiance.Mais encore une fois nous devons constater la prédominance d'une certaine force des choses. Le rééquilibrage démographique n'a pas été décidé; il advient, de par l'évolution même des sociétés, et se présente pour les dirigeants comme un donné. Le rééquilibrage démographique franco-allemand n'est d'ailleurs que l'un des aspects de la stabilisation démographique mondiale. Plus à l'est, la régression démographique russe apaise mécaniquement la vieille inquiétude, allemande ou européenne, d'être submergé par une «nation continent» en expansion démographique.


Une maîtresse capricieuse

Toute hypothèse sur le comportement futur du Royaume-Uni ne peut être que très hasardeuse. L'appartenance simultanée à deux sphères, l'une anglo-saxonne, l'autre européenne, est un fait de nature.La révolution libérale a touché l'Angleterre plus violemment que toute autre nation européenne, même si aujourd'hui les Britanniques ne rêvent que de renationaliser leurs chemins de fer et de renforcer, par des dotations budgétaires raisonnables, leur système de santé. Le lien entre les Etats-Unis et l'Angleterre va bien au-delà de cette dimension socioéconomique étroite: la langue, l'individualisme, un sens pour ainsi dire congénital de la liberté politique. Tout cela est évident, mais peut faire passer à côté d'une autre évidence. Les Anglais voient mieux que tous les autres Européens, non seulement les défauts de l'Amérique, mais son évolution. Si l'Amérique tourne mal, ils en seront les premiers conscients. Ils sont les alliés préférentiels des États-Unis mais ils sont aussi plus exposés que tous à la pression idéologique et culturelle venue d'outre-Atlantique. Parce qu'ils ne disposent, contrairement aux Allemands, aux Français ou à d'autres, d'aucune protection naturelle par la langue. Voilà le dilemme britannique: non seulement un tiraillement entre l'Europe et les États-Unis, mais un rapport à l'Amérique particulièrement problématique.Ce qui est sûr, c'est que le choix britannique ultime d'une entrée dans l'euro, ou d'un refus de l'euro, sera capital, non seulement pour l'Europe mais aussi pour les Etats-Unis. L'intégration à la zone euro de la place financière et bancaire de Londres, pôle financier principal de l'Ancien Monde, serait un terrible coup pour New York, et pour l'Amérique compte tenu de sa dépendance à l'égard des flux financiers mondiaux. Dans l'état actuel de déficience productive de l'économie américaine, l'entrée de la City dans le système européen central pourrait réellement faire basculer l'équilibre du monde. Il serait assez ironique de voir la Grande-Bretagne achever d'un coup, par un choix européen, l'hégémonie américaine.


Plus fort que la force: la monnaie

Plaçons-nous sur la périphérie de la zone euro et considérons trois pays-clefs pour les Etats-Unis sur le plan militaire:- la Turquie, allié fondamental, pivot entre Europe, Russie et Moyen-Orient;- la Pologne, très légitimement pressée d'entrer dans l'OTAN pour oublier définitivement une domination russe bien antérieure à la dictature communiste;- le Royaume-Uni, allié naturel des Etats-Unis.On peut bien entendu, à la manière des vieux enfants que sont au fond les stratèges militaires, se représenter ces trois pays comme des positions fortes et stables des Américains dans leur jeu pour le contrôle du monde. Dans l'univers enfantin de Donald Rumsfeld, par exemple, seule la force physique compte. Mais si nous repassons de la cour de récréation militaire dans le monde des rapports de force économiques réels, nous identifions la Turquie, la Pologne et le Royaume-Uni comme trois pays qui sont déjà dans la sphère d'influence de la zone euro. Le Royaume-Uni commerce 3,5 fois plus avec l'Europe à 12 qu'avec les Etats-Unis, la Turquie 4,5 fois plus, la Pologne 15 fois plus. En cas de conflit commercial grave entre l'Europe et les Etats-Unis, la Pologne n'aurait aucun choix et la Turquie très peu. Quant au Royaume-Uni tout affrontement direct avec l'Europe continentale exigerait une certaine dose d'héroïsme économique -dont, il est parfaitement capable.La situation n'est pas statique. Si l'on introduisait des données historiques, concernant la période 1995-2000, on verrait que la Pologne est en cours d'absorption par la zone euro. La Turquie, comme la plupart des pays du monde, exporte un peu plus vers les Etats-Unis, et importe un peu moins. Là comme ailleurs, l'Amérique s'efforce de jouer son rôle de consommateur universel omnivore. Le Royaume-Uni, malgré son appartenance primordiale à la sphère d'échange européenne, s'est légèrement rapproché des Etats-Unis durant les cinq dernières années. La marche à l'euro, mal conçue, déflationniste, a eu de ce point de vue un effet répulsif plutôt qu'attractif.



La paix avec la Russie et le monde musulman

Au contraire des Etats-Unis, l'Europe n'a pas de problèmes particuliers avec le monde extérieur. Elle est en interaction commerciale normale avec le reste de la planète, achetant les matières premières et l'énergie dont elle a besoin, payant ces importations avec les revenus tirés de ses exportations. Son intérêt stratégique à long terme est donc la paix. Or la politique extérieure des Etats-Unis est de plus en plus structurée par deux conflits principaux, avec deux adversaires qui sont les voisins immédiats de l'Europe. L'un, la Russie, est l'obstacle fondamental à l'hégémonie américaine, mais elle est trop forte pour être abattue. L'autre, le monde musulman, est un adversaire de théâtre, servant à la mise en scène de la puissance militaire américaine (voir parties précédentes; www.leconomiste.com). L'Europe ayant intérêt à la paix, particulièrement avec ses deux voisins principaux, ses objectifs stratégiques prioritaires sont désormais en opposition radicale avec les choix américains.Dans la mesure où les pays du Golfe doivent vendre leur pétrole parce que leurs populations s'accroissent, l'Europe n'a à craindre aucun embargo. Elle ne peut en revanche accepter indéfiniment le désordre entretenu par les États-Unis et Israël dans le monde arabe. La réalité économique suggère que cette région du monde devrait passer dans une sphère de coopération centrée sur l'Europe et excluant assez largement les États-Unis. La Turquie et l'Iran l'ont parfaitement compris. Mais ne nous méprenons pas: il y a là tous les éléments d'un véritable antagonisme à moyen terme entre l'Europe et les Etats-Unis.Avec la Russie, dont tout démontre qu'elle devient un partenaire raisonnable, très affaibli économiquement et militairement, mais grand exportateur de pétrole et de gaz naturel, l'Europe ne peut que multiplier les terrains d'entente. L'impuissance stratégique des États-Unis face à la Russie atténue la contradiction. . La nuisance américaine contre l'islam s'aggraveL'Amérique est sans cesse contrainte, après des actes agressifs, à des démonstrations d'amitié avec la Russie, largement imposées par la peur de voir Européens et Russes les laisser totalement de côté dans les négociations à venir.Du côté de l'islam, la nuisance américaine ne cesse de s'aggraver et devient très concrète. Le monde musulman fournit à l'Europe une partie importante de ses immigrés: Pakistanais en Angleterre, Maghrébins en France, Turcs en Allemagne, pour ne citer que les groupes les plus importants. Les enfants de ces immigrés sont citoyens des pays d'accueil, y compris désormais en Allemagne où vient d'être adopté un droit du sol qui la rapproche de la France. L'Europe doit entretenir une relation de paix et de bonne entente non seulement pour des raisons de proximité géographique, mais aussi pour assurer sa paix intérieure. Ici les États-Unis apparaissent comme générateurs de désordre interne autant qu'international. Avec les attaques de jeunes Maghrébins défavorisés contre des synagogues durant le premier trimestre de l'année 2002, la France a la première fait l'expérience d'une déstabilisation par la politique américano-israélienne, même si les causes profondes de la révolte viennent de la structure de plus en plus inégalitaire de la société française elle-même. On ne voit pas pourquoi l'Allemagne, avec ses Turcs, et plus encore l'Angleterre, avec ses Pakistanais, échapperaient dans les années à venir à l'action déstabilisatrice des Etats-Unis.

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