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Société

Le masque, le corps, la personne: Des jeux à l’infini
Par le Pr. Ali Benmakhlouf

Par L'Economiste | Edition N°:3259 Le 21/04/2010 | Partager

Lors d’une conversation à bâtons rompus avec le peintre Mehdi Qotbi, dans le bureau de la direction de L’Economiste, nous nous sommes mis à parler des masques africains, de leur puissance suggestive, de leur pouvoir expressif. Cette chronique est la réponse développée que je voulais faire à un peintre préoccupé par la confection des masques, par leur potentiel d’énigme, elle prend appui sur la phrase un peu expéditive que j’ai formulée alors: «le masque c’est la personne». En disant cela, j’avais en tête quelques textes: textes de grammairiens, de philosophes et de linguistes. Le point de jonction du masque et de la personne c’est le corps. Masque et personne protègent le corps. Le masque n’est pas signe d’hypocrisie. Il est la protection de ce qu’il y a de plus vulnérable: le corps. De même, le masque est ce qui protège la conviction intime: le protestant qui, au XVIe siècle, traverse sur les routes de France les contrées catholiques, est une «personne», il joue et contrefait le catholique pour sauver sa vie et sa dignité, non pas tant en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas qu’en veillant à ne pas révéler qui il est. Protection encore de la «personne» car c’est bien ainsi qu’Ulysse se prénomme face au cyclope qui ne pourra pas le dénoncer en propre quand il criera partout que «personne» lui a crevé l’oeil. Ôter le masque? Cela supposerait pour l’esprit «pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes» nous dit Montaigne(1). C’est une entreprise «épineuse». Le masque est la protection nécessaire de l’individu, il est «la personne». La mort démasque, dans la mesure où elle met fin à la personne.Mais d’où vient cette connivence entre masque et personne? Voyons la vie des mots. En Grec, To prosopon: «ce qui est face aux yeux», désigne le visage, le prosopon désigne aussi le masque, le personnage d’une pièce de théâtre, le caractère, la personne; c’est ce «qu’on présente de soi au regard d’autrui, cette figure individualisée offerte aux yeux de quiconque vous aborde de front et qui est comme le sceau de votre identité»(2).

Masques pluriels, identité multiple?
Le théâtre permet un jeu à l’infini avec le masque, et c’est dans le théâtre que s’enracine la catégorie de la personne sous la forme de l’alternance «Je-Tu»: Les personnages de Shakespeare, sur fond de «captivité de l’âme et d’obscurcissement de l’intelligence»(3), illustrent ce jeu à l’infini avec la thématique du masque: - «Olivia: dis-moi je t’en prie comment tu me vois?- Viola (déguisée en homme): ce que vous n’êtes pas, vous pensez l’être.- Olivia: si je le pense, je le pense aussi de vous. - Viola: vous pensez bien, je ne suis pas ce que je suis. - Olivia: je voudrais vous trouver tel que je vous désire.- Viola: serais-je mieux madame à présent?- J’aimerais qu’il en soit ainsi, car maintenant, je suis votre fou»(4)/Le théâtre est une expérience de ce qu’est la personne. Par lui, on comprend que «l’individu contient beaucoup plus de personnes qu’il ne croit. «Personne» n’est qu’un accent mis, un résumé de traits et de qualités»(5). Drames, tragédies et comédies reposent sur le ressort des péripéties et des reconnaissances qui sont les moments de changement de masque et de révélation de la personne.
Que trahit la personne?
Certes cela peut donner lieu au trouble de personnalité multiple: et l’on peut dire que «ceux qui ne le croient pas» ceux qui ne croient pas à ce trouble «sont atteints du trouble de personnalité unique». C’est ce que veut faire entendre la chenille à Alice dans le conte de Lewis Carroll, Les aventures d’Alice au pays des merveilles. A la question: «Qui es-tu?», Alice répond qu’elle ne peut s’expliquer elle-même, car elle est passée par plusieurs états successifs dissemblables. Mais n’est-ce pas cela qui est dans la nature des choses? La chenille rappelle ses métamorphoses (chenille, chrysalide, papillon) comme un fait de nature. La personne est donc bien notre être au monde tel qu’il apparaît aux autres par la série de nos conduites. Ainsi l’âme, seule, ne saurait exprimer la personne; la volonté, seule, non plus. Un élément purement immatériel, purement spirituel comme la volonté, ne suffit pas. Il faut la sphère du corps, la sphère délimitée du corps pour que l’on se mette à parler de la personne. L’âme, la volonté sans limites, débordent l’individuel, et n’ont rien de personnel. C’est le moi intelligible, illimité, celui qui intéresse les mystiques et les métaphysiciens. La volonté comme illimitée est un pouvoir, non une personne. La personne s’introduit quand, en plus de la volonté, on se met à parler d’un agent qui fait l’action. Or l’action passe par le corps—«sphère des actions libres »(6)—aussi la volonté se trahit en passant d’un pouvoir illimité à une action déterminée; elle se masque, elle devient une personne. La personne ne se conçoit que dans les limites du corps qu’elle exprime et protège, indéfiniment.

Personnalité multiple

Trois caractéristiques du trouble de «personnalité multiple» sont reconnues par les psychologues: -1) l’existence au sien de l’individu de deux personnalités ou plus; -2) la personnalité qui est dominante à un moment donné détermine la conduite de l’individu; -3) chaque personnalité est complexe et possède en propre ses caractéristiques de conduite. La question que l’on peut poser à partir de ces caractéristiques est celle-ci: Y a-t-il une personne qui serait l’hôte de toutes ces personnalités? Ou bien, comme les personnages du théâtre, les personnalités se succèdent sur scène selon le rythme successif des portes battantes et des mouvements de coulisse? La scène dans ce cas n’est autre que le monde où l’on avance, masqué, c’est-à-dire en tant que personne.


Le masque théâtral
Le prosopon: ce qui se présente à la vue donc, c’est-à-dire le visage, et par extension la personne elle-même, il a pour équivalent latin «persona» qui «renvoie à son tour au masque qui fait résonner (personare) la voix avant de désigner le personnage, la personnalité et la personne grammaticale»(7). Cet aspect grammatical se retrouve dans l’usage courant de l’apprentissage quand on parle du «je»-première personne du singulier-celui de qui vient l’énoncé; «tu»- deuxième personne-celui à qui l’énoncé est adressé; «il»-troisième personne-celui dont parle l’énoncé. La prosopopée, c’est le discours à la place de la personne. Citons deux prosopopées célèbres dans l’histoire de la philosophie: la prosopopée des morts dans le dialogue de Platon intitulé le Ménéxène et la prosopopée de Socrate dans le Discours sur les sciences et les arts de Rousseau. Dans le premier cas, les morts s’adressent aux vivants en leur disant de s’occuper de la vie à venir et dans le second cas, Socrate rappelle que les vertus perdent leur vérité dans le jeu des apparences. La prosopopée est donc une mise en scène des personnes par leur discours, un jeu théâtral en somme, fidèle à l’étymologie du mot persona (du verbe latin personare, per-sonare: parler à travers) qui désignait à Rome le masque que portaient les acteurs de théâtre. Ce masque avait pour fonction à la fois de donner à l’acteur l’apparence du personnage qu’il interprétait, mais aussi de permettre à sa voix de porter suffisamment loin pour être audible des spectateurs.------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Montaigne, Essais, III, 11, p.1029, PUF(2) Jean-Pierre Vernant, Au miroir de Méduse, in l’individu, l’amour, la mort, p.118.(3) Michael Edwards, Shakespeare et la comédie de l’émerveillement, Desclée de Brouwer, 2003, p.249.(4) Shakespeare, La nuit des rois. (5) F.Nietzsche, Fragments posthumes, X, 25, [363].(6) L’expression est de Fichte philosophe allemand du début du 19e siècle. (7) Jean Lallot, « Acteur », Vocabulaire européen des philosophies, p 23.

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