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Les hirondelles de Kaboul
Vingt-et-unième épisode: Celle qui a tué son mari
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1652 Le 01/12/2003 | Partager

. Résumé:Mohsen et Zunaira se sont battus. Zunaira vient de tuer son mari. Sans le moindre doute, elle sera lapidée, sans procès, sans défense. Un milicien des Talibans vient avertir Atiq, le geôlier, de se préparer à recevoir la prisonnière.-----------------------------------------Horrifié par son geste, Mohsen considère sa main. Comment a-t-il osé? Il ne se souvient pas d'avoir levé le petit doigt sur Zunaira une seule fois. A aucun moment, il ne s'est imaginé capable de l'apostropher ou de lui reprocher quoi que ce soit. Il regarde sa main, l'air de ne pas la reconnaître. “Qu'est-ce qu'il nous arrive?” bredouille-t-il. Littéralement bouleversé, il s'accroupit en tremblant comme une feuille devant sa femme.- Pardonne-moi. Je ne voulais pas...Zunaira le repousse, parvient à se relever et titube vers la salle.Il la poursuit, suppliant.- Tu n'es qu'un vulgaire mufle et tu ne vaux guère mieux que ces fous furieux qui se pavanent dehors.- Pardonne-moi.- Je le voudrais que je ne le pourrais pas.Il lui saisit le bras. Elle se retourne d'un bloc, ramasse ses dernières forces et le catapulte contre le mur. Mohsen trébuche sur un carton et tombe à la renverse. Sa tête heurte une saillie dans la paroi avant de se cogner violemment sur le sol. En recouvrant ses esprits, Zunaira s'aperçoit que son mari ne bouge pas. La nuque bizarrement tordue, il gît par terre, les yeux grands ouverts et la bouche béante. Sur son visage blême, une étrange sérénité s'est installée, à peine faussée par le filament de sang qui s'est échappé d'une narine.- Oh! mon Dieu! s'écrie-t-elle.. Le geôlier averti- Le chef Qassim Abdul Jabbar te demande de ne pas quitter ton poste aujourd'hui, dit le milicien. Il a un nouvel arri-vage pour toi.Atiq, qui est assis sur un tabouret à l'entrée de la maison d'arrêt, hausse les épaules sans quitter des yeux les camions chargés de guerriers en train de quitter la ville dans une indescriptible frénésie. Les braillements des conducteurs et leurs coups de klaxon fendent la foule comme un brise-glace tandis que, amusés par le remue-ménage qu'occasionne le convoi, des galopins courent dans tous les sens en vociférant. La nouvelle est arrivée ce matin: les troupes du commandant Massoud sont tombées dans un traquenard et Kaboul envoie du renfort pour les anéantir.Le milicien regarde, lui aussi, les véhicules militaires traverser le quartier en coup de vent, une tempête de poussière à leurs trousses. Sa main noirâtre de cicatrices triture instinctivement la culasse de son fusil. Il crache sur le côté et maugrée:- Ça va barder ferme, cette fois-ci. Il paraît qu'on a perdu beaucoup d'hommes, mais ce renégat de Massoud est fait comme un rat. Il ne reverra plus son Panjshir de malheur.Atiq ramasse un verre de thé qui traînait à ses pieds et le porte à sa bouche. Il ferme un oeil à cause du soleil, dévisage le milicien avant de grogner:- J'espère qu'il ne va pas me faire poireauter toute la journée, ton Qassim. J'ai un tas de trucs à régler, moi.- Il ne m'a pas fixé l'heure. A ta place, je ne bougerais pas d'ici. Tu sais comment il est.- Je ne sais pas comment il est, et je ne tiens pas à le savoir.Le milicien plisse le front, qu'il a large et proéminent. Il considère le geôlier d'un air ennuyé:- Tu n'es pas bien, ce ma-tin, toi.Atiq Shankat repose son verre, les lèvres affaissées. La présence du milicien l'exaspère. Il ne comprend pas pourquoi il ne s'en va pas maintenant qu'il a fait part de son message. Il le fixe un instant, lui trouve un profil rebutant avec sa barbe ébouriffée, son nez aplati et ses yeux chassieux au regard inexpressif.- Si tu veux, je peux m'en aller, dit le milicien comme s'il lisait dans les pensées du garde-chiourme. Je n'aime pas déranger les gens.Mais le milicien s'accroupit brusquement pour s'emparer du verre du gardien.- Tu es quelqu'un de sympathique, dit-il. J'ignore ce que tu as ces derniers temps, mais ça ne fait rien, je ne t'en voudrais pas si tu me chasses.- Je ne te chasse pas, soupire Atiq en le regardant boire dans son verre avec dégoût. C'est toi qui parles de t'en aller.. Qassim arrive enfinLe milicien acquiesce. A croupetons, il s'adosse contre le mur et se remet à tripoter sa kalachnikov.Le milicien finit par donner un coup de crosse sur le sol et se redresser, certain que le gardien se gausse de lui- Tu n'es pas bien aujourd'hui, toi. Franchement, tu n'es pas bien du tout.Sur ce, il crache par terre et s'éloigne en marmonnant des imprécations.Tard dans l'après-midi, Qassim Abdul Jabbar arrive dans un fourgon délabré. Les deux miliciennes qui l'accompagnent se saisissent de la prisonnière et la bousculent à l'intérieur de la bâtisse. Atiq enferme à double tour sa nouvelle pensionnaire dans une petite cellule malodorante, au bout du corridor. La tête ailleurs et le geste machinal, il n'a pas l'air de se rendre compte de ce qui se passe autour de lui. Qassim l'observe en silence, les bras croisés, le regard intense par-dessus sa haute stature de lutteur. Lorsque les deux miliciennes retournent dans le fourgon, il lui lance:- Tu auras au moins de la compagnie.- Tu parles!- Tu ne veux pas savoir ce qu'elle a fait?- Ça va m'avancer à quoi?- Elle a tué son mari.- Ce sont des choses qui arrivent.Qassim perçoit le dégoût grandissant du gardien. Cela l'exaspère au plus haut point, mais il se défend de céder à la tentation de le remettre à sa place. Il lisse sa barbe d'un air absorbé et, se retournant vers le fond du corridor, il ajoute:- Elle va rester un peu plus longtemps que les autres.- Pourquoi? s'enquiert Atiq agacé.- A cause du grand meeting qui se tiendra le vendredi au stade. Des convives de haut rang sont attendus. Les autorités ont décidé d'opérer une dizaine d'exécutions publiques pour mettre de l'ambiance. Ta pensionnaire fera partie du lot. Au début, les qâzi voulaient qu'on la passe par les armes sur-le-champ. Puis, comme aucune femme n'était programmée pour vendredi, ils ont prolongé son sursis de cinq jours.Atiq hoche la tête, sans conviction.Qassim lui pose une main sur l'épaule.- Nous t'avons attendu l'autre soir, chez Haji Palwan.- J'ai eu un empêchement.- Les soirs d'après, aussi.Atiq préfère battre en retraite. Il se retire dans le cagibi qui lui sert de bureau. Qassim hésite un instant avant de lui emboîter le pas.- As-tu réfléchi à mes propositions?Atiq émet un petit rire, bref et nerveux.- Il faudrait que j'aie une tête pour réfléchir à quelque chose.- C'est toi qui refuses de la relever. Les choses sont claires. Il suffit juste de les regarder en face.- Je t'en prie, Qassim, je n'ai pas envie de remettre ça sur le tapis.- D'accord, s'excuse Abdul Jabbar en levant ses deux mains à hauteur de sa poitrine, je retire ce que je viens de dire. Mais, pour l'amour du ciel, dépêche-toi de nous débarrasser de cette mine de mauvais augure.Atiq Shankat n'a pas compris tout de suite. Une sorte de déclic a fusé en lui et un souffle tétanisant l'a traversé de la tête aux pieds, comme si une douche glacée s'était déversée sur son corps. La casserole qu'il tenait entre les mains lui échappe et s'écrase par terre, répandant des boulettes de riz dans la poussière. Pendant trois ou quatre secondes, il croit halluciner. Assommé par l'apparition qui vient de le frapper de plein fouet, il se replie sur son cagibi pour tenter de reprendre ses sens. - La hawla! s'exclame-t-il, tétanisé.Après avoir recouvré une part de sa lucidité, il retourne dans le corridor chercher la casserole, récupérer le couvercle qui a roulé plus loin et ramasser les grappes de riz éparpillées sur le sol. Tout en continuant de nettoyer, il lève précautionneusement les yeux sur les barreaux cadenassés, et là, au beau milieu de la cage, la vision féerique!... La prisonnière a retiré son tchadri. Assise en tailleur, les coudes sur les genoux et les mains jointes sous le menton, elle prie. Atiq est éberlué. Jamais il n'a vu splendeur pareille auparavant. La détenue est d'une beauté inouïe, avec son profil de déesse, ses longs cheveux déployés dans le dos, et ses yeux immenses, semblables à des horizons. On dirait une aurore en train d'éclore au coeur de ce cachot infect, sordide, funeste.Hormis celui de son épouse, Atiq n'a pas vu un seul visage de femme depuis plusieurs années. Il a même appris à vivre sans. Pour lui, à part Mussarat, il n'y a que des fantômes, sans voix et sans attraits, qui traversent les rues sans effleurer les esprits; des nuées d'hirondelles en décrépitude, bleues ou jaunâtres, souvent décolorées, en retard de plusieurs saisons, et qui rendent un son morne lorsqu'elles passent à proximité des hommes.---------------------------------------Vingt-deuxième épisode: Atiq perd la tête devant sa prisonnière

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