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Les hirondelles de Kaboul
Vingt-deuxième épisode: Atiq perd la tête devant sa prisonnière
Yasmina KHADRA

Par L'Economiste | Edition N°:1653 Le 02/12/2003 | Partager

. Résumé:Zunaira vient d'être amenée dans la prison d'Atiq: elle a tué son mari par accident. Mais son exécution, contrairement à l'usage, n'a pas lieu tout de suite. Les chefs talibans pour honorer des invités de marque, désirent qu'une femme figure parmi les mises à mort publiques du vendredi. Un sursis de cinq jours pendant lesquels Atiq va côtoyer sa prisonnière, qui vient d'enlever son tchadri… --------------------------------------Un voile tombe, et une merveille en jaillit. Atiq n'en revient pas. Une femme intégrale, compacte; un visage de femme authentique, tangible, intégral lui aussi, là, devant lui? Inimaginable. Il y a si longtemps qu'il a divorcé d'avec une telle réalité qu'il la croyait bannie des mentalités. Quand il était plus jeune, au sortir de l'adolescence, il lui arrivait de profaner le repaire de quelques cousines pour les observer de loin, en catimini, attentif à leurs éclats de rire, à leur vénusté et à la souplesse de leurs remuements. Il avait même été amoureux d'une institutrice ouzbek, de dix ans son aînée, dont les tresses infinies rendaient la démarche aussi envoûtante qu'une danse mystique. Il était persuadé, à cet âge vacant où les légendes résistent pathétiquement aux sièges des préjugés et des traditions, qu'il lui suffisait de rêver d'une fille pour entrevoir une aile du paradis. Ce n'était pas, certes, le plus sûr chemin pour y accéder, mais il était le moins inhumain... Puis, plus rien. Le monde des audaces exquises se disloque et s'effrite. Les songes se voilent la face. Une cagoule grillagée se rabat et confisque tout, les rires, les sourires, les regards, la fossette dans les joues, le froufrou des cils...Le lendemain, Atiq s'aperçoit qu'il a veillé la nuit entière, assis dans le couloir face à la détenue, qu'il ne l'a pas quittée des yeux un seul instant. Il se sent tout drôle, avec la tête légère et la gorge meurtrie. Il a l'impression de s'éveiller dans la peau de quelqu'un d'autre. Telle une possession foudroyante, quelque chose l'a investi jusque dans ses intimes replis, habite ses pensées, martèle son pouls, cadence son souffle, anime le moindre de ses frémissements, tantôt roseau rigide et ferme, tantôt lierre reptilien s'enchevêtrant autour de son être. Atiq n'essaye même pas d'y voir clair. Il subit, sans en pâtir, une sensation vertigineuse et implacable, une ivresse extatique qui malmène ses retranchements au point de lui faire oublier ses ablutions. Cela ressemble à un sortilège, sauf que ce n'en est pas un. Atiq mesure la gravité de son inconvenance et n'en a cure. Il s'abandonne quelque part, très loin et si proche, à l'écoute de ses plus imperceptibles pulsations et sourd aux rappels à l'ordre les plus péremptoires.- Qu'est-ce qui ne va pas? lui demande Mussarat. Ça fait cinq fois que tu ajoutes du sel sur ton riz sans y goûter, que tu n'arrêtes pas de porter la tasse d'eau à tes lèvres, sans en avaler une gorgée.. Mussarat devine toutAtiq considère son épouse d'un air hébété. Il ne semble pas saisir le sens de ses propos. Ses mains tremblent, sa poitrine s'emballe et son souffle connaît, par moments, une sorte de suffocation. Il ne se rappelle pas comment il a traversé le quartier avec ses mollets ramollis et le vide dans sa tête, ne se souvient pas d'avoir rencontré quelqu'un dans les rues où, d'habitude, il ne peut se hasarder sans être interpellé ou salué par une connaissance. De toute sa vie, pas une fois il n'a connu l'état dans lequel il s'amenuise depuis la veille. Il n'a pas faim, il n'a pas soif, le monde ambiant ne l'effleure même pas; il est en train de vivre quelque chose de prodigieux et de terrifiant à la fois, mais pour tout l'or de la terre, il ne voudrait s'en défaire: il est bien.- Qu'est-ce que tu as, Atiq?- Pardon?- Dieu soit loué, tu entends. J'ai cru que tu étais devenu sourd-muet.- De quoi parles-tu, à la fin?- De rien, renonce Mussarat.Atiq repose la tasse par terre, puise une pincée de sel dans une terrine naine et se remet à saupoudrer sa ration de riz, machinalement. Mussarat porte sa main à sa bouche pour cacher un sourire. La distraction de son mari l'amuse et l'inquiète mais, reconnaît-elle, l'éclat de son visage est reposant. Rarement elle l'a vu aussi attendrissant de maladresse. On dirait un enfant qui revient d'un spectacle de marionnettes. Ses yeux pétillent d'un éblouissement intérieur et sa fébrilité est à peine croyable chez lui qui ne vibrait que d'indignation lorsqu'il ne menaçait pas de dévaster ce qui se trouvait à portée de sa colère.- Mange, l'invite-t-elle.Atiq se raidit. Son front se ramasse autour de ses sourcils. Il se redresse d'un bond en claquant ses mains sur ses cuisses.- Mon Dieu! s'écrie-t-il en courant vers son trousseau de clefs accroché à un clou. Je suis impardonnable.. Atiq oublie son turban et sa cravacheMussarat tente de se relever. Ses bras décharnés de grande malade fléchissent, et elle retombe sur le grabat. Terrassée par son effort, elle s'adosse contre la paroi et dévisage son mari.- Qu'est-ce que tu as encore fait?Et Atiq, tarabusté:- J'ai oublié de donner à manger à la détenue.Il pivote sur ses talons et disparaît. Mussarat reste songeuse. Son mari est sorti en oubliant son turban, son gilet et sa cravache. Cela ne lui arrive guère. Elle attend de le voir revenir les chercher. Atiq ne revient pas. Mussarat en déduit que son geôlier occasionnel de mari n'a plus toute sa raison. Assoupie sur une couverture usée, Zunaira évoque une offrande. Autour d'elle, la cellule vacille sous les feux de la lampe-tempête, les encoignures lardées d'éclaboussures acérées. On entend striduler la nuit, épaisse et poisseuse, sans réelle profondeur. Atiq repose par terre un plateau chargé de brochettes qu'il a payées de sa poche, d'une galette et de quelques baies. A croupetons, il tend la main sur la prisonnière pour la réveiller. Ses doigts se suspendent par-dessus l'épaule ronde. Il faut qu'elle reprenne des forces, se dit-il. Ses pensées ne parviennent pas à stimuler son geste; sa main demeure interdite dans le vide. A reculons, il va s'adosser au mur, croise les bras autour de ses jambes, fiche le menton entre ses genoux et ne bouge plus, les yeux rivés sur le corps de la femme dont l'ombre, façonnée par la blancheur éclatante de la lampe, dessine un paysage de rêve sur la paroi qui lui sert de toile. Atiq est sidéré par la sérénité de la détenue, ne croit pas la quiétude capable de mieux se mettre en évidence ailleurs que sur ce visage limpide et beau comme une eau de source. Et ces cheveux noirs, lisses et souples, que le moins hardi des souffles soulèverait dans les airs aussi aisément qu'un cerf-volant. Et ces mains de houri, transparentes et fines, que l'on devine douces comme une caresse. Et cette bouche petite et ronde...---------------------------------Vingt-troisième épisode: «Je ferais n'importe quoi pour toi»

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