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Après les inondations, incendies… comment faut-il surmonter les catastrophes?Par Boris CYRULNIK

Par L'Economiste | Edition N°:1423 Le 25/12/2002 | Partager

Des pistes d'atterrissage noyées, des raffineries en feu,… peut-on encore appeler ça une catastrophe naturelle?Je crois qu'on peut dire «oui«, dans la mesure où une inondation, une tornade, un incendie de forêt qui auraient existé même si l'homme n'avait pas existé, prennent une dimension inévitablement humaine puisque cette catastrophe existe aussi dans l'esprit de l'homme.Je ne voudrais pas parler des tragédies humaines provoquées par cet événement: les morts, les familles ruinées, les bâtiments détruits. Je voudrais me cantonner à l'aspect psychologique de ce type d'événement.. Et M. Neandertal aimait encore ses mortsQuand un corps est stable, on comprend mal comment il est structuré. Mais à l'occasion d'une fracture ou d'un effondrement, on peut analyser sa construction, mieux comprendre comment il fonctionnait avant la catastrophe et organiser alors un changement bénéfique. En biologie, on appelle ce phénomène «évolution catastrophique«: ce qui ne veut pas dire que l'évolution est une catastrophe, mais au contraire qu'une meilleure adaptation a été possible grâce à la catastrophe.C'est ainsi que la mort, qui est la plus naturelle de toutes les catastrophes, est à l'origine de notre aventure artistique et des premiers rituels qui ont structuré nos sociétés. Quand, il y a 400.000 ans, Monsieur Neandertal a compris que celui qu'il aimait n'était plus de ce monde, il a perçu la mort et s'est représenté la mort. Celui qu'il aimait encore vivait encore en lui, alors qu'il comprenait bien qu'il ne serait plus jamais là. Alors, comme il ne supportait pas l'idée de jeter le corps de celui qu'il aimait et vivait encore en lui, il a inventé les sépultures, a déposé des coquillages sur son crâne, jeté des pétales de fleurs sur son corps et disposé autour de lui des cailloux peints, de façon à leur faire signifier «ceci est une sépulture et contient le corps de quelqu'un que j'aime encore«.La mort donnée par les armes, les silex tranchants, les lanceurs en os plats, les arêtes pointues furent à leur tour gravées et décorées par des dessins qui représentaient l'animal ou l'homme qu'on espérait tuer.J'imagine qu'après avoir inventé l'art déco des sépultures et la peinture réaliste des armes, nos ancêtres ont dû inventer des chants pour pleurer joliment, et des mots magiques pour agir sur le réel.Nous retrouvons ce même scénario, quelle que soit notre culture, face à une catastrophe naturelle.Ce qui est frappant, tout de suite, après la catastrophe, c'est le silence. La terre tremble, l'eau monte, la tornade fracasse et soudain, c'est le silence qui devient effrayant parce que les hommes sont sidérés par la rupture de l'ordre du monde qui vient de leur arriver.. Celui qui n'a rien vu doit parlerTout de suite après, dès que les survivants sont réunis, c'est le fracas des mots qui est assourdissant. Tout le monde veut parler, dire ce qui s'est passé ou plutôt le demander. Car ce qui est très étonnant c'est que les questions des traumatisés sont presque toujours les mêmes:Que s'est-il passé? Est-ce que je suis vivant? Est-ce que ça va recommencer? Et c'est celui qui n'était pas là, pas présent sur le terrain, ni même témoin de la catastrophe, c'est à celui-là de répondre et de rassurer le traumatisé. Cette attitude peut paraître illogique et pourtant on peut le comprendre quand on sait que le traumatisé a été submergé par l'événement. On ne peut rien comprendre quand sa maison s'effondre sur soi, on ne voit rien quand on est roulé sous l'eau, on ne sait pas quelle est l'ampleur du désastre quand on a fui l'incendie et qu'on découvre avec étonnement qu'on est brûlé sur une partie du corps. Dans l'esprit du traumatisé, seul celui qui n'était pas embarqué dans le tourbillon de la catastrophe peut avoir un regard assez éloigné pour savoir ce qui s'est passé et dans quel état est le blessé.Les mots qui suivent le fracas ont donc pour fonction de réintégrer le traumatisé dans le monde des humains d'où il a été chassé par la catastrophe.. Pourquoi reconstruit-on toujours sur les ruines?Plus tard seulement, dans l'après-coup, il cherchera à se représenter ce qui lui est arrivé. Alors, très souvent, il retourne dans les ruines de sa maison, il escalade la lave encore chaude qui a brûlé ses champs, il fouille la boue qui a recouvert son village, il cherche un indice de son passé, une photo, un objet, une preuve matérielle que c'est bien là qu'il a vécu, qu'un jour il a eu une identité, vivant dans ce lieu qu'il ne reconnaît plus. Le moindre objet sera conservé comme une relique, encadré, posé sur une table à portée du regard, ou soigneusement rangé dans son portefeuille. Ce morceau d'objet, détritus en temps de paix, lui permet de recoller les morceaux de son Moi fracassé par la catastrophe. Cette recherche d'identité explique l'hyperattachement au site de la catastrophe, comme les Italiens qui rebâtissent sur les pentes du Vésuve.. Construire la solidarité et le sensPlusieurs mois plus tard, quand les morts seront comptés, quand les blessures physiques seront suturées, quand la ruine sera évaluée, alors seulement, il faudra envisager la déchirure traumatique à l'intérieur de chaque âme. On ne revient pas à la vie impunément, et les mécanismes de défense psychologique seront mis à l'épreuve. Essentiellement deux impliquent les réactions sociales: la solidarité et l'explication par la rumeur.La solidarité réchauffe les blessés de l'âme. Ce geste de la main, ce sourire, cette petite offrande alimentaire qui n'avaient aucun sens en temps de paix prennent une hypersignification au moment de l'épreuve. «Je ne savais pas que mon voisin attachait tant d'importance à moi… Je n'avais pas compris que je pouvais compter sur lui«.Ceux qui ne pourront pas recevoir ces minuscules signes de solidarité souffriront en grande majorité du syndrome post-traumatique. Chassés de l'humanité par la catastrophe naturelle, ils n'auront pas été invités à la réintégrer et leur âme, comme celle des revenants, ni vraiment morte, ni vraiment vivante flottera entre deux mondes.L'autre mécanisme de défense nécessaire consiste à donner sens à l'épreuve, sinon c'est trop stupide, trop grave d'être tué, mutilé, ou ruiné, comme ça, pour rien. Alors, dans cette nécessaire quête de sens, la solution la plus facile consiste à colporter des rumeurs. Il y en a toujours en temps de catastrophe. Elles apportent un bénéfice immédiat: on se sent mieux quand on a «compris« ce qui nous est arrivé, parce que désormais, le monde est clair, on sait ce qu'il faut faire, on peut s'associer pour entreprendre une réparation ou une vengeance, on a un programme d'action quand on sait d'où vient le mal, on peut ainsi poursuivre la solidarité chaleureuse, et continuer à se préparer en attaquant l'agresseur.L'ennui de ce mécanisme de défense c'est qu'il protège psychiquement, mais n'agit pas sur le réel. Il ne répare pas la cause du mal et met en place une bombe à retardement en se trompant d'adversaire et en provoquant des troubles relationnels. Lors des inondations de la Somme en France l'hiver dernier, la plupart des habitants étaient convaincus que le gouvernement avait détourné l'eau pour protéger les Parisiens et caché le nombre de morts réel. On attribue toujours un sens à ce qui nous arrive, pour ne pas être hébété par la catastrophe naturelle, encore faut-il que ce sens désigne une part de réel. Dans ce cas, il s'agit d'explications qui empêchent les rumeurs.Quand la solidarité et la quête de sens n'ont pas pu protéger les blessés, on assiste alors à un syndrome post-traumatique où les blessés de l'âme, ralentis, indifférents se désengagent de la vie familiale et sociale pour moins souffrir mais en fait, ils souffrent en cachette, en revoyant chaque soir, sans oser le dire, les images de l'horreur.Beaucoup de pays qui n'ont pas pu affronter les catastrophes naturelles avec ces deux mots, solidarité et sens, payent aujourd'hui cette erreur en côtoyant une partie de la population complètement désengagée de la vie sociale.

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