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Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca»,
Trentième épisode: Les monstres de l’Histoire

Par L'Economiste | Edition N°:4605 Le 10/09/2015 | Partager

Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro, le sergent américain,

Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman de l’été.

 

Résumé: Le sergent Louis Shapiro  se rétablit à l’hôtel d’Anfa. Il est le témoin privilégié d’une des plus importantes réunions de la deuxième guerre mondiale...

TAS vraiment eu du bol que je te trouve, sergent, t’étais à moitié mort mais tu tenais encore ta baïonnette enfoncée dans le bide d’un fuckin’ tirailleur. T’avais plus une goutte de sang dans les veines quand je t’ai transporté à l’hosto avec le brancardier, sergent, t’étais vidé, t’étais devenu encore plus casher que casher. Et maintenant, regarde-toi, tu es plus cool que Frank Sinatra. Qui mieux que toi?
- Personne.
- Le roi du pétrole.
- Tu sais quoi, Dooley? Je crois qu’après la guerre, je vais revenir dans ce pays, je vais monter un bar et toi, tu joueras du piano.
- Ici?
- Tu trouves pas que c’est le paradis?
- Sûr.
- D’où tu es, toi?
- Du comté d’Appanoose, dans l’Iowa.
Louis englobe le paysage d’un geste circulaire.
- Compare un peu? Tu as ça, dans ta ville de ploucs? Dooley suit le geste du sergent, il regarde autour de lui.
L’abondance du buffet, les boissons fraîches, les washingtonias, la piscine et pas une remarque sur sa couleur de peau.
- Ouais, après tout, c’est peut-être bien ça, le paradis… Trois jeunes filles rient, étendues sur des serviettes kaki étalées sur la pelouse, les premiers effectifs féminins de l’armée, les nouvelles Women’s Army Corps. Elles profitent d’une permission, l’une d’elles prend des photos avec un appareil à soufflet. Leurs uniformes sont suspendus aux baleines d’un parasol. Un serveur marocain s’arrête devant elles, le plateau alourdi par des boissons colorées. Un V-disc de Count Basie tourne à 78 tours minute sur un pick-up monumental. Blue and Sentimental. Le piano laconique du Count sous l’élégant saxo de Lester Young.
- Je suis d’accord, c’est le paradis. Pianiste de bar? Sérieux?
- On m’a dit que tu jouais au club, à la base, et que t’avais la pêche.
- Ouais, c’est vrai, mais…
- Mais quoi?
- En fait, j’ose pas y retourner.
Louis attend une explication qui ne vient pas.
- Pourquoi? demande-t-il après un silence.
- J’ai tué un type.
Louis se redresse sur sa chaise longue.
- Déconne pas. Qui?
- Un soldat sénégalais.
- Mais pourquoi t’as fait ça, Dooley? dit-il en se laissant tomber en arrière, la tête entre les mains.
- Je suis avec une putain, je lui demande son prix, un fuckin’ Sénégalais arrive, il me dit des choses que je comprends pas, je demande à un type qu’est là s’il peut me traduire, il me dit que l’autre négro me traite de fils d’esclave alors je l’ai fait taire.
Louis ouvre grand la bouche.
- Dooley, tu es trop susceptible!
- Un peu bourré, aussi.

- Putain, ça s’est passé quand?
- Il y a deux mois.
- Ça va, c’est fini, il y a prescription, t’es peinard.
- J’espère, mais quand même j’ai la trouille, parce qu’il y avait du monde, dit Dooley. On était devant le Bousbir, tu connais pas encore, c’est le quartier des putes, tu verrais ça, c’est des femmes les unes à côté des autres, alors c’était plein de rangers et de marines qui venaient vidanger leurs couilles.
- Tu vas pas me dire que t’as fait ça devant témoins?
- Oui, je sais, c’est con.
Louis brandit son manuel de conversation.
- Putain, Dooley. Je pensais que t’avais un cerveau entre les deux oreilles, mais t’es plus con que con, je sais pas comment dire, mais t’es tellement con qu’il y a pas de mots dans le dictionnaire pour dire comment t’es con.
- J’étais bourré, quoi. Et quand je suis sorti du coaltar, qu’est-ce que j’apprends? J’apprends que les petits copains du négro ont cru que c’était un Arabe qui l’avait buté, alors ils sont descendus en médina et ils ont tiré sur tout ce qui bougeait. Un carnage, c’est pas croyable. Un millier de morts, à ce qu’on dit.
- Bordel.
- Si un type de chez nous qu’était là me reconnaît et qu’il l’ouvre parce qu’il est bourré ou qu’il me cherche des poux dans la calebasse ou je sais pas quoi, je suis bon pour le conseil de guerre.
- Bordel de bordel. Mille morts, c’est pas rien.
- Oui, je sais, c’est plus de gens que dans mon comté, ça c’est sûr.
- T’arrives à dormir, après ça?
Dooley émet un geste d’indifférence.
- Ben quoi? J’en connaissais aucun.
- Je pense à toi, pas aux autres.
- Moi, j’ai la trouille!
- À ta place, je serais blanc comme un linge. Louis a éclaté de rire à sa propre plaisanterie.
- Ben, c’est sûr que je prie Dieu tous les jours pour pas qu’il m’arrive quelque chose de pire, alors c’est sûrement Lui qui m’a fait tomber sur toi. Toi qu’as des relations depuis que t’es un héros, tu peux pas me trouver un job peinard où la MP(1) peut pas venir me chercher?
- Je vois notre président, je lui file une grande tape dans le dos et je lui dis: Hé, Franklin, qu’est-ce que tu peux faire pour mon pote, il a fait une petite bêtise, il aurait besoin d’un job?
Dooley ouvre de grands yeux.
- Sérieux? C’est comme ça que tu parles au président? Louis en pleure, de rire.
- Tu vois pas que je déconne?
- Qu’est-ce que tu me conseilles?
- Barre-toi.
- Où?
- N’importe où, mais barre-toi.
- Déconne pas, je te parle sérieusement. Toi, tu déconnes toujours.
- Je te parle sérieusement. Tu te trouves une jolie petite Marocaine - pas au bordel! -, tu t’installes chez elle, tu désertes et l’armée t’oublie. Et après, quand j’ouvre mon bar, tu sors de ton trou et tu viens jouer du piano.
- Sérieux? Tu m’embauches?
Sortis de l’hôtel, deux rangers s’avancent en faisant signe de dégager les abords de la piscine.
Louis tourne la tête vers eux.
- Je sens qu’on va nous virer.
Les trois jeunes femmes soldats ont cessé de rire, elles s’empressent d’enfiler leurs uniformes par-dessus les maillots.
- Shit, c’est toujours au moment où je suis le mieux qu’ils me font dégager, dit Louis.
Dooley l’aide à s’extraire de son transat.
- Quand les grosses huiles viennent prendre le soleil autour de la piscine, dit Louis en ramassant le verre qu’il n’a pas terminé de boire, j’ai pas le droit de sortir de ma piaule, des fois qu’il me viendrait à l’idée de jouer les John W. Booth(2).
- Keep cool, boy, aux prochaines élections, c’est toi le président, les Américains aiment les héros.
- Je vais d’abord siffler mon rhum, on verra après.
- T’es un grand déconneur, sergent, dit Dooley en tapant dans sa main avec un grand rire. Si t’as une fuckin’ meilleure idée pour me mettre à l’abri, tu m’appelles.
- J’en ai pas. Fais gaffe à toi, vieux pote. Louis regagne sa chambre.
Dooley va vers la sortie de l’hôtel, accompagné par le regard soupçonneux des rangers.
- Me regardez pas comme ça, ooh boys, leur lance-t-il au passage, je suis Cheetah, c’est moi qui lui ai sauvé la vie, à Tarzan.

En approchant de son bungalow, appuyé sur sa canne, Louis trébuche et manque de tomber en se prenant les pieds dans des fils tendus au sol par un technicien.
- Fais gaffe à pas te casser la gueule, lui lance Frank Capra en mâchonnant un cigarillo, installé sur le chariot de la caméra que pousse un machiniste. N’oublie pas que je dois te piquer ta solde au poker.
- Compte là-dessus! lâche Louis en pénétrant dans ses appartements.
- Get out, get out! lancent des membres du service d’ordre en frappant dans leurs mains pour activer le départ des indésirables.
Deux minutes plus tard, il n’y a plus personne autour de la piscine excepté les rangers responsables de la sécurité des hommes d’État, le réalisateur et ses assistants.
Les yeux plissés par la lumière, la main en visière au-dessus du front, le président Roosevelt apparaît le premier dans un fauteuil roulant que pousse un officier d’ordonnance, suivi à quelques pas par Churchill, habillé comme à Londres. Lourd costume noir, gilet barré d’une chaînette, nœud papillon coincé sous le menton.
- Ne pensez-vous pas qu’il serait plus prudent de votre part de mettre un chapeau? dit le Premier ministre anglais en collant le sien sur son crâne chauve. - Non, je n’en avais pas à la naissance, répond Roosevelt en ajustant le plaid qui recouvre ses cuisses. Vous êtes prêt, Capra?
- Donnez-moi cinq minutes, monsieur le président, dit le réalisateur en ordonnant un changement dans l’orientation d’un pare-soleil.
La démarche raide pour ne pas perdre un centimètre de sa haute taille, le général de Gaulle arrive à son tour, l’air boudeur, précédant Giraud dont le regard inexpressif se fond dans l’ombre du képi.
- On n’est tout de même pas dans un pays occupé, grogne le général en rejoignant Churchill. Je m’insurge contre le fait que nous soyons protégés et encerclés par des patrouilles américaines alors que nous sommes, que je sache, dans un pays placé sous la protection de la France. J’exige une compagnie française aux côtés de nos alliés. (Se tournant vers Giraud, sur le ton du professeur qui admoneste son élève:) Je m’étonne que vous n’y ayez pas songé, général.
Giraud ne répond pas, il est écrasé par les monstres de l’Histoire qui l’entourent.
Feignant d’ignorer sa présence, de Gaulle prend place sur le banc, entre le Premier ministre anglais et le président américain.
- Je suis prêt, monsieur le président, annonce Capra, le visage collé à l’œilleton de la caméra. C’est quand vous voulez.
- Serrez-vous la main, dit Roosevelt en rapprochant du geste de Gaulle et Giraud. Nous désirons dorénavant traiter avec une France unie, une France libre qui parle d’une même voix.

 

                                                

Tito Topin

 

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

 

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(1) Military Police
(2) John Wilkes Booth, assassin du président Lincoln

 

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