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Roman de l'été

«Les enfants perdus de Casablanca»,
Vingt-neuvième épisode: Convalescence sous le soleil

Par L'Economiste | Edition N°:4604 Le 09/09/2015 | Partager

Jilali Lamrani, l’avocat marocain, Louis Shapiro,

le sergent américain, Lucas, le pied-noir, ou encore la belle Gabrielle, sont au cœur de cette œuvre qui peut  se lire entre intrigue historique  et policière. L’auteur Tito Topin  y retranscrit l’ambiance de Casablanca entre 1942 et 1955, avec pour fil rouge un savant dosage de romance, de lutte pour l’indépendance et de cohabitation de plus en plus difficile entre communautés. Topin donne encore une fois  un aperçu  de son aisance à décrire la psychologie tourmentée de ses personnages principaux. Le tout à travers un souci du saut temporel, sans que cela ne nuise à la cohérence de l’ensemble, constaté tout au long de l’ouvrage.
L’Economiste en accord avec les Editions Denoël et l’auteur offre à ses lecteurs cette œuvre en roman de l’été.

Résumé: La colonisation française, à commencer par le sinistre Pascal Boniface, est impliquée dans le massacre des Marocains par des tirailleurs sénégalais.  Jilali rejoint la résistance.

Hôtel d’Anfa
1943

Dominant l’océan et ses rochers incrustés de piscines d’eau de mer, l’hôtel d’Anfa est situé sur le sommet de la colline du même nom, dans les abords les plus chics de la ville. Les Casablancais qui disposent d’une certaine aisance s’y retrouvent volontiers autour d’un long drink. À travers les baies vitrées du restaurant de l’hôtel, le Panoramique, on embrasse l’étendue de la ville blanche, le ruban de côte rocheuse empanaché d’écume qui va du port d’où s’élèvent les hautes cheminées des navires de guerre jusqu’au marabout de Sidi-Abderrahmane. Entre ces points éloignés s’égrènent, le long d’une route en corniche, la pointe d’El Hank avec ses éboulis de roches noires et son phare, le Lido, premier établissement de bains alimenté en eau de mer, les nouvelles plages d’Aïn-Diab

avec leurs bois touffus de tamaris et de jujubiers qui viennent mourir sur la ligne de dunes et surtout l’immense plan d’eau de la piscine municipale — la plus grande du monde(1) —, contre lequel les vagues du large viennent se briser. Dès le début du protectorat, de belles propriétés se sont édifiées sur les flancs de cette colline d’Anfa, bénéficiant de l’air frais de l’Atlantique, entourées de jardins dégorgeant de bou-gainvillées cascadantes, de plumbagos, d’agapanthes, d’hibiscus et de toutes sortes de fleurs éclatantes de couleur à l’ombre des palmiers dattiers, des washingtonias, des figuiers banians et des grands eucalyptus.
Quelques-unes de ces luxueuses demeures ont été réquisitionnées pour y recevoir les chefs d’État alliés conviés à la conférence destinée à préparer la stratégie des Alliés après la guerre. C’est ainsi que le président américain Franklin D. Roosevelt loge dans la villa Dar-Es-Saâda, une des premières villas construites dans le style Art déco par le Suisse Erwin Hinnen, tandis que l’ordonnance de Winston Churchill défait les bagages du Premier ministre anglais dans la villa Mirador, voisine de la première. Par mesure de précaution, celles qui n’ont pas été réquisitionnées ont été vidées de leurs occupants qu’on a provisoirement répartis dans des hôtels en ville. Des rouleaux de barbelés solidement gardés par des marines américains contrôlent tous les points de passages de la colline.
Un des rares clients de l’hôtel d’Anfa à ne pas avoir été évacué par les services de sécurité, en raison de son prestige et de son état de santé, est le sergent Louis T. Shapiro.
Une semaine auparavant, à peine convalescent, la poitrine encore bandée, la démarche soutenue par une canne à pommeau d’argent représentant la tête d’un aigle et généreusement offerte par les hommes de son bataillon, le sergent a quitté l’hôpital avec dans la poche un bon de réquisition pour une chambre bungalow dans ce désormais célèbre hôtel afin de se rétablir dans les meilleures conditions de confort et de service. Depuis que le général Patton est venu le décorer en personne sous la tente de la Red Cross, l’armée américaine, aux petits soins avec lui, s’est abstenue de le déloger, ce qui fait de lui le témoin privilégié d’une conférence où se joue le sort de la guerre en Europe. Ses nouveaux voisins de chambre sont Robert Murphy, le représentant des États-Unis en Afrique du Nord, très courtois à son égard, et Frank Capra, un brave type d’origine sicilienne qui lui fait l’amabilité de perdre systématiquement au poker. On lui a confié que c’est un cinéaste largement oscarisé.
Roosevelt, un grand admirateur de Mr Smith au Sénat, l’a pressenti pour filmer l’événement dans le cadre d’un documentaire de propagande intitulé Pourquoi nous combattons, destiné à expliquer aux Américains qui ne l’auraient pas compris le pourquoi de la lutte contre le Japon et l’Allemagne nazie.

Allongé au bord de la piscine de l’hôtel, dans un transat en osier ombragé par un indolent parasol, le sergent Louis T. Shapiro fait une sieste en maillot, un manuel de conversation franco-anglais en équilibre sur son ventre, un cuba libre à moitié plein posé à côté de lui, à même le sol, près d’un seau à glace où, bien qu’on soit en janvier, pas un glaçon n’a survécu à la température de l’après-midi.
Il lui a été fortement déconseillé de se baigner tant que sa blessure n’est pas cicatrisée, mais de toute façon il déteste l’eau en général, salée ou pas, de mer, de piscine ou de robinet. En revanche il ne déteste pas la présence autour de lui de naïades locales qu’attire la fraîcheur d’un bon bain accompagné de jus d’orange. Sa générosité en cigarettes et chewing-gums, associée à la réputation de héros qui a précédé son installation, a largement contribué à le rendre populaire auprès de jeunes et jolies filles malgré la pauvreté de son vocabulaire français, d’où sa volonté de ne pas s’éloigner du manuel de conversation intitulé SPEAKFRENCH qui a été distribué à tous les hommes avant le débarquement. Understand you. Je vous comprends. Don’t understand you. Je ne vous comprends pas.
S’il vous plaît, aidez-moi à trouver ma chambre. C’est la chambre 1 756. J’ai perdu ma clé. Puis-je avoir quelque chose à manger, à boire? Un hamburger, un hot-dog, une limonade? Un T-bone steak, un jus de fruits? Une petite laitue avec de la mayonnaise, un litre de rouge? Le chapitre qu’apprenait par cœur Louis T. Shapiro avant de s’endormir sur le transat s’intitulait avec simplicité: «L’amour». The love. Voulez-vous coucher avec moi? Êtes-vous propre? N’avez-vous pas de maladie vénérienne? Une syphilis? Des virus? Des bactéries? Des champignons? Des gonocoques? Une chlamydiose? Une gonorrhée? Un chancre mou? Un herpès génital? Un trichomonas? Des morpions? Un cancer de l’utérus? Quand avez-vous eu vos règles pour la dernière fois? Avez-vous une serviette propre? Un gant de toilette. Un antibiotique. C’est trop cher. Je n’ai pas l’intention de payer ce prix-là. Savez-vous où est l’hôpital le plus proche? Dans son sommeil, Louis T. Shapiro n’avait pas assez de mots pour remercier son état-major de le mettre en garde contre les terribles maladies que véhiculaient les jolies jeunes femmes qui venaient lui demander une cigarette avec un beau sourire.

                                                                   

Tito Topin

Considéré comme l’une des plus grandes signatures du polar français, Tito Topin compte à son actif une vingtaine de romans ainsi qu’une cinquantaine de scénarios de séries télé dont la plus célèbre est celle de l’inspecteur Navarro. Ce Casablancais, qui a entamé sa carrière dans le monde de la pub, a remporté plusieurs distinctions:  grand prix Mystère de la critique, considéré comme le concours de référence des romans policiers, pour «55 de fièvre» publié chez Gallimard et que L’Economiste avait proposé à ses lecteurs en roman de l’été en 2007,  grand prix de Littérature policière pour «Un gros besoin d’amour» en 1989, grand prix Polar de Cognac pour «Bentch et Cie» en 2006,  Plume de cristal au Festival international du film policier de Liège pour «Des rats et des hommes» en 2012.

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1. Conçue par l’architecte Maurice L’Herbier et inaugurée en 1934. Considérée comme la piscine la plus longue du monde à son époque (480 mètres de longueur pour 75 mètres de large), l’eau de mer y était renouvelée chaque jour par le jeu des marées et l’aide d’une station de pompage.
 

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