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Chronique

Au Liban, de vaines manifestations faute de révolution

Par L'Economiste | Edition N°:4604 Le 09/09/2015 | Partager

Comme Tamman Salam, le Premier ministre libanais,

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

l’a dit: «Le brin de paille a brisé le dos du chameau»(1). Le chef du gouvernement voulait, semble-t-il, reconnaître le bien-fondé des manifestations spectaculaires survenues à Beyrouth, ces derniers temps, pour protester contre le non-ramassage des ordures ménagères. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes libanais que de voir l’homme au pouvoir saluer ceux qui condamnent son action. Ce fait est révélateur. Ou bien la classe politique au pays du Cèdre n’est pas consciente de son insuffisance, ou bien, et c’est peut-être pire, elle n’entend pas assumer ses responsabilités face à la décomposition du pays.
La faillite ne date pas d’hier. Elle ne concerne pas seulement, hélas, la question des ordures. Au Liban, la moitié seulement des habitants a accès à l’eau courante. Et encore, cette eau ne coule pas toujours au robinet. Une minorité de citoyens seulement dispose de l’électricité, les autres sont, ou bien durement rationnés, ou bien vivent dans le noir. Un tiers des Libanais en âge de travailler est sans emploi. Suivre l’enseignement dispensé dans les écoles et universités de l’Etat est le plus sûr chemin pour devenir un chômeur de longue durée. Au Liban, la santé pour tous est un vœu mort-né. Souscrire une assurance, forcément coûteuse, est presque une obligation.
La sécurité est loin d’être garantie car ce n’est pas, souvent, un service public, mais bien privé. Chaque communauté, ou presque, dispose d’un service de renseignement et de sa propre milice pour maintenir l’ordre.  Le Hezbollah, émanation de la population chiite, entretient même une sorte d’armée, réputée redoutable, pour avoir brillamment tenu tête à Tsahal, la Force de défense d’Israël, en juillet 2006, et qui est sans doute supérieure à l’armée libanaise.
Au Liban, et l’on ne s’en étonnera pas, bien des crimes demeurent impunis. On en veut pour exemple les auteurs de l’assassinat, le 14 février 2005, de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri. Ceux-ci, bien que connus et localisés, n’ont pas été présentés à la justice.

 

La révolution mort-née

La question des réfugiés pose un problème démesuré. Au Liban, le nombre de Syriens chassés de chez eux par la guerre représente plus du quart de la population, soit 1,2 million pour 4 millions de résidents. Le 10 juillet, le quotidien «L’Orient-Le Jour» notait que la proportion de réfugiés par habitant dans le pays était la plus forte au monde! Et cela sans compter les 300.000 Palestiniens regroupés dans douze camps misérables depuis 1948.
De nombreux Libanais racontent à qui veut encore les écouter que la déstabilisation du pays et les années de guerre civile sont le fruit maudit des nombreuses interventions étrangères (Syrie, Israël, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne…). Selon eux, le pays allait bien et semblait plutôt prospère quand des Etats ont conspiré contre lui, jusqu’à provoquer l’explosion de 1975. Mais les manifestants de ces derniers jours ne croient plus à cette fable. Pour eux, l’affaire des ordures a pour cause première un système de gouvernement complètement dévoyé.
Des Libanais ne vilipendent pas seulement le bilan du gouvernement, certains veulent la disparition pure et simple des actuelles structures politiques. Celles-ci, imaginées au début des années 1940 par trois Libanais et fondées sur les confessions, ont vécu(2). Pareil régime encourage le népotisme, multiplie les impasses, bloque les réformes.  D’où un pays incapable de se doter d’institutions nationales efficaces, d’un gouvernement qui fonctionne, d’une armée digne de ce nom. Tant que durera pareil système, le pays restera l’otage d’ingérences extérieures, sans indépendance ni souveraineté authentique. Pour changer, le Liban doit se transformer en une démocratie laïque par le biais d’une nouvelle loi électorale à même de procurer à des politiciens nouveaux, honnêtes et libres, une chance d’être élus.
L’ennui est qu’il n’est pas certain que les manifestants aient un programme et encore moins un chef pour le proposer au peuple. Ces révolutionnaires n’en sont pas; bien que scandalisés par l’impéritie du pouvoir, ils sont plus demandeurs de réformes que d’un changement de régime.

La «grève des poubelles» à Beyrouth et les violentes manifestations qui s’en sont suivies étaient pour la population une façon de dénoncer l’immobilisme des politiques

Pour eux, le Liban doit à ses institutions d’avoir échappé à la dictature. Chaque communauté reçoit une part du gâteau politique, aucune d’entre elles n’est en mesure de dominer les autres. Il existe bien un gouvernement central mais qui laisse toute latitude aux différentes régions pour se diriger en accord avec leurs propres habitudes et traditions. Au Liban, pas d’homme providentiel possible car sa religion l’empêcherait de prétendre gouverner le pays. Les tenants des autres confessions se dresseraient contre lui!  
Les partisans du statu quo pensent que le système pourrait être amendé de manière à le moderniser et à privilégier le mérite. A l’inverse, tout changement soudain et brutal des institutions entraînerait chaos et conflits. Autrement dit, nombreux sont les Libanais à vouloir une bonne gouvernance mais qui refusent de nouvelles règles politiques. Hélas, le système actuel fondé sur les quotas par communautés est absurde: il nie les qualités individuelles, fragmente la nation en inhibant l’intégration sociale, empêche le pays de progresser sur la voie d’une vraie démocratie, un objectif pourtant codifié par la Constitution.
L’autre facteur qui pénalise les manifestants est la situation du pays. Longtemps marqué par la guerre civile (1975-1990), le Liban, aujourd’hui, est  plutôt calme quand, à l’inverse, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen,… se décomposent. Une révolution au Liban pourrait lui coûter son actuelle stabilité. Pire encore, un système plus représentatif et transparent risquerait de déplaire à des Etats dont l’influence au Liban est grande. Deux exemples: le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et le leader du Mouvement du Futur, Saâd Hariri, n’auraient pu demeurer très longtemps en place si l’Iran et l’Arabie saoudite, respectivement, n’avaient pas financé et protégé leur carrière politique. On ne saurait dès lors s’étonner que les responsables des partis aient interdit à leurs militants de prendre part aux récentes manifestations.  
  Au Liban, la révolution n’aura pas lieu. Un éventuel coup d’Etat est reporté à des jours meilleurs, dans un délai parfaitement imprévisible.

 

Les communautés

Au Liban, les religions sont réparties en 18 confessions qui sont autant de communautés. Elles sont représentées à l’assemblée nationale grâce à un système de réservation de sièges, entre musulmans et chrétiens.
Les musulmans formeraient aujourd’hui 53% de la population (chiites 27%, sunnites 23%, alaouites 3%).
Les chrétiens seraient 43% (maronites 39%), grecs orthodoxes, grecs catholiques, arméniens orthodoxes, arméniens catholiques, protestants, romains catholiques, syriaques orthodoxes, assyriens, chaldéens et coptes (4%).
Le pacte national de 1943 prévoyait la division confessionnelle du Parlement constitué de 99 députés, soit 54 chrétiens et 45 musulmans, le recensement de 1936 ayant apparemment abouti à cette proportion au sein de la population.
En 1989, les accords de Taef qui mettaient fin à la guerre civile ont réparti également le nombre de députés entre musulmans et chrétiens, soit 64 députés chacun.

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(1) En anglais «the straw that broke the camel’s back» ou «la goutte d’eau qui fait déborder le vase»
(2) Au Liban, le président est un chrétien maronite, le chef du gouvernement un musulman sunnite, le président de l’assemblée nationale, un chiite. Tous les postes, fonctions, emplois, du ministre au plus modeste des fonctionnaires, sont attribués en fonction de la confession, et selon des proportions fondées sur un recensement qui date de 1936, et qui précise la religion de chacun…

 

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