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Chronique

La guerre contre l’Etat islamique en questions

Par L'Economiste | Edition N°:4539 Le 03/06/2015 | Partager

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

L’hypothèse selon laquelle Daech pourrait finalement gagner son pari de fondation d’un Etat semble insensée. Comme le remarque un ancien directeur de la CIA(1), l’opinion publique juge l’Etat islamique (EI) si diabolique qu’il doit nécessairement être vaincu, quand bien même en finir avec lui prendrait du temps. Cela, toutefois, n’empêche pas de penser aux batailles qu’il vaudrait mieux ne pas perdre ni aux réponses qu’il convient peut-être d’apporter à certaines interrogations.
Quel avenir pour l’Etat islamique? Personne ne croit plus à sa brusque disparition, ni même à une décomposition rapide. Le terrain conquis par Daech semble l’être pour longtemps. Dès lors, on se demande quelle force terrestre serait capable de contrer Daech. Car les bombardements aériens ne suffisent pas. L’échec de la coalition est patent et la stratégie mise en œuvre par les Etats-Unis a échoué. L’armée syrienne est à bout de souffle, celle de l’Irak est à reconstituer. Il y a bien, pour se battre, les groupes armés nés des désordres moyen-orientaux. Ces hommes, privés d’unité de commandement, tentent, sans doctrine ni projet stratégique, de regagner les positions perdues. Ils n’ont guère de chance d’aboutir. Washington exclut toujours d’agir au sol, hormis l’intervention exceptionnelle de petits détachements de forces spéciales. Pas question pour la Maison-Blanche, au moins pour le moment, d’envoyer en Irak les 20.000 hommes jugés nécessaires pour inverser le rapport de forces. De leur côté, les Etats arabes ont entrepris de mettre sur pied une force d’intervention. L’affaire, cependant, est toujours dans les limbes, et les unités qui en seraient un jour issues manqueront sans doute longtemps de l’expérience nécessaire.  Restent les 5.000 soldats irakiens que sont en train de former deux centaines d’instructeurs américains. Mais il y a loin des terrains d’exercice aux champs de bataille. Si l’instruction des troupes est indispensable, elle n’en fait pas pour autant des unités opérationnelles en mesure d’assaillir un adversaire courageux, motivé et compétent. Les soldats ne se battent pas seulement parce qu’ils ont été formés dans ce but, mais aussi parce qu’ils croient en la cause qu’ils défendent. Ces jours-ci, au Moyen-Orient, pareils soldats se trouvent plutôt dans le camp de Daech.  Bagdad peut être conquise par l’Etat islamique. La capitale irakienne constitue un objectif évident pour l’EI. Son actuelle supériorité dans la province d’Anbar rend l’opération faisable, même si elle ne saurait s’effectuer du jour au lendemain. Car la population de Bagdad, majoritairement chiite, pourrait compliquer la tâche d’un EI sunnite, confronté à la résistance, peut-être acharnée, des milices chiites encadrées par Téhéran. Daech évitera probablement de lancer une grande offensive contre la ville, ce qui comporterait l’inconvénient d’offrir aux avions de combat de la coalition des objectifs aisés à détruire. L’EI préfèrera sans doute agir avec souplesse, infiltrer discrètement hommes et armes dans Bagdad afin d’y créer chaos et panique très préjudiciables à une défense coordonnée. Pareille manœuvre est difficile à mettre en œuvre, elle est loin d’être impossible!
En tout cas, l’Irak et la Syrie ne semblent pas capables de reprendre l’ascendant. Minés par leurs divisions, les deux Etats sont en voie de décomposition. De plus, des pays à la dérive constituent un environnement très défavorable pour ceux qui luttent actuellement contre l’Etat islamique. Car ces combattants, qu’ils appartiennent à l’armée syrienne libre ou à diverses formations islamistes, éprouvent en général de grandes difficultés à s’approvisionner en vivres, armes, munitions. Impossible pour ces hommes de se reposer, d’être relevés, soignés, soutenus comme il convient dans un milieu profondément divisé en sunnites, chiites, kurdes… Sans compter la profonde méfiance manifestée par les sunnites irakiens à l’encontre du gouvernement de Haiser al-Abadi, largement acquis aux chiites où, en Syrie, vis-à-vis du régime Assad. Du côté kurde, la marche pour l’indépendance est en suspens. Si, toutefois, les peshmergas continuent d’apparaître comme la seule force armée sérieuse sur la route de l’Etat islamique, cela ne pourra que les inciter à ne plus reconnaître toute autorité centrale, irakienne, syrienne, voire turque, qui ne serait pas kurde.
L’Iran serait-il susceptible de changer la donne en Irak et en Syrie? Sans doute pas! Curieusement, le rôle de Téhéran pourrait aller diminuant. Certes, les milices irakiennes entraînées par l’Iran demeurent. Elles aident l’armée régulière mais sans avoir l’expérience, les moyens et les effectifs suffisants pour jouer un rôle central, éventuellement décisif. Faute pour une force terrestre efficace d’exister, l’Iran serait peut-être tenté d’engager ses propres soldats ainsi que des éléments du Hezbollah. Fort peu de monde, néanmoins, au Moyen-Orient arabe soutient pareille solution. L’Arabie saoudite, pour ne citer qu’elle, est furieusement opposée à l’idée que des forces iraniennes s’en viennent cantonner à ses frontières. Quant aux Etats-Unis, ils ne sauraient consentir à une implication massive de l’Iran dans le conflit, laquelle compromettrait gravement leur crédibilité déjà contestée par les Etats arabes du Golfe.
Telles sont les dures réalités. Il existe de mauvaises options susceptibles d’induire, si elles sont choisies, la paralysie de l’action. Une leçon,  pourtant, est à tirer de ces dernières années: ne pas décider est déjà en soi une décision propre à entraîner de graves mécomptes.
Car une victoire de l’Etat islamique, permise par l’inaction des démocraties, ne calmerait pas la situation. Les contraintes  gouvernementales peuvent impliquer divers arrangements avec l’EI. Mais ce serait alors courir le risque de voir  Daech rechercher d’autres objectifs, comme c’est déjà le cas en Afrique, et comme cela le deviendrait en Europe ou aux Amériques, et appliquer dans les territoires conquis ou ralliés à son drapeau noir une loi islamique dénaturée. Aussi bien, ce qu’il revient de faire aux Etats de bonne volonté, arabes ou non, est clair à défaut d’être aisé. Ils devront reprendre au «Califat» tout ou partie de ses territoires; il leur faudra aussi faire cesser l’aliénation des sunnites syriens et irakiens, au sein desquels, de ce fait, l’EI recrute aisément des militants. Semblable stratégie exige une combinaison de pression militaire, de persuasion politique et d’action diplomatique de grande envergure, tout un programme, en effet.

«L’Etat islamique ou la naissance d’un « Sunnistan» (extrait)

«Califat, Etat islamique, “Sunnistan”, “Djihadistan”… Quel que soit le nom qu’on lui donne, une entité est en train d’émerger au cœur du Proche-Orient, dans un quadrilatère compris entre Mossoul et Bagdad (Irak) à l’est, et Alep et Damas (Syrie), à l’ouest. A l’intérieur de cette zone, les frontières s’effacent, les populations se déplacent de gré ou de force, un nouveau pouvoir voit le jour. Comme son nom l’indique, l’organisation Etat islamique (EI) a un projet qui dépasse de loin celui d’un simple groupe politico-militaire, fut-il terroriste ou djihadiste. L’Etat islamique, qui est né du croisement explosif entre le salafisme combattant et le baasisme irakien, est un projet sans égal et sans précédent: celui de donner aux Arabes sunnites d’Irak et de Syrie un pays alternatif, régi par les seules lois de l’islam dans son acception la plus rigoriste. Contrairement à Al-Qaïda, qui est une organisation secrète, nomade et élitiste, l’EI d’Abou Bakr Al-Baghdadi se veut avant tout un Etat»…

Christophe Ayad, Le Monde, jeudi 28 mai 2015
 

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(1) John McLaughlin, directeur de la CIA de 2000 à 2004, professeur à la «John Hopkins School of Advanced International Studies», «How the Islamic State could win», The Washington Post, 27 mai 2015.

 

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