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La prochaine grande crise financière pourrait être déclenchée par le changement climatique

Par Dr Garth Heutel - Dr Givi Melkadze - Dr Stefano Carattini - | Edition N°:6061 Le 28/07/2021
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En 2008, alors que les grandes banques commençaient à faire faillite à Wall Street et que les marchés immobiliers et boursiers s’effondraient, le pays a constaté à quel point la réglementation financière est cruciale pour la stabilité économique – et à quelle vitesse les conséquences peuvent se répercuter sur l’économie lorsque les régulateurs sont endormis au volant...

En 2008, alors que les grandes banques commençaient à faire faillite à Wall Street et que les marchés immobiliers et boursiers s’effondraient, le pays a constaté à quel point la réglementation financière est cruciale pour la stabilité économique – et à quelle vitesse les conséquences peuvent se répercuter sur l’économie lorsque les régulateurs sont endormis au volant.

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Un autre risque économique se profile aujourd’hui: le changement climatique. Une fois de plus, le préjudice que cela portera aux économies dépendra beaucoup de la réaction des régulateurs financiers et des banques centrales. L’impact du changement climatique sur les économies n’est pas toujours évident.

Mark Carney, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, a identifié en 2015 une série de risques liés au changement climatique qui pourraient ébranler le système financier. Les coûts croissants des conditions météorologiques extrêmes, les poursuites judiciaires contre les entreprises qui ont contribué au changement climatique et la baisse de la valeur des actifs liés aux combustibles fossiles pourraient tous avoir un impact. L’économiste américain Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel, est d’accord. Dans une récente interview, il a fait valoir que l’impact d’une forte augmentation des prix du carbone – que les gouvernements facturent aux entreprises pour l’émission de gaz à effet de serre qui réchauffent le climat – pourrait déclencher une autre crise financière, cette fois en commençant par l’industrie des combustibles fossiles, ses fournisseurs et les banques qui les financent, ce qui pourrait se répercuter sur l’ensemble de l’économie.

Nos recherches en tant qu’économistes et macroéconomistes de l’environnement confirment que les effets du changement climatique et certaines des politiques nécessaires pour l’arrêter pourraient avoir des implications importantes pour la stabilité financière, si des mesures préventives ne sont pas prises. Les politiques publiques s’attaquant, après des années de retard, aux émissions de combustibles fossiles qui sont à l’origine du changement climatique pourraient dévaloriser les entreprises énergétiques et entraîner une chute des investissements détenus par les banques et les fonds de pension, tout comme des changements brusques dans les habitudes de consommation.

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«Mark Carney ancien patron de la Banque d’Angleterre, met en garde depuis plusieurs années contre les risques économiques du changement climatique. La Réserve fédérale américaine, présidée par Jerome Powell a récemment commencé à en discuter également» (Ph. AFP)

La bonne nouvelle est que les régulateurs ont la capacité de faire face à ces risques et de dégager la voie pour mettre en œuvre en toute sécurité une politique climatique ambitieuse.

Premièrement, les régulateurs peuvent exiger des banques qu’elles divulguent publiquement leurs risques liés au changement climatique et testent leur capacité à gérer le changement. L’administration Biden a récemment introduit un décret sur le risque financier lié au climat, dans le but d’encourager les entreprises américaines à évaluer et à divulguer publiquement leur exposition au changement climatique et aux futures politiques climatiques. Au Royaume-Uni, les grandes entreprises doivent déjà divulguer leur empreinte carbone, et le Royaume-Uni fait pression pour que toutes les grandes économies suivent son exemple. La Commission européenne a également proposé de nouvelles règles permettant aux entreprises de rendre compte du climat et de la durabilité dans leurs décisions d’investissement dans un large éventail de secteurs dans sa nouvelle stratégie de finance durable publiée le 6 juillet 2021. Cette stratégie s’appuie sur un précédent plan de croissance durable de 2018.

La divulgation des émissions de carbone représente un ingrédient crucial pour les «tests de résistance climatiques», des évaluations qui évaluent dans quelle mesure les banques sont bien préparées aux chocs potentiels du changement climatique ou de la politique climatique. Par exemple, une étude récente de la Banque d’Angleterre a déterminé que les banques n’étaient pas préparées à un prix du carbone de 150 $ US la tonne, qui serait nécessaire d’ici la fin de la décennie pour atteindre les objectifs de l’accord international de Paris sur le climat.

La Banque centrale européenne mène des tests de résistance pour évaluer la résilience de son économie aux risques climatiques. Aux États-Unis, la Réserve fédérale a récemment créé le Financial Stability Climate Committee avec des objectifs similaires à l’esprit. Les banques centrales et les universitaires ont également proposé plusieurs moyens de lutter contre le changement climatique par le biais de la politique monétaire et de la réglementation financière. L’une de ces méthodes est l’«assouplissement quantitatif vert», qui, à l’instar de l’assouplissement quantitatif utilisé lors de la reprise après la récession de 2008, implique que la banque centrale achète des actifs financiers pour injecter de l’argent dans l’économie.

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«La réduction de l’utilisation de combustibles fossiles pour ralentir le changement climatique affectera les actifs de l’industrie pétrolière, comme les raffineries, les pipelines et le transport maritime, ainsi que les fournisseurs de l’industrie» (Ph. AFP)

Dans ce cas, il n’achèterait que des actifs «verts» ou respectueux de l’environnement. L’assouplissement quantitatif vert pourrait potentiellement encourager les investissements dans des projets et des technologies respectueux du climat telles que les énergies renouvelables, bien que les chercheurs aient suggéré que les effets pourraient être de courte durée. Une deuxième proposition politique consiste à modifier les réglementations existantes afin de reconnaître les risques que le changement climatique fait peser sur les banques. Les banques sont généralement soumises à des exigences minimales de fonds propres pour assurer la stabilité du secteur bancaire et atténuer le risque de crises financières. Cela signifie que les banques doivent détenir un montant minimum de capital liquide pour pouvoir prêter. L’intégration de facteurs environnementaux dans ces exigences pourrait améliorer la résilience des banques aux risques financiers liés au climat.

Par exemple, un «facteur de pénalisation du brun» exigerait des exigences de capital plus élevées sur les prêts accordés aux industries à forte intensité de carbone, décourageant les banques de prêter à ces industries. D’une manière générale, ces propositions existantes ont en commun l’objectif de réduire les émissions de carbone à l’échelle de l’économie et de réduire simultanément l’exposition du système financier aux secteurs à forte intensité de carbone. La Banque du Japon a annoncé une nouvelle stratégie climatique le 16 juillet 2021, qui comprend l’offre de prêts sans intérêt aux banques prêtant à des projets respectueux de l’environnement, le soutien aux obligations vertes et l’encouragement des banques à divulguer leur risque climatique. La Réserve fédérale a commencé à étudier ces politiques et a créé un groupe d’experts axé sur l’élaboration d’un test de résistance climatique.

                                                                 

Leçons des économistes

L’élaboration des politiques est souvent à la traîne des débats et des avancées scientifiques et économiques. Cependant, avec la régulation financière des risques climatiques,  c’est sans doute l’inverse. Les banques centrales et les gouvernements proposent de nouveaux outils politiques qui n’ont pas été étudiés depuis très longtemps. Quelques documents de recherche publiés au cours de la dernière année fournissent un certain nombre d’informations importantes qui peuvent aider à guider les banques centrales et les régulateurs. Ils n’arrivent pas tous aux mêmes conclusions, mais un consensus général semble être que la réglementation financière peut aider à faire face aux risques économiques à grande échelle que l’introduction brutale d’une politique climatique pourrait créer. Un article a constaté que si la politique climatique est mise en œuvre progressivement, les risques économiques peuvent être faibles et la réglementation financière peut les gérer. La réglementation financière peut également contribuer à accélérer la transition vers une économie plus propre, selon la recherche. Un exemple consiste à subventionner les prêts aux industries respectueuses du climat tout en taxant les prêts aux industries polluantes. Mais la réglementation financière à elle seule ne suffira pas à lutter efficacement contre le changement climatique. Les banques centrales auront un rôle à jouer alors que les pays essaieront de gérer le changement climatique à l’avenir. En particulier, une réglementation financière prudente peut aider à éviter les obstacles au type de politiques agressives qui seront nécessaires pour ralentir le changement climatique et protéger les environnements pour lesquels nos économies ont été construites.

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(1) L’article originel a été publié en anglais. Les auteurs ont accordé aimablement à L’Economiste le droit d’en publier une version française.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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