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Economie

Un collectif de médecins au Club de L'Economiste: La gestion Covid et ses ratés

Par Amin RBOUB | Edition N°:5848 Le 22/09/2020 | Partager
Heikel: Il faut relativiser les chiffres sur les décès
Même avec le vaccin, le virus continuera à se propager
Attention au confinement et à l'isolement à outrance

Un collectif de figures emblématiques de la santé déconstruit les préjugés, bat en brèche les idées reçues et décrypte la situation épidémiologique au Maroc. Invités du Club de L'Economiste, Driss Moussaoui, psychiatre et président de la Fédération internationale de psychothérapie, Jaafar Heikel, épidémiologiste et expert en management sanitaire, Nacer Chraïbi, professeur de cardiologie et ancien chef de Service au CHU Ibn Rochd... adoptent un discours critique, poussent le débat plus loin sur la gestion de la crise sanitaire et décortiquent les chiffres, arguments scientifiques à l'appui. 

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De gauche à droite, l'épidémiologiste Jaafar Heikel, le cardiologue Nacer Chraïbi et le psychiatre Driss Moussaoui (Ph. Jarfi)

Selon ces spécialistes de la santé qui plus est sont tous impliqués dans de nombreuses activités de la société civile, même avec l'espoir d'un vaccin disponible dans quelques mois, il est sûr que le Covid est là pour durer encore quelques mois, voire des années: «Le virus continuera à circuler même avec le vaccin. Il va donc falloir apprendre à vivre avec».

A l'heure où la dynamique épidémique s'accélère et les foyers de contaminations se multiplient (avec un total de plus de 100.000 cas au Maroc, dont 264 cas graves), le collectif de spécialistes se dit plutôt serein. «Si le nombre de cas testés a augmenté de manière importante, c'est parce que le nombre de tests de dépistage est passé de quelques centaines à plus de 20.000 par jour. Mais la mortalité se situe entre 20 et 40 personnes par jour».

De l'avis de l'épidémiologiste Jaafar Heikel, il faut relativiser les chiffres avancés sur le nombre de morts, car la majorité des décès (90%) sont la conséquence directe de pathologies chroniques: «Les décès, ce sont généralement des personnes âgées, fragiles et/ou présentant des pathologies lourdes (hypertension, diabète, problèmes cardiovasculaires, asthme...) Des gens qui seraient probablement morts dans les six mois qui suivent», poursuit Heikel. Sur ce même registre, Driss Moussaoui insiste: «Il est très important de distinguer les personnes qui meurent à cause ou par le coronavirus. Car, avec et à cause du Covid ne signifient pas la même chose». Et d'ajouter: toutes les études ont démontré qu'il y a une mortalité augmentée par le Covid sur un terrain fragilisé par les maladies cardiovasculaires, le diabète, l'hypertension, l'obésité ou encore le cancer... Autant dire que les chiffres avancés soulèvent plusieurs points d'interrogations!

Les professeurs en veulent pour preuve, que sur les 2.000 cas quotidiens enregistrés depuis août dernier, 80% ne se sentent pas malades (asymptomatiques), 15% présentent de légers symptômes et seuls 5% des cas sont dans un état plus ou moins grave. Mais attention, «nous ne sous-estimons pas l'impact de la pandémie, loin s'en faut», précisent les trois experts. Et d'ajouter: «il ne faut ni surestimer, ni sous estimer la pandémie».

Ceci étant dit, les praticiens font le constat «d'une atmosphère de chaos, de panique généralisée et de délabrement économique qui ne sont pas justifiés»... Du coup, la mortalité liée aux maladies chroniques s'explique aussi par l'anxiété et le climat ambiant de peur. Plus encore, dans ce même contexte, la quasi totalité du personnel médical a été orienté vers la prise en charge de cas Covid avec une saturation des hôpitaux et autres services de réanimation, au détriment des autres pathologies graves.
Au-delà de l'hystérie, de l'ambiance anxiogène et de la psychose généralisée autour du Covid-19, les trois spécialistes se disent confrontés à une situation inédite où «la parole et l'avis médical ont été dévalorisés voire banalisés».  
Selon le cardiologue Chraïbi, autant les autorités ont réagi très vite lors du confinement en mars dernier avec la fermeture des frontières, la restriction des déplacements, l'adhésion populaire et surtout des chiffres très bas aussi bien en nombre de cas positifs que de mortalité... Autant l'on a très mal géré le déconfinement avec le relâchement populaire, la fête du mouton, les départs massifs en vacances, les déplacements inter-villes... Les décideurs n'ont pas su gérer la situation. «En fait, il ne s'agit pas d'un problème scientifique, c'est plutôt un sérieux problème de gouvernance de la crise sanitaire, économique et sociale».

Du coup, le système de santé est complètement débordé à cause de cette gouvernance, soutient mordicus Jaafar Heikel. De manière générale, «le Maroc évolue sur plusieurs plans, mais sur celui de la gouvernance, il reste autoritaire». «La situation pandémique a alarmé les décideurs. Ce qui a poussé à des mesures autoritaires», regrette le collectif. Finalement, «l'histoire du Covid a réveillé en chacun de nous le petit dictateur qui sommeille», schématise le professeur et psychiatre Moussaoui.

Il va sans dire, les premières décisions (confinement en mars) étaient adaptées et mesurées, mais après le déconfinement, la majorité des décisions étaient incohérentes voire inadaptées (relâchement populaire, messages contradictoires, oui au tourisme interne, mais blocage dans les régions, restrictions de mobilité...) et ne correspondaient pas à la réalité du terrain. Autant de décisions disparates et prises dans la précipitation mais dont les conséquences n'ont pas été évaluées, ni appréciées à leur juste valeur.  S'en sont donc suivies des conséquences lourdes sur fond d'une crise de confiance doublée d'un manque de transparence... «La motivation principale était de faire peur aux gens... avec un matraquage quotidien via la télé sur le nombre de décès, de cas positifs, de cas graves... Une hystérie médiatique». Résultat: une panique généralisée et le port du masque a tendance à devenir un accessoire juste pour ne pas payer l'amende.

Dans l'absolu, les informations réelles et les indicateurs scientifiques ne justifiaient pas certaines décisions. Mais la logique veut que chaque nouvelle mesure doit être prise dans le respect du principe de précaution, lequel n'envisage pas uniquement le risque sanitaire, mais aussi les risques économiques et sociaux induits. «Le coût de l'isolement des populations est considérable sur les plans économique et social. Il est fortement anxiogène...» L'erreur serait de dissocier l'économie de la santé. Or, les deux sont liées, soutient Moussaoui.

Il faut dire qu'il y a eu des erreurs d'appréciation, dans le sens où le confinement n'est pas un traitement de la pandémie, «c'est juste une solution temporaire, afin de ralentir la propagation et permettre aux hôpitaux et infrastructures sanitaires de s'adapter, de préparer des lits, fabriquer des masques, produire des respirateurs, du gel, mobiliser le personnel médical...», analyse le cardiologue Chraïbi. Deux mois plus tard, il fallait être prêt à affronter la  vague.

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Selon les trois médecins invités au Club de L'Economiste, la pandémie a exacerbé les vulnérabilités. Elle a non seulement révélé les insuffisances de notre système de santé et les fragilités socio-économiques, mais surtout les limites d'une gestion centralisée qui repose sur des décisions autoritaires (Ph. Jarfi)

                                                                                             

Task Force

Ce sont là autant d'éléments d'analyses qui renseignent sur la gestion cafouilleuse de la crise sanitaire. Or, la bonne gouvernance repose sur trois éléments clés: «la communication, l'explication et l'adhésion», tient à préciser Dr Chraïbi. Selon ce spécialiste, «la stratégie anti-Covid devra être inscrite sur le long terme avec une vision et une prospective. On ne peut pas bloquer tout un pays, il faudra plutôt revenir à des schémas habituels". De son côté Jaafar Heikel appelle à la mise en place d'une Task Force, qui gère cette crise dans le sens de prises de décisions techniques. «Le pays a besoin d'un comité d'experts indépendants et multidisciplinaires, qui maîtrisent plusieurs domaines de la vie sociale et économique. Mieux encore, le comité doit expliquer les tenants et aboutissants et surtout faire adhérer la population à la stratégie adoptée», explique l'épidémiologiste Heikel. En clair donner du sens au lieu d'opter pour une approche autoritaire basée uniquement sur la peur et l'anxiété. «A l'avenir, il va falloir rester vigilant, isoler, traiter, dépister... Mais sans empêcher le pays de vivre. Il faut trouver le juste équilibre, le juste compromis et surtout le bon dosage», préconise Pr Heikel.

                                                                                             

Attention au stress, dépressions et risques de suicides!

Pour le psychiatre Moussaoui, la situation est aujourd'hui très critique: «le peuple marocain vit une double crise: à la fois sanitaire et économique. En même temps, le stress diminue considérablement le système immunitaire et entraîne des cas de dépression avec des risques de suicides en plus du chômage... Mentalement, les gens n'en peuvent plus... Si la situation actuelle perdure, ça risque d'exploser». Mais en cas d'une seconde vague, faut-il aller vers un reconfinement général? «Celui qui prendrait une telle décision serait un imbécile», rétorque furieux Moussaoui. Selon lui, séparer la santé de l'économie est un non sens. En clair, le recours à un nouveau confinement, même partiel, risque d'exposer une bonne partie de la population non seulement à une plus grande précarité sociale, mais aussi à une vague de dépression fragilisant leur état de santé et pouvant parfois aboutir à des morts prématurées.

Amin RBOUB

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