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Société

Covid-19 «En communication, peut mieux faire!»

Par Ali ABJIOU | Edition N°:5810 Le 23/07/2020 | Partager
Les messages auraient pu être mieux expliqués à l’aide de sociologues et psychologues
Il faut comprendre la société pour qu’elle-même puisse à son tour bien réagir
L’angoisse, la peur de la mort, contradictions dans les informations… alimentent les thèses de la conspiration
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«La communication a manqué de finesse et de punch en omettant de prendre en compte la dimension sociale et psychologique», indique Mustapha Chagdali, psychosociologue et professeur de l’enseignement supérieur (Ph MC)

Stigmatisation des cas positifs, mauvaise communication face à des foyers de contamination, au zoning, à l’augmentation inexpliquée des cas, à la prise en charge médicale, à l’éloignement dans des hôpitaux de campagne en cas d’infection, à la pertinence des tests, … un véritable assommoir pour la population qui en l’absence d’informations fiables va forcément céder à la panique et croire d’autres thèses, ou en tout cas celles qui la confortent, allant même parfois jusqu’à nier l’existence de la maladie. Le professeur Mustapha Chagdali, psychosociologue et professeur de l’enseignement supérieur explique les effets retors d’une mauvaise communication sur le «moral des troupes». Entretien.

- L’Economiste: Quelles sont les leçons que l’on doit retenir de cette pandémie?
- Mustapha Chagdali:
Il y a plusieurs enseignements que l’on peut tirer de cette pandémie. Sur le plan individuel, je pense que le Covid nous a donné la possibilité de revenir vers soi et de repenser notre vie. Avec le confinement, nous nous sommes rendu compte que la vie que nous menions auparavant était toxique. Nous avons commencé à voir d’un autre œil des choses que nous avions toujours considéré comme banales: sortir, boire un café, rencontrer les copains, s’embrasser, etc. Le confinement nous a fait sortir de ce mode de vie tourné vers la consommation à outrance où on abusait d’objets et de relations sociales et comprendre que la vie dans sa simplicité est une vie meilleure.

- Les mesures de distanciation ne sont quasiment plus respectées par la population. Comment expliquer ce laisser-aller?
- Nous avons un problème au niveau de la connaissance sociale qui fait référence à la perception de la population: on lui a adressé un discours et les gens ont compris tout à fait le contraire. Résultat, le confinement a été galvaudé et le discours de protection et de sensibilisation n’a pas été totalement compris. La vulnérabilité existe aussi au niveau de la pensée de la société, ce qu’on appelle la perception sociale avec à la base un déficit du système éducatif. Il faut prendre en compte ce problème car nous risquons de faire face à d’autres crises. Je pense qu’il faut ouvrir les yeux et attaquer les problèmes, il n’y aura pas d’autre occasion. Il faut développer une pensée appropriée afin de pouvoir mieux lire la réalité en face et anticiper l’arrivée d’autres crises. Sinon nous ne pourrons revivre la même expérience avec les mêmes moyens.

- Insinuez-vous que la population était sous informée?
- Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. L’une des causes de cette situation est l’angoisse que certains ont pu développer des suites de l’effet de la peur de la maladie et du confinement. Un angoissé, même si on essaie de l’informer, il va toujours croire qu’on lui cache quelque chose. Une autre raison, la multiplicité d’informations contradictoires, du fait que la pandémie n’avait pas été très bien comprise avec une multitude de faits qui étaient contredits dans les jours suivants. Les gens étaient dans le stress, l’angoisse et ils demandaient plus d’informations.

- A votre avis, comment aurait-il fallu procéder en matière de communication?
- Les autorités ont fait l’effort d’informer quotidiennement avec des chiffres à l’appui, ce qui est louable en soi. Mais l’explication du soubassement, du pourquoi de la situation actuelle était absente. L’envolée des cas par l’effet mathématique de l’augmentation de la capacité de dépistage aurait dû être mieux expliquée, au lieu d’être présentée de manière très sommaire. Si l’effort a été entrepris pour faire parler les spécialistes, il aurait également fallu recueillir les sentiments et avis de la population. Pour qu’elle soit efficace, la communication doit être à double sens. Donner la voix aux familles et aux victimes, pour présenter leur témoignage. Cela aurait permis, par la même occasion, de faire taire les voix «conspirationnistesC qui ont nié l’existence de la pandémie ou ceux qui minimisaient ses effets et conséquences. Cela aurait permis de faire une communication plus persuasive dans ce sens.

- Le classement des villes en zones 1 et 2 jette l’anathème sur les régions encore «enfermées». Ne risque-t-on pas de les stigmatiser?
- Cette décision n’a pas été prise sur la base d’éléments sociaux ou d’une compréhension de la psychologie de la population. On doit toujours prendre en considération les interprétations qui peuvent en résulter. Le problème résidait, encore une fois, dans la façon de communiquer cette décision. L’utilisation des classifications 1 et 2 laisse entendre une sorte de préférence. La zone 1 était par exemple la plus active économiquement, et c’est normal qu’il y ait des foyers de virus car les gens travaillaient, entre autres causes.
Le plus grand reproche à faire, c’est qu’au cours de cette période de grand chamboulement universel, angoissant et aux relents morbides, on n’ait pas pris l’avis de psychologues et sociologues pour faire passer les messages. Je ne remets pas en cause les décisions. On constate, en effet, qu’elles ont été mûrement réfléchies et qu’une stratégie a été mise en place. Elles auraient, néanmoins, gagné à être mieux annoncées et expliquées au grand public.

Propos recueillis par Ali ABJIOU

Bio express

Mustapha Chagdali est un psychosociologue, professeur de l’enseignement supérieur habilité à l’Institut supérieur international du tourisme de Tanger (Maroc). Il intervient dans le domaine de la psychologie sociale appliquée à l’usage du numérique, de la culture, de la politique et de la religion. Il est le coauteur du livre «La société et le virtuel» (2018) (Editions Slaiki Akhawayne) et du «Précis des concepts fondamentaux de la psychologie sociale» (2019).
En parallèle de l’enseignement et de la recherche, il anime depuis plusieurs années des émissions à la télévision et la radio dont les thématiques portent sur des problématiques d’ordre psychosocial.

                                                                        

Quid des politiciens?

«Le politicien utilise l’idéologie or cette pandémie nous a démontré que le temps est maintenant tourné vers la connaissance, les sciences. C’est pour cela qu’aujourd’hui la politique n’a plus le doit de masquer la réalité avec des discours tous faits. Durant la crise tout le monde parlait ‘sciences’. A mon avis, si les partis continuent de pratiquer la politique sur la base de l’idéologie, ils seront condamnés à la disparition.
Ce qu’il faut faire, c’est encourager les sciences et les sciences humaines. Au Maroc nous avons un potentiel énorme que nous avons maintenu caché à cause d’une politique de stratification, de reproduction sociale et il est temps de le développer pour aider à éclore les compétences voilées.»

 

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