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Société

«Ce sont les relations avec les autres qui donnent un sens à notre vie»

Par Radia LAHLOU | Edition N°:5794 Le 01/07/2020 | Partager
Dépressions, troubles psychologiques graves, addictions... les effets pervers du confinement
Des associations de psychiatres ont lancé des centres d'écoute dans toutes les villes depuis le 25 mars
Peur de tomber malade et d'affronter la crise économique... la «nouvelle vie» reste anxiogène
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«Au cours de cette crise universelle, le monde s'est rendu compte de la capacité d’un pays à répondre aux besoins de santé des individus. Et surtout de prendre conscience, qu’on ne sait pas tout en médecine. Les médecins n'ont pas de solutions clés en main et ne sont pas au-dessus de la nature», souligne Malika Khomaïs, docteur en psychiatrie (Ph. L'Economiste)

Connue pour ses faits d'armes lors de son passage au ministère de la santé publique, (voir la Bio express), le Dr en psychiatrie Malika Khomais, également conseillère juridique et responsable de la nomenclature et de la loi sur la santé mentale et membre de la société marocaine de psychiatrie, décortique les troubles psychiques des Marocains pendant le confinement et les séquelles qu'ils pourraient en garder par la suite.

Rester cloîtrées chez soi a été assimilé par les personnes fragiles et moins fragiles comme un véritable emprisonnement qui a conduit à de nombreuses dérives. Même si la «vie normale» semble reprendre son cours, le spectre de la maladie rode toujours. Sa recette pour s'en sortir? «Tenter de lâcher prise, ne pas rester spectateur de la situation, avoir confiance en l’avenir, nous projeter vers demain, même si tout cela ne dépend pas uniquement de nous». Entretien.

- L’Economiste: Rester confiné pendant des mois n’est pas sans impact sur l’état psychologique des Marocains. Quelle analyse en faites-vous en tant que psychiatre?
- Dr Malika Khomais:
La décision du confinement le 20 mars dernier est tombée comme un couperet. L’ennemi, que le monde combat, est arrivé chez nous, un scénario inimaginable jusque là. Ce qui a suscité des angoisses profondes et créé des paniques primitives poussant les Marocains à dévaliser les magasins d’alimentation. En informant en continu sur les symptômes, les risques de contamination de cette maladie mortelle, le gouvernement n’a pas pris en compte l’impact psychologique. Pour parer aux urgences, les associations psychiatriques se sont mises à la disposition de l’Ordre National des Médecins pour instaurer des centres d’écoute dans toutes les villes depuis le 25 mars dernier. Pour la plupart des appelants, la peur se cristallise autour de cet ennemi invisible qui a chamboulé la vie du monde entier avec des conséquences dévastatrices. Ramadan, aussi, a été très mal vécu à cause d'un isolement terriblement anxiogène. Et la peur de mourir, ou de voir mourir un membre de sa famille ou de son cercle, a produit chez certains, un état de panique, chez d'autres un état de désespoir à la limite de la dépression. D'autres personnes ont manifesté un sentiment d’injustice voire de déni. Des troubles psychologiques très variés se sont insidieusement installés.  

- Gestes barrières, port du masque, distanciation sociale... la lassitude et le relâchement sont visibles depuis près d’un mois. Quelle lecture en faites-vous?
- Par crainte de l'inconnu, les gestes barrières, les masques, le confinement ont été acceptés par tous. L’unique moyen de se protéger était de rester enfermé chez soi. On devenait citoyens du monde, tous logés à la même enseigne et c'était relativement rassurant. Là où ça s'est compliqué, c'est lorsque le flot d'informations négatives ne se tarissait plus et que l'espoir s'est amenuisé. Alors les gestes barrières et le port du masque sont devenus pesants, ils avaient l’air faciles mais ils sont difficiles à assimiler. Au centre d'écoute, une question lancinante revenait toujours: «A quoi ça sert, puisque le nombre de personnes infectées et de décès augmentent tous les jours dans le monde entier?». Les pensées se perturbent, être les uns sur les autres devient insupportable. Dehors, le soleil brille, mais la vie a changé. Les personnes ont eu besoin de respirer, de s’aérer, de bouger. Les enfants ont besoin de jouer, d’aller à l’école, de se bagarrer avec leurs petits copains. Petit à petit, on assimile le confinement à un emprisonnement à la maison. On essaie de reprendre sa liberté. Alors, on sort pour un oui pour un non.

- Le confinement a-t-il profondément modifié nos rapports avec nous-mêmes et avec les autres?  
- La réaction au cours de cette crise inédite est variable selon les individus. Un congé pour certains, une fuite pour d'autres, et dans des cas, cela a créé des rapprochements ou des séparations. Selon les différentes études qui ont été réalisées, les êtres humains ont du mal à supporter le confinement plus de dix jours. Or, cet «emprisonnement» a pris une longueur insupportable. Heureusement grâce aux réseaux sociaux et aux technologies de l'information les craintes ont été atténuées car il a été possible de maintenir les liens avec les proches, même s'il ne remplace absolument pas le contact humain. Car ce dernier est vital, il est universel, c’est ce qui nous permet d’être en équilibre avec notre histoire personnelle. C’est nos relations avec les autres qui nous permettent de donner un sens à notre vie. Tout ceci a ravivé nos angoisses primitives et toutes nos blessures psychologiques que nous avons refoulées: irritabilité, mauvaise humeur, tristesse, moments douloureux. Pour d’autres, c’est plus intense: ce sont des crises d’angoisse, des insomnies, des dépressions voire un syndrome de stress post traumatique.
          
- Nous sommes en train de sortir du confinement. Croyez-vous que les citoyens pourront reprendre aisément ces libertés suspendues durant une si longue période?
- Je ne crois pas qu’on s’en sortira indemne. Toutes les études récentes qui ont été faites sur le confinement dans certains pays ayant vécu des épisodes épidémiques, comme la grippe espagnole, aviaire, porcine, ont démontré que si la durée dépassait dix jours, il y avait un impact psychologique négatif. C’est pour cela, que les psychiatres du Maroc avec l’ordre national des médecins a mis en place un centre d’écoute psychologique dans tout le Maroc dès le début du confinement. Nous n’avons pas attendu, nous le savions. Beaucoup d’autres ont suivi. C’est une expérience qui est loin d’être anodine.

- Quels changements attendre dans les comportements des citoyens?
- Certes notre comportement avec nous-mêmes et avec les autres va changer. Beaucoup de questions restent, aussi, sans réponses. Comment parvenir à dépasser cette situation tout en protégeant notre entourage? La peur de tomber malade et de mourir persiste. En dehors de la pathologie et ses risques, les manques d'entrées financières, la peur de l’avenir continuent de miner les gens. Mais il faut toutefois relativiser, les êtres humains ont un pouvoir d’adaptabilité extraordinaire qui leur permet d’aller au-delà d'eux-mêmes.

- Quels bleus à l’âme allons-nous garder de cette triste période?
- La peur d’être contaminé, la frustration, l’isolement, l’ennui, le sentiment d’insécurité, la perte des revenus, le travail après le confinement. La peur de la crise économique. Le retour d’un autre confinement en cas d’une nouvelle vague de la pandémie. Notre rythme de vie a changé pendant le confinement. Il y a eu inversion du cycle du sommeil, de décalage des repas, de grignotage effréné, et de boulimie aussi. A cause du confinement, les fumeurs ont augmenté leur consommation. Enfants et parents ont souffert. Cette grande frustration d'avoir été confiné, peut augmenter l’intolérance au respect de l’ordre chez certaines personnes qui vont braver les interdits.

- Quelles sont vos plus grandes appréhensions concernant le déconfinement?
- Le déconfinement ne peut être vécu que comme une libération par toute la population. Tout le monde va reprendre sa vie en main, reprendre son travail si on ne l’a pas perdu entre-temps. Affronter la crise économique reste aussi très anxiogène.

Bio express

Docteur en médecine, Malika Khomais est titulaire d’un diplôme de médecine légale psychiatrique et criminologie clinique à Lyon. Elle a travaillé au Centre Hospitalier Le Vinatier (Lyon) durant 2 ans, avant de rejoindre le ministère de la Santé marocain où elle a été en charge, entre autres, de la restructuration du programme national de santé mentale (addictions, échecs scolaires, épidémiologie et soins psychiatriques dans les prisons de 1992 à 1996. Un an après, elle ouvre son cabinet de psychiatrie à Casablanca. Au cours de son passage au ministère de la santé publique, elle a également effectué de nombreuses expertises psychiatriques médico-légales et criminologiques de patients ayant subi un acte médico légal en placement judiciaire comme elle a fait partie des comités d'évaluation des rechutes et aide à la prise de décision de sortie de prison.

Propos recueillis par Radia LAHLOU

                                                                                        

Quels effets pervers sur le moral des gens?

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• Enfants et adolescents
- Les enfants, enfermés entre quatre murs avec l’interdiction de sortir, mais qui sont obligés de ne pas déranger les adultes eux-mêmes irritables. Ils n’ont plus le droit d’aller à l’école mais doivent étudier par téléconférence. L’internet, qui était interdit, devient obligatoire pour étudier... Une ambivalence totale qu’ils ont du mal à comprendre, même expliquer. Le risque c’est la dépression.
- Les adolescents sont tout le temps sur leur smartphone, mais le contact avec leurs amis peut aussi être source de frustrations et de conflits avec les parents. Le risque de dépressions et d’addictions est important. L’isolement peut-être un facteur déclenchant d’une pathologie psychiatrique, comme des claustrophobies, des attaques de panique, des syndromes de dépersonnalisation ou de dédoublement de la personnalité, des troubles de l’humeur.

• Personnes à risque
- Les personnes âgées qui subissent des attaques de panique et de dépressions graves peuvent plonger dans la maladie d’Alzheimer
- Les personnes ayant un déficit d’immunité, en plus des attaques de panique et des dépressions, peuvent développer des phobies des virus, des rites de lavage
- Des personnes souffrant d’obésité ont vu leur état s’aggraver et devenir encore plus boulimiques. Etre cloîtrés, les rend très anxieux et ils mangent durant toute la journée pour  calmer leur angoisse.

• Troubles du comportement
Les violences conjugales ont augmenté. Les femmes et les enfants se retrouvent confrontés à leurs bourreaux jour et nuit.

• Personnes n’ayant pas de problème de santé mentale
Ils sont la cible de dépressions, attaques de panique, claustrophobie, phobie de la maladie avec des comportements obsessionnels, et rites de lavages intenses (pendant toute la journée,  certaines femmes nettoient la maison avec de la javel, de l’acide chlorhydrique, l’alcool, se lavent sans arrêt avec du savon voire avec de la javel, de l’alcool, elles obligent leurs enfants et tout leur entourage à faire de même, à changer de vêtements à tour de bras, les laver plusieurs fois…)

• Personnes suivies pour souffrance psychique
Quel que soit le diagnostic, il y a eu de nombreuses rechutes, même pour des patients stabilisés depuis plusieurs années.  

■ «Accepter notre impuissance»

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En ces temps difficiles, il faut se recentrer sur soi, ne pas se laisser gagner par l’anxiété. Il va falloir aller puiser au fond de soi tout ce qui peut permettre de gérer les angoisses archaïques et s’éloigner des émotions négatives. «Se remettre en question est tout aussi important, mais au delà de tout, il faut accepter notre impuissance», analyse le Dr Malika Khomaïs. Les virus ont existé depuis la nuit des temps, ils existent toujours et existeront dans l’avenir. La nature reprend toujours le dessus. Pour avancer et dépasser cette mauvaise expérience, il faut rester connecté avec sa famille, ses amis, ne pas rompre avec le contact humain. Notre meilleur soutien c’est: communiquer, parler, s’extérioriser, mais aussi écouter l’autre pour pouvoir partager. S’informer, mais ne pas s'abreuver d'information anxiogènes.

■ L'angoisse des médecins

Au cours de cette crise universelle, le  monde s'est rendu compte que la santé est une préoccupation importante. Pour le Dr Khomaïs, cela a permis de connaître la capacité d’un pays à répondre aux besoins de santé des individus. Et surtout, indique-t-elle, prendre conscience, qu’on ne sait pas tout en médecine, que les médecins n'ont pas de solutions clé en main et ne sont pas au-dessus de la nature. Pour le corps médical, les urgences ont toujours existé et tous se sont toujours battus pour la santé du citoyen. «Sincèrement, avant le coronavirus, le corps médical a été dématérialisé depuis longtemps», fait-elle observer. C’est au moment de cette pandémie, que toute la population mondiale s’aperçoit de son existence et des difficultés de son exercice. Le système de santé n’était pas valorisé et il est même démuni. Il n’a même pas le strict minimum pour travailler en cas de pandémie. «C’est terrible, tout a été fait dans l’urgence». Il ne faut pas oublier qu’au début, il y a eu des médecins et des infirmiers, qui sont morts bêtement par manque de masque. «Notre angoisse en tant que médecins, c’est la survenue d’une deuxième vague après le déconfinement. C’est vrai qu’on est plus armé et on peut mieux gérer les choses. Mais nous savons que la guerre contre le coronavirus est loin d’être terminée et personne ne sait quand elle prendra fin. Une équation que seul l'avenir pourra résoudre», conclut-elle.

 

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