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Economie

Avant de déconfiner, surveiller les bons indicateurs

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5775 Le 04/06/2020 | Partager
Taux de tests positifs, R0 variant dans le temps, part des cas réels…
Maximiser les dépistages et la veille virologique, un enjeu majeur
Analyser les eaux usées permet de détecter le virus 10 jours avant les 1ers cas

Il ne reste plus qu’une semaine avant l’amorçage du déconfinement (10 juin), si tout va bien. Le ministère de la Santé prône une levée du confinement progressive, par territoire, par tranche d’âge et par secteurs d’activité.

«Il serait judicieux de monter une task force impliquant des experts de tous les domaines liés à la santé publique: épidémiologie, sciences de données, pharmacologie, sciences sociales…», recommande Youssef Oulhote, professeur au département de bio-statistiques et épidémiologie à l’école de santé publique et des sciences de la santé de l’université du Massachusetts, également chercheur à l’école de santé publique de l’université Harvard (Harvard T.H Chan school of public health). Il s’exprimait récemment à Casablanca, à l’occasion du e-forum ENSAM Casablanca-Entreprises (université Hassan II).

Tout mauvais pas peut être lourd de conséquences. Avant de démarrer l’opération, mieux vaut disposer d’une vision claire de la situation épidémiologique. Pour cela, il faudrait se baser sur les bons indicateurs. Youssef Oulhote en relève trois, à commencer par le nombre «réel» de cas de Covid-19.

Selon le chercheur en épidémiologie et bio-statistiques, le Maroc en détecte en moyenne 1 sur 4. Ce qui signifie que le chiffre officiel déclaré ne représente qu’environ le quart des cas réels. «Cela dit, sur cet aspect, le Maroc s’en sort mieux que beaucoup de pays», relève Oulhote. En effet, à l’échelle du continent, le Royaume est plutôt bien positionné (voir illustration). 

Le deuxième indicateur à prendre en compte est celui du taux de tests positifs par million d’habitants. En d’autres termes, il faudrait évaluer le nombre de tests opérés avant d’obtenir un cas positif. Plus ce chiffre est élevé, mieux c’est. Ce ratio peut être calculé par région pour un meilleur suivi de l’évolution du virus. Le dernier indicateur clé est celui que les mathématiciens appellent le Rt, c'est-à-dire, le R0 (taux de reproduction de la maladie) variant dans le temps.

«Le problème avec cet indicateur est que l’on peut en avoir plusieurs en fonction de la méthode de calcul choisie. Si on le base sur les cas détectés, il sera sous estimé. Il varie aussi en fonction des régions, et même des personnes. Certaines peuvent avoir un potentiel de contamination plus important que d’autres», précise le chercheur.

«Il serait ainsi judicieux de le calculer de différentes manières pour voir si les résultats convergent vers une valeur unique. Si la moyenne est au-dessus de 0,7, il faudrait considérer que nous sommes toujours à un taux de reproduction de 1», poursuit-il. 

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Le Maroc fait partie des pays qui détectent le mieux le Covid-19 à l’échelle du continent, en parvenant à intercepter près de 25% des cas de contamination réels. Il arrive, certes, derrière quelque sept Etats, mais cela peut être dû à quelques facteurs. «Certains n’ont enregistré que peu de cas en raison de leur faible connectivité aérienne, ou ont réagi très vite en fermant leurs frontières et écoles. D’autres ont déjà l’habitude de gérer des épidémies, comme Ebola par exemple, et ont développé un savoir-faire en matière d’identification des cas, de traçage et d’isolation des personnes infectées», explique Youssef Oulhote.
Le Maroc s’en sort, cela dit, mieux que d’autres pays, comme la Tunisie, l’Algérie et l’Egypte, où l’on ne détecte que 10 à 15% des cas

En parallèle, il est important de maximiser les dépistages. Grâce à l’augmentation du nombre de laboratoires habilités à effectuer les tests (plus d’une vingtaine), le Maroc peut en réaliser actuellement plus de 10.000 par jour, selon le directeur de l’épidémiologie, Mohamed Youbi. L’effort est considérable, toutefois, il reste insuffisant. «Il faudrait tester 300 à 500 personnes par 100.000 habitants tous les jours», souligne Youssef Oulhote.

Cela revient à effectuer plus de 100.000 tests par jour, au moins. Pour l’instant, le Royaume recourt aux tests PCR basés sur la biologie moléculaire pour le diagnostic. «Nous utilisons ce qu’il y a de plus fiable, c’est le gold standard, même s’il comporte une marge d’erreur. Il est possible, en effet, de passer à côté de 30 à 35% des cas, car le prélèvement nasal effectué peut être réalisé à un moment où le malade n’excrète pas encore le virus», souligne Mohamed Youbi.

Le ministère de la Santé s’apprête à utiliser également les tests rapides. Près de 2 millions de kits viennent d’être achetés pour environ 212 millions de DH. Oulhote suggère également le «test pooling». L’idée est de regrouper les échantillons de plusieurs personnes dans un seul tube pour n’effectuer qu’un seul dépistage.

Si le résultat est négatif, on aura économisé du temps et de l’argent, et aussi accéléré le traçage de la population. Ce n’est que quand le résultat est positif que l’on recourt à des tests individuels afin de détecter la ou les personnes contaminées. «Il existe des algorithmes permettant de préciser le nombre optimal du groupe à dépister. Cette méthode a été utilisée durant la deuxième guerre mondiale pour la syphilis», explique Oulhote.

Le chercheur conseille, en outre, de former des personnes qui seraient chargées de réaliser des enquêtes de traçage, à travers des trainings rapides de 1 à 2 jours. L’Etat du Massachusetts, par exemple, est en train de former près de 10.000 traceurs. Ces profils pourraient être mobilisés sur le long terme en cas de nouvelles menaces.

D’autres moyens de veille peuvent être utilisés, comme la prise d’échantillons au niveau des stations de traitement des eaux usées, notamment dans les petites communautés, à l’image de ce qui a été fait aux Pays-Bas. «Cela permet de détecter le virus 10 jours avant l’apparition des premiers cas», assure Youssef Oulhote. Des tests sérologiques scrutant les anticorps produits pour lutter contre le Covid-19 permettent, en outre, d’identifier les personnes ayant déjà été contaminées.

Le virus est là pour rester, selon le chercheur. Un constat partagé par le directeur de l’épidémiologie. «La fin de la pandémie ne signifie pas que nous aurons 0 cas», insiste Youbi. Si le SARS-CoV-1 (apparu en novembre 2002) a été éliminé, rien n’est moins sûr pour le SARS-CoV-2 responsable du Covid-19. D’où l’importance des outils de veille virologique.

La vigilance devrait rester de mise, surtout avec un système de santé incapable de subir des vagues importantes de malades. Les comportements individuels devraient également intégrer les mesures de précaution sur le long terme (hygiène, masques, distanciation sociale…), afin de limiter les risques.

Applications de traçage: Utiles? Oui et non…

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Le traçage numérique, permettant à travers une application sur smartphone de suivre les contacts avec les personnes contaminées, a été adopté par de nombreux pays, malgré les critiques dont il fait l’objet. Au Maroc aussi, des applications ont vu le jour, dont «Wiqaytna», fruit de la collaboration entre l’Intérieur et la Santé, lancée officiellement ce 1er juin. La réussite de ce type d’applications est tributaire de certains critères, selon Youssef Oulhote. Cela dépend d’abord du degré d’utilisation de l’application par la population. Plus elle est employée, mieux elle fonctionne. L’efficacité de l’algorithme de scoring intégré est également essentielle. «Le risque est de noyer le système de santé avec de faux cas positifs, ou au contraire, rater beaucoup de cas de contamination», précise le chercheur en épidémiologie et bio-statistiques. Enfin, si une personne enregistre un score élevé, avec donc une forte probabilité d’avoir attrapé le virus, que font les autorités sanitaires? «Le ministère doit intervenir dans les deux jours. Autrement, l’application ne sert à rien», insiste Oulhote. L’application ne peut donc être utile que si elle est correctement pensée et employée.

Attention aux vaccins
Pour un enfant sauvé du virus, 55 pourraient être perdus!

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Durant cette période de confinement, de nombreux parents ont dû faire l’impasse sur la vaccination de leurs enfants. Une négligence qui pourrait coûter cher. Au Maroc, pour chaque enfant de moins de 5 ans sauvé du Covid-19, près de 55 pourraient être perdus en raison d’autres maladies infectieuses, si les vaccins systématiques ne sont pas opérés, selon un rapport de la London School of Hygiene & Tropical Medicine. D’après ce rapport, en Afrique, pour chaque décès attribuable à une infection au SARS-CoV-2 contractée lors des visites de vaccination systématique, environ 140 autres enfants pourraient être sauvés, grâce à ces visites.
Négliger les vaccins équivaudrait aussi à favoriser la réémergence d’épidémies auparavant éradiquées, selon Youssef Oulhote.

Ahlam NAZIH

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