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«L’intrication de Malabar» Episode 9: «Un avenir post-mortem»

Par L'Economiste | Edition N°:5757 Le 08/05/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent

L’éminence s’éloigna dans la pénombre. Une jeune femme élancée sortie de nulle part et se dirigea vers lui d’un pas sûr. Elle portait un jean, une paire de basket et un blouson en cuir. Une midinette des beaux quartiers des grandes villes! Ismaïl avait du mal à discerner ses traits d’aussi loin. Il y eut un moment d’échanges chaleureux entre eux et ils s’assirent pour discuter… Ismaïl resta perplexe. Il suivit de loin la scène, jusqu’au retour de l’éminence qui avait entamé une sonate virtuelle, ses bras virevoltaient. Il marchait doucement. Sa procession dura plus de cinq bonnes minutes. La fille avait disparu comme elle était venue.

Une fois arrivée, l’éminence regarda Ismaïl en rabaissant ses bras. La sonate venait de finir:
- Attends, toujours s’endormir sur des interrogations. C’est quoi ta conception de la vie?
- La vie est une toile blanche, répondit laconiquement Ismaïl, en baillant, allez bonne nuit!
- Tu vaux mieux que ça Ismaïl, allez réfléchis ! Beaucoup de gens ont cherché la réponse à cette question durant le dernier millénaire. Qu’est-ce que la vie? Qu’est-ce qui me motive à vivre?
- C’est dur à dire, en même temps je n’ai que 18 ans, mais la réponse la plus simple serait de dire que la motivation à vivre est peut-être simplement la peur de la mort, car derrière celle-ci il y a l’inconnu.
- Personnellement, j’aime bien la vision des choses de Camus, reprit Ghni. L’absurdité de la condition humaine qui pousse l’homme à se révolter afin de donner un sens à sa vie et à son existence. Qu’est-ce qui fait bouger ces petits microbes que l’on est à l’échelle de l’univers? On tente tout au long de sa vie d’expliquer sa présence et son but sur cette terre, et on finit en pull rouge à se poser des questions, sous la belle étoile, emmitouflés dans des couvertures en carton. Ghni pouffa de rire. Dit comme cela, cela semblait ubuesque.
-  Tu as raison Ismaïl, le sens de la vie, au sens spirituel du terme, est à mon avis une question très culturelle en fait qui se rattache à la seule vraie question métaphysique qui rassemble tous les êtres humains, c’est-à-dire la mort.
Je suis d’accord avec toi, je pense pour ma part que lorsque l’on cherche un sens à sa vie, en fait on cherche surtout un sens à sa mort.
C’est d’ailleurs pour ça que les religions apportent autant de joie. Elles nous donnent la solution au problème de la mort. Et ce n’est pas pour autant qu’elles ont forcément tort: je suis moi aussi profondément optimiste sur notre avenir post-mortem, et aussi bizarre que cela puisse paraître, je n’ai jamais été aussi croyant que lorsque j’ai versé dans la recherche. Et cela me donne encore plus envie d’aider les vivants! Comme le disait Aristote à son élève Alexandre le Grand: «Le secret du bonheur, c’est l’action! Parce que la mort… on s’en fout. Il ne faut pas avoir peur de la mort, car jamais tu ne la connaîtras: quand tu es là, elle n’y est pas, et quand elle est là, tu n’y es plus.» Mozart!
L’éminence leva les bras.
- Requiem? lui demanda Ghni.
-  Oui! Mais avant que l’orchestre ne démarre, sache que la vie est une lutte pour la survie du mieux adapté qui ne s’achève qu’à la mort. Pas moi qui le dit, mais les évolutionnistes.
Les religieux disent que la vie a pour but de faire le bien, afin qu’à la mort notre âme puisse aller au ciel pour l’éternité. Les individus méchants sont, par contre, destinés aux tourments éternels dans un enfer de feu.
Les divergences d’opinions des érudits et des chefs religieux à propos du but de la vie se résument à ce que les premiers considèrent que la religion est simplement une distraction intellectuelle qui procure une certaine paix de l’esprit et donne la force d’affronter les difficultés de la vie.
Donnez la foi - c’est pour eux donner la principale force d’impulsion chez l’homme - pour lui offrir du sens, celui qu’il pourra donner à sa vie. Et donner du sens permet de survivre aux pires conditions, rien ne vaut la certitude de mener une vie qui a un sens.
- Et vous… Heu… Éminence, vous croyez à quoi?
-  Je pense que le mal existe sur terre. Et que contrairement à ce que disait Socrate, que «le seul bien est la connaissance, le seul mal est l’ignorance», et bien je dis que la connaissance peut conduire au mal. Souvent, ceux qui veulent créer le bien se fourvoient, je l’ai appris à mes dépens au Toungouska en 1908… Et je pense surtout que l’orchestre a fini ses réglages. Maestro, musique!
Il leva ses bras se leva et marcha dans la pénombre du champ où
il disparu, sous le regard amusé de Ghni et à la consternation de
Ismaïl.

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- Il est toujours comme ça?
- Non, aujourd’hui il a fait un effort, pour toi.
- Il est… spécial. Échappé d’un asile?
- C’est un être fabuleux. Il m’a redonné goût à la vie. Il m’a appris à vivre de manière humble en repoussant toutes les tracasseries que nous envoie à la gueule la vie. C’est un gars lumineux. Je t’avoue que je ne comprends pas toujours ce qu’il dit, mais je crois en lui. Il est différent à bien des égards, ces trois dernières années ont été les meilleures de ma vie.
Pas une once de méchanceté ou de diablerie n’habite son cerveau. Ismaïl exprima une moue.
Ghni reprit:
- Je n’ai jamais autant appris de ma vie que durant ces 3 ans. Il m’a appris à comprendre les gens. Il m’a appris à devenir invisible devant des milliers de personnes qui occultent ce qu’ils pensent être de la misère. Il m’a appris à profiter de chacun des instants de ma vie, à m’étonner devant le bourdonnement d’une abeille, à voir le monde avec des yeux que je n’avais pas.
Il m’a appris à contrôler mes peurs et mes angoisses, celles que la société m’a infligé en me mettant à la rue - imagine ce que cela représentait pour moi, et pourtant, grâce à lui j’ai appris que je vivais mieux que mille princes, et que tout le décorum qui nous entoure, nos couvertures en carton, nos habits usés et rapiécés, tout cela n’était qu’illusion dans mon nouveau monde. Illusion dans laquelle sont maintenus la grande majorité des populations de cette planète.
- C’est quoi ça, le Toungouska? demanda Ismaïl.
- J’en sais rien. Bonne nuit, dit Ghni.
L’éminence dormait à poings fermés.
- Bonne nuit, grommela Ismaïl.
Dur de s’endormir sur autant de bizarrerie.

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