×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
eleconomiste

Lectures du Ramadan

«L’intrication de Malabar» - Episode 3: «Partir»

Par L'Economiste | Edition N°:5751 Le 29/04/2020 | Partager

Dans l’épisode précédent

Ismaïl n’avait jamais été aussi sûr de lui. La colère qui grondait en lui montait crescendo. Cela faisait un mois qu’elle ne le lâchait plus, qu’elle lui cognait la tête du lever au coucher – à en devenir obsession­nelle… il en voulait à ses parents de leur capacité à se coucher devant chaque obstacle, de leur incapacité à résister face à la méchanceté de la vie. Ils pliaient systématiquement, face aux voisins de palier qui les méprisaient, face à leurs employeurs qui se moquaient d’eux en leur payant un salaire de misère…

Il pouvait passer des nuits en­tières sur les explications du maga­zine du MIT Technology Review, sur les ordinateurs quantiques ou sur la thérapie génique - il ne s’en lassait pas. Toutes ces images lui donnaient encore plus de niaque pour finir de ramasser ses affaires dans son sac à dos en tissu mauve décoloré. Je pars bouffer ce monde, se dit-il.
Je pars défier cet avenir qu’on veut me coller. «Je te défie, toi, Avenir!» lança-t-il rageusement, prêt à en découdre avec ce monstre qui phagocyte les jeunes mal nés comme lui, dans un pays où tout semble culturellement ralenti, où la résignation se ravale à coup de verres de thé, où la créativité, les idées et le don ne résistent jamais longtemps à l’argent ou à la mé­chanceté gratuite.
Le proviseur du lycée, n’ayant jamais eu d’élève aussi brillant, lui avait un jour demandé ce qu’il comptait faire de sa vie dans ce beau pays qui lui tendait les bras. Ismaïl avait répondu laconique­ment, «Citez-moi un seul marocain contemporain au Maroc, qui me donnerait envie d’être lui et je vous répondrais ce que j’aimerai faire dans mon pays».
Cet avenir qui lui avait pris sa soeur cadette, partie dans un ma­riage poussiéreux, de ceux qui vous flinguent dès le départ toute préten­tion à l’amélioration.
Dans la vie de sa soeur, les seules choses qui se bonifiaient étaient ses hormones et sa capacité à délivrer des bébés à la chaîne.
Ismaïl partait. Ismaïl allait défier le sort et ses attributs, la poisse, la fatalité, le temps et surtout cette nauséabonde chance qui le nar­guaient. Il lui tordrait le coup s’il le pouvait. Le sac était plein. Ses économies étaient plutôt maigres, mais lui permettraient de tenir quelques jours. Il détestait la vie de ses parents, mais ne voulait pas les achever. Il leur avait dit qu’il était invité dans la ferme de l’un de ses amis pour y passer l’été…

cari-feilleton-ramadan-051.jpg

Ismaïl n’avait aucun ami, mais le mensonge avait pris. Il était dé­sormais libre, affranchi le temps de quelques semaines. Il devait chan­ger la vie qu’on lui destinait, muni pour cela d’un sac d’affaires jetées pêle-mêle, un téléphone n’ayant plus rien de smart et de 800 di­rhams, fruits d’une économie méti­culeuse des trois dernières années et représentant bien des sacrifices.
Il se sentit dans la peau d’un migrant arrivant à Ellis Island au XIXe siècle pour venir embrasser le rêve américain, agitant les bras, levant son chapeau devant la statue de la Liberté, inondé par l’émotion et par l’appréhension peut-être. Il descendit de son immeuble déses­pérément zébré de rayures et de balafres grises, suintant d’odeurs fétides, dont il déboula, comme vomi par les escaliers édentés.
Il se tourna pour regarder une dernière fois les 18 appartements empilés les uns sur les autres, qui hébergeaient des semblants d’âmes toutes aussi grises. Il éprouva une envie de sourire. Il sautilla pour enjamber le trottoir défoncé puis emplit ses poumons d’un air qu’il trouva subitement vivifiant.
De son visage fin de jeune homme irradiaient de grands yeux marron. Sa chevelure noire abon­dante et crépue, qu’il avait oublié de peigner, lui donnait un petit air de Bruno Mars. Il n’était pas bien grand, ni bien solide, pourtant, c’est le coeur vaillant et léger, galvanisé d’une certitude ardente, qu’il se mit à marcher, se sentant fort comme un boeuf, crachant son audace à la gueule de cette chance.
«L’audace est plus forte que la chance», se dit-il en souriant, ce sera ma phrase culte quand je se­rais interviewé par le New York Times.
Il sourit de nouveau, intérieu­rement, ravi de son assurance.
Il toisa du regard les êtres mous qu’il croisait, qui apparte­naient à ce monde gris qui n’avait fait qu’une bouchée d’eux.
Lobotomisés pour ce qui est de la réflexion, étouffés, sans sorties, sans issues. Collé à eux, un gris liquide, gluant, qui finit par s’accrocher à tout. Ce gris les plonge dans un magma de lassi­tudes, d’acceptations, dissout en premier les êtres qui rasent les murs en baissant les yeux, pro­bablement honteux de ne pas avoir le courage de cracher eux aussi à la gueule de cette maudite chance.
Ismaïl ne marchait plus, il s’envolait. Chaque pas le déles­tait d’un peu de ce gris. Ses pas se faisaient de plus en plus légers, il survolait la petitesse de l’exis­tence de ce quartier. Un brin de soleil l’accompagnait dans sa folle échappée comme pour l’encoura­ger.
Encore quelques kilomètres pour rejoindre la gare routière. Là il paierait son ticket de car, grimpe­rait pour s’installer aux premières loges. «Il mettra enfin en route le film de sa vie!» Action! se dit-il en riant, découvrant cette forme nou­velle, immense, de bien-être.

Demain, épisode 4: «Une rencontre brutale»

amine-jamai-049.jpg

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    abonnement@leconomiste.com
    mareaction@leconomiste.com
    redaction@leconomiste.com
    publicite@leconomiste.com
    communication@leconomiste.com

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc