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    Etre étudiant handicapé au Maroc: Des aides sommaires et des batailles au quotidien

    Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5520 Le 21/05/2019 | Partager
    Moins d’un millier dans les universités, dont une majorité dans l’axe Casablanca-Rabat
    Mais l’estimation reste approximative, car ils ne sont pas identifiés à leur inscription
    Ils restent généralement livrés à eux-mêmes, sans service d’accueil dédié
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    Les nouvelles constructions universitaires intègrent l’accessibilité des bâtiments, mais pas les anciennes. Même si des efforts de mise à niveau ont été consentis, ils restent insuffisants. Dans leur quotidien, les étudiants en situation de handicap comptent souvent sur la solidarité de leurs camarades  (Ph. DR)

    Ils sont moins d’un millier d’étudiants handicapés dans les universités publiques, à tout casser. Le chiffre est livré par le ministère de l’Enseignement supérieur, mais non sans réserve.

    «Nous avons réalisé une enquête il y a près de trois ans pour les recenser, mais c’est difficile d’obtenir un chiffre exhaustif, puisque beaucoup d’étudiants handicapés ne se déclarent pas, peut-être par peur d’être mal perçus», confie-t-on au ministère de l’Enseignement supérieur.

    Pour les étudiants, ce n’est pas la vraie raison. «Dans le dossier d’inscription à l’université, aucune rubrique ne vous demande si vous souffrez d’un handicap. C’est donc normal que nous ne soyons pas identifiés», explique pour sa part, Hicham Zahar, un étudiant à mobilité réduite de 23 ans, inscrit en 3e année de licence ès littérature arabe à la faculté des lettres de Rabat. Tout recensement ne peut, ainsi, être qu’approximatif. Une deuxième enquête est, cependant, en cours. Elle devrait fournir un état des lieux plus précis, selon la tutelle.

    L’on estime, néanmoins, l’effectif de cette population entre 800 et 1.000, sur 864.289 étudiants des universités publiques. Soit une part de 0,1%, sachant que le taux de prévalence du handicap au Maroc est de 6,8%, selon le recensement du HCP de 2014.

    A l’université d’Oujda, par exemple, ils sont 10 sur 70.000 étudiants. «En huit ans de mandat, je n’ai rencontré que trois ou quatre cas. En 2017-2018, nous n’en avons inscrit aucun», témoigne, pour sa part, le président sortant de l’université Hassan Ier de Settat, Ahmed Nejmeddine.

    Le fait est que rare sont les personnes handicapées qui arrivent à atteindre l’enseignement supérieur. D’après les chiffres du HCP, seulement 1,8% d’entre eux y parviennent (voir illustration). Difficile d’aller à l’école et de faire des études quand on est né handicapé au Maroc.

    Souvent, on ne vit pas, on survit... «La plupart sont inscrits dans les grands centres, tels que Casablanca et Rabat, car les services médicaux et hospitaliers y sont plus proches. Comme ils ne subissent pas la carte universitaire, ils peuvent s’inscrire là où ils le souhaitent. Ils préfèrent donc se rapprocher des CHU. Dans 60% des cas, ils optent pour l’université de Rabat», relève-t-on au ministère.

    Souvent issus de milieux défavorisés et ne bénéficiant d’aucun soutien, ils quittent, pour la majorité, l’école à un âge très jeune. Ce fut le cas pour Zakarya, un jeune Casablancais de 26 ans, prisonnier d’une chaise roulante depuis ses 8 ans. Victime d’un accident, il a perdu l’usage de ses membres, et a dû très tôt abandonner sa scolarité.

    «A l’école publique, il n’y avait aucune accessibilité ni aucun accompagnement. Et comme je n’avais pas les moyens de le scolariser dans un établissement privé, je n’ai eu de choix que de le garder à la maison», témoigne sa maman.

    «Il a récemment suivi une formation à la maison de jeunes et a pu décrocher un certificat en informatique. Mais cela ne lui a pas vraiment servi. Toutes les portes lui sont fermées. Pour ma part, je ne peux même plus lui payer ses séances de rééducation», poursuit-elle désespérée.

    Zakarya, lui, malgré ses conditions difficiles, continue de garder espoir, de chercher à nouer de nouveaux contacts. Chaque après-midi, il s’installe devant son domicile à Derb Ghallef pour échanger avec les jeunes de son quartier, sa fenêtre sur le monde.  

    La galère des transports en commun

    Qu’offrent les universités à ces 1,8% de rescapés? Hélas, pas grand-chose! Ils doivent continuer à se battre, souvent seuls, pour s’en sortir.

    Les étudiants à besoins spécifiques galèrent d’abord dans les transports en commun avant d’atterrir dans leur établissement. Ils comptent généralement sur la solidarité de leurs camarades et de leur entourage pour les assister.

    Ce fut le cas pour Safae El Arche, étudiante en 3e année licence ès études islamiques à la faculté des lettres de Rabat. A 31 ans, la jeune étudiante à mobilité réduite est déjà lauréate d’une licence en sciences économiques de la faculté de droit de Salé, et d’un diplôme en développement informatique d’une école privée. Pourquoi donc des études islamiques? La jeune femme elle-même affirme ne pas posséder de réponse.

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    Le taux de chômage des personnes en situation de handicap, de près de 68%, est six fois supérieur à la moyenne nationale. D’où la nécessité d’un accompagnement poussé pour faciliter l’inclusion socioprofessionnelle de cette catégorie. Les universités pourraient se mobiliser pour accompagner leurs lauréats à besoins spécifiques dans leur quête pour un emploi 

    Peut-être faute d’opportunités ailleurs… Pour se rendre à ses cours à la faculté de droit, Safae prenait le bus, un vrai cauchemar. A la faculté des lettres, elle utilise le tramway. Un transport accessible pour les personnes de sa condition, mais non sans difficultés. «Le matin, impossible de pouvoir y monter avec ma chaise électrique. Il y a trop de monde. Je suis obligée de me déplacer au terminus pour pouvoir obtenir une place», confie Safae.

    L’incivisme des usagers se bousculant sur les portes complique souvent les choses. «Les portes du tramway doivent parfois s’ouvrir manuellement et non de manière automatique. Dans ce cas, je suis totalement impuissante, je dois attendre que quelqu’un me vienne en aide», poursuit Safae. Ces «petits» détails, souvent invisibles pour la majorité, sont source de souffrances au quotidien pour les personnes à besoins spécifiques.

    C’est aussi le quotidien de Hicham, obligé de partir jusqu’au terminus pour se faire une place. Une fois à l’intérieur, ce n’est pas fini. Les espaces réservés aux personnes handicapées sont parfois envahis. Un coup de frein sec peut, par ailleurs, être très dangereux. Hicham en a déjà fait les frais, un jour d’examen à la faculté. Un coup de frein du conducteur surpris par un piéton imprudent a projeté le jeune homme avec force dans la cabine, et il a heurté une barre en fer. Il en est sorti avec une fracture du genou.    

    Dans les établissements universitaires, il n’existe pas de service d’accueil ou d’information destiné à cette catégorie. Pas d’assistants ou de tuteurs, ni d’accompagnement particulier au quotidien, hormis quelques rares cas. Les étudiants à besoins spécifiques sont souvent livrés à eux-mêmes. «Je n’ai, par exemple, eu que la moitié du montant de la bourse. Je ne savais pas que les étudiants handicapés peuvent obtenir la totalité en présentant des documents attestant de leur état. Personne ne m’en a informé», regrette Hicham.

    Si les nouvelles constructions de l’enseignement supérieur assurent l’accessibilité des bâtiments, il n’en est pas de même pour les anciennes. Des efforts ont été réalisés par les établissements pour se mettre à niveau. Il reste, cela dit, beaucoup à faire. Les grands amphis, par exemple, ne prévoient pas d’accès pour les personnes à mobilité réduite. Et c’est souvent là que les inscriptions sont organisées. «En première année, c’est mon ami qui m’a inscrit. Sans lui, je n’aurais pas pu y arriver», se souvient Hicham.

    Obligés de s’absenter, faute d’accessibilité des classes!

    Safae, elle, tout comme Hicham, a souvent été obligée de s’absenter des cours organisés dans les amphis ou dans des classes situées à l’étage, pour elle, totalement inaccessibles. «J’ai en plus la phobie des hauteurs. Je ne supporte pas d’être portée sur ma chaise dans des escaliers. J’ai aussi peur des mauvaises manipulations. Un accident peut vite arriver», livre la jeune étudiante.

    Grâce à une heureuse rencontre avec une enseignante de la faculté, Safae, Hicham et d’autres de leurs camarades ont monté un club pour les étudiants en situation de handicap. Ceci leur a permis de travailler sur les accessibilités et d’ajuster les emplois du temps. Tout n’est pas encore parfait. Le club est, cependant, déterminé à mettre fin à toutes les difficultés. Motivés, Safae et Hicham appréhendent leur avenir plus sereinement. Tous deux souhaitent monter leur propre affaire. Safae a déjà ouvert le bal. Avec deux amies, elle vient de lancer un centre de soutien scolaire. Selon les statistiques du HCP, 32% des personnes en situation de handicap travaillent à leur compte.

    Les étudiants à besoins spécifiques sont, également, souvent issus de milieux défavorisés et sont sans couverture médicale. L’AMO étudiants, lancé il y a trois ans, peine à s’installer. La majorité des étudiants en ignore l’existence. A peine, 23.000 ont été immatriculés sur les deux dernières années (plus de 82.000 en 2019), alors que 288.000 étaient ciblés.

    Pour simplifier l’accès à ce service, l’Office national des œuvres universitaires, sociales et culturelles (Onousc) prévoit d’installer cette année des bureaux dans les cités universitaires, où les feuilles de soins pourraient être déposées. «Je possède une carte Ramed, mais elle ne me sert pas à grand-chose. Mon seul support, c’est ma famille», confie un étudiant de la faculté des sciences d’El Jadida. 

    Le soutien offert par les universités publiques est généralement sommaire, né d’initiatives éparses. A l’université d’Oujda, qui compte 10 étudiants présentant un handicap, un centre a été équipé pour les non-voyants, et des chaises roulantes électriques ont été offertes grâce à un partenariat avec l’Entraide nationale. Un responsable administratif est également mobilisé pour les assister en cas de besoin.

    Peu nombreux, mais faiblement suivis

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    Leurs conditions médicales, la difficulté d’accéder à une scolarité adaptée et le manque de moyens sont les principales raisons poussant les personnes en situation de handicap à abandonner l’école. Selon le recensement de 2014, les deux tiers ne justifient d’aucun niveau d’instruction, et à peine 1,8% arrivent à accéder à l’enseignement supérieur

    A l’université Ibn Zohr d’Agadir, également, un programme européen a permis d’équiper une salle en technologies adaptées aux étudiants non-voyants. Une vingtaine profite de ce projet qui a coûté près de 250.000 DH. «Cela les encourage à continuer leurs études.

    Toutefois, le problème, c’est le manque de structures de suivi au quotidien. Il faudrait un accompagnement de proximité», reconnaît Omar Halli, président de l’université. La rareté des cas rend pourtant le suivi et l’accompagnement de cette catégorie des plus aisés. A l’université de Settat, la question ne se pose même pas du côté de l’administration, puisqu’il n’y existe que très rarement des cas de handicap.

      La faculté de droit d’Aïn Chock de Casablanca, elle, accueille 16 étudiants malvoyants et 10 à mobilité réduite. Un accord avec une ONG a permis de mobiliser des équipements et du personnel. Chaque établissement essaye de proposer une forme particulière d’aide.

    A la faculté des sciences et techniques de Mohammedia, hormis l’aménagement de l’accessibilité des locaux, une bourse mensuelle de 500 DH est offerte à 3 étudiants à besoins spécifiques. La faculté en compte 4 au total. «Nous avons pu mobiliser cette aide sociale grâce à des dons. Nous n’avons pas pu trouver de sponsor régulier», précise son doyen, Mustapha Lkhider.

    Un projet de Réseau des universités marocaines pour l’enseignement inclusif (Rumi) a été lancé en 2013, en partenariat avec le programme européen Tempus pour la modernisation des systèmes d’enseignement supérieur. Il ciblait plusieurs catégories d’étudiants (démunis, étrangers, victimes de préjugés et stéréotypes…), dont ceux en situation de handicap. Il en est, cependant, toujours au stade de balbutiement.

    Prioritaires dans les cités universitaires

    «Les étudiants à besoins spécifiques sont prioritaires pour accéder au logement universitaire, quel que soit leur degré de handicap, il suffit de présenter une attestation. Il n’est pas de notre ressort de définir ce degré», relève Noureddine Touhami, directeur de l’Office national des œuvres universitaires, sociales et culturelles (Onousc). Actuellement, ils sont 444 à bénéficier d’une place dans les cités universitaires, dont 167 filles et 277 garçons. La bourse d’études ne leur est pas automatiquement accordée. «Aujourd’hui, le critère d’octroi est limité au revenu des parents. Nous travaillons, cependant, sur un arrêté fixant d’autres critères qui seront applicables à la rentrée de septembre. Le handicap pourrait en faire partie. La réflexion est toujours en cours», confie Touhami.

    Ce qu’offrent les universités françaises

    Dans certains pays, cette population bénéficie d’un accueil et d’un accompagnement permanents dans les universités, de subventions, et même d’une aide à l’insertion professionnelle. En France, par exemple, les universités proposent des services d’accueil dédiés aux étudiants souffrant de handicaps, mobilisent des tuteurs, assistants d’éducation, preneurs de notes, offrent des cours à distance… Les étudiants peuvent aussi bénéficier d’un suivi médical gratuit, à travers un Service universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé. Leurs frais de transport peuvent être supportés par la préfecture. Une fédération étudiante (FEDEEF) les accompagne dans leur vie universitaire, les aide à trouver un emploi et collecte des fonds pour leur offrir des bourses.

    Ahlam NAZIH

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