Competences & rh

Guerre de l’information: Quand votre personnel dévoile vos secrets

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5456 Le 19/02/2019 | Partager
Séminaires, conférences… ils en disent souvent trop sur vos données
De fausses offres d’emploi pour faire parler vos cadres et ingénieurs
Réseaux sociaux, une mine d’or pour vos concurrents!
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Il n’est pas rare que, durant les conférences, des concurrents envoient leurs espions pour poser des questions bien précises. Les conférenciers, très souvent, finissent par en dire beaucoup trop sur leurs entreprises

En affaires, comme en politique, il n’y a pas d’amis, simplement des partenaires. Les ennemis sont encore plus nombreux. Dixit Alain Juillet. Le président de l'Académie de l'intelligence économique française, également chef d’entreprise, expert international en géopolitique, influence, renseignement et sécurité, intervenait mercredi dernier à Casablanca.

Il animait une conférence organisée par l’Association pour le progrès des dirigeants (APD), autour du renseignement économique et des nouvelles guerres informationnelles. Un groupe de six étudiants de l’ESJC a pris part à la rencontre, afin de s’imprégner de ce sujet au cœur des préoccupations de l’économie moderne. 

Des prédateurs, il y en a partout. «La concurrence est aujourd’hui mondiale. Votre ennemi, vous ne le connaissez pas. Et la compétition est devenue encore plus violente», relève Alain Juillet, également ancien patron du renseignement de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure). Il est donc important de se prémunir.

La vraie guerre s’opère actuellement au niveau de l’information. Dans un monde changeant et plein d’incertitudes, elle devient capitale. Elle peut procurer un avantage concurrentiel certain à ceux qui arrivent à la détenir, comme elle peut détruire ceux qui la livrent sans en mesurer la portée. Le problème est que l’information est de moins en moins contrôlable. Grâce aux nouvelles technologies, elle devient accessible à tous, et de manière tout à fait légale.

«95% des informations, sur tous les sujets, sont disponibles sur internet», assure l’expert mondial. Mais il y a un canal que beaucoup d’entreprises ne soupçonnent même pas. Leur personnel.  «Les conférences, par exemple, sont un excellent moyen de recueillir des données. Les participants disent souvent plus que ce qui est prévu sur leur entreprise», souligne Juillet.

Il n’est pas rare que des concurrents envoient leurs sbires spécialement pour poser des questions et récolter des informations bien précises. Connaître l’état d’avancement des projets, les chantiers investis, les perspectives de développement, les recrutements… Tout indice leur permettant d’en tirer avantage, vous voler des marchés, ou tout simplement vous casser.

Autre moyen, engager des chasseurs de têtes pour proposer de fausses offres d’emploi à vos cadres ou ingénieurs. Invités pour un entretien, ces derniers peuvent être questionnés sur leur expertise, les projets sur lesquels ils travaillent, leur état d’avancement… Et souvent, ils finissent par en dire trop. Leurs révélations, enregistrées, sont ensuite envoyées à la concurrence.

Tous les moyens sont bons. Les réseaux sociaux sont, également, une mine d’or. Il n’est pas rare que des employés ou cadres se taguent dans des endroits, révèlent leurs déplacements d’affaires, annoncent des actualités de leurs groupes… ne se doutant pas une seconde qu’ils sont épiés.   

D’autres sources de renseignements existent: internet, les journaux, les séminaires, les salons, les brevets d’invention, l’espionnage informatique… (voir L’Economiste N° 5455 du 18 février 2019). Néanmoins, votre personnel peut livrer des informations de première main sur un plateau d’argent à vos concurrents. Les dégâts ne peuvent être que plus dévastateurs.

«Il est important de former et de sensibiliser les employés, de leur faire comprendre qu’une fuite d’information peut pénaliser tout le monde, eux les premiers», insiste Alain Juillet. «Il faudrait, en outre, définir les informations secrètes à protéger absolument», ajoute-t-il. Mais encore faut-il que les entreprises prennent réellement conscience de ces enjeux.

Certaines entreprises utilisent leur personnel pour procéder à de la veille économique. Les champions toutes catégories confondues sont les Japonais, avec leur fameux «rapport d’étonnement» que les salariés doivent produire à l’issue de leurs vacances.

Ahlam NAZIH

                                                                     

«Les entreprises font toujours preuve de naïveté»

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Alain Juillet, président de l'Académie de l'intelligence économique française, ancien patron du renseignement de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure), et professeur affilié en stratégie et gestion de crises à HEC: «Aujourd’hui, la concurrence est mondiale. Votre ennemi vous ne le connaissez pas. Il vient de l’autre bout du monde, et il est capable de vous détruire» (Ph. APD)

- L’Economiste: Cette pléthore de canaux d’information est-ce finalement plus une chance ou une menace?
- Alain Juillet:
Les deux. C’est une chance formidable que de disposer d’outils nous permettant d’être beaucoup plus précis, et de réduire l’incertitude entourant nos décisions. En général, vous avez une chance sur deux de vous trompez. Avec tous ces moyens de renseignement, vous réduisez la possibilité de vous tromper à 10 ou 20%. C’est un énorme progrès. Mais il faudrait aussi être conscient que d’autres personnes peuvent utiliser les mêmes outils pour vous nuire et réduire à néant vos projets. Il est donc important d’apprendre à se protéger et, surtout, de ne pas être dupe.

- Les entreprises ont-elles aujourd’hui pris conscience des ces enjeux?
- Honnêtement non. Les très grands groupes, au Maroc comme ailleurs, y sont sensibilisés et y réfléchissent. Mais la plupart n’ont pas encore mesuré, ni les opportunités que cela représente, ni les risques qui sont derrière. Je pense qu’il existe une sorte de naïveté, car nous avons du mal à imaginer le niveau de compétition dans le monde moderne. Avant, nous nous battions entre commerçants ou industriels au niveau d’une ville, d’un pays, d’un groupe de pays… Maintenant, la concurrence est mondiale. Votre ennemi vous ne le connaissez pas. Il vient de l’autre bout du monde, et il est capable de vous détruire. Il faut donc apprendre à se protéger, d’où l’importance de l’information.

- Mais toutes les entreprises sont-elles obligées de monter des cellules ou des services de renseignement économique?
- Les grandes entreprises, oui. Pour les autres, il faut qu’elles s’appuient sur les universités, les écoles, les Etats, les  Chambres de commerce... pour les aider à se battre, car elles n’ont pas les moyens. Nous avons besoin de mettre en place des passerelles et d’apprendre à vivre tous ensemble.
Les PME ne doivent pas se dire que le renseignement, l’intelligence économique ou la sécurité des données sont réservés aux grandes entreprises. A leur niveau, avec quelques informations, elles peuvent devenir meilleures. Je prends toujours l’exemple d’une boulangerie. Si elle applique les méthodes de l’intelligence économique, elle peut en tirer profit.  Les méthodes sont les mêmes, ce sont simplement les moyens à mettre en œuvre qui diffèrent.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

 

 

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