×
  • Compétences & RH
  • Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs Les Grandes Signatures Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste Docs de Qualité Enquête de Satisfaction Chiffres clés Prix de L'Economiste 2019 Prix de L'Economiste 2018 Perspective 7.7 milliards Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière
    Dossier Spécial

    Né à Casablanca, Christian de Portzamparc a pensé le Grand-Théâtre

    Par Aziza EL AFFAS | Edition N°:5449 Le 08/02/2019 | Partager
    christian_de_portzamparc_049.jpg

    «CasArts est un bâtiment contemporain, c’est en cela qu’il est fidèle à Casablanca qui a toujours été un laboratoire d’architecture, un modèle d’invention architecturale et où jamais les architectes n’ont versé dans la copie et le pastiche », souligne son concepteur, l’architecte de renom Christian de Portzamparc, un natif de Casablanca (Ph. Nicolas Borel)

    Christian de Portzamparc, architecte du Grand-Théâtre (baptisé CasArts) aux côtés de Rachid Andaloussi, explique son choix de créer un théâtre ultra-moderne sur une place historique, tout en s’inspirant des vieilles médinas. Un choix judicieux en dépit des critiques qu’il peut soulever. A quelques mois de sa livraison, le concepteur de ce haut lieu culturel revient sur ses sources d’inspiration et comment il a évité la symétrie qui aurait fixé le théâtre dans un côté emphatique, pompeux, trop institutionnel.  

    - L’Economiste: Qu’est-ce qui vous a inspiré lors de la conception du Grand théâtre de Casablanca, qui ouvrira bientôt ses portes?
    - Christian de Portzamparc:
    Plusieurs thèmes m’ont inspiré, celui du théâtre bien sûr et surtout celui du lieu. La place Mohammed V est un site assez rare, aimé des Casablancais, un lieu qui n’est pas tout à fait terminé et qui a un potentiel étonnant. L’idée d’y implanter un théâtre est lumineuse. Elle peut compléter le côté institutionnel, civique des deux palais initiaux de la Wilaya et du palais de justice par un autre dédié à la culture.

    - Quelles ont été les orientations majeures qui ont prédéfini la conception?
    - Tout d’abord, il fallait poursuivre la composition de la place et célébrer son évidente beauté. Elle est remarquablement tracée et les palais faits par Boyer et Marast sont des chefs d’œuvres ignorés par les histoires officielles de l’architecture moderne. Et justement ces qualités exceptionnelles représentaient un casse-tête pour les architectes. Une énigme! Comment répondre à ces palais, poursuivre cette composition classique conçue il y a un siècle alors que nos références et nos visions ont tant évolué? Comment apporter une vie neuve et une conception contemporaine sans rompre avec le lieu? Certains pensaient qu’il fallait refuser de continuer cette place, pensant que pour être moderne il faut écarter tout ce qui vient du passé. Je pensais le contraire, je voulais jouer avec l’existant pour créer un ensemble nouveau, une place amplifiée, d’une grande unité de lieu malgré la distance qui séparait le futur théâtre et le palais de justice  ce n’était pas évident. Alors quand il y a un défi ou une question comme celle-là, c’est évidemment non pas inspirant mais attirant.

    - Plus concrètement...
    - J’ai voulu éviter d’insister sur la symétrie qui aurait fixé le théâtre dans un côté emphatique, pompeux, trop institutionnel. Mais les essais de bâtiments unitaires non symétriques entraient en lutte avec le lointain palais.
    J’ai peu à peu vu CasArts comme une médina, comme une métaphore de médina. Le terme était présent dans le programme. J’ai donc conçu le projet en pavillons distincts. Cela leur a donné une liberté. Puis j’ai accentué le pavillon central comme un pavillon porte, qui serait mystérieusement ouvert, entrouvert ou fermé. Qui surtout soulignerait l’axe central de la place répondant avec grandeur au lointain palais de justice. Ainsi la place est magnifiée et perceptible dans sa grandeur en permettant aux pavillons de CasArts d’évoluer dans une certaine liberté.
    Il s’est donc agi de trouver peu à peu le moyen de magnifier cette place dont on voyait qu’elle avait un potentiel exceptionnel, d’utiliser la composition classique sans autoritarisme, et de donner une présence forte et vivante au théâtre.
    On voit d’ailleurs maintenant cet espace depuis que nous avons mis des arbres plus légers avec le conseil de Regis Guignard et l’action de Driss Moulay Rchid. On découvre les deux bâtiments latéraux et leur belle ordonnance, mise en scène. On découvre comment nous pouvons continuer une œuvre commencée il y a un siècle pour créer aujourd’hui un ensemble qui traverse l’histoire, bien qu’à notre époque nos références aient tant évolué. Et c’est un cas unique aujourd’hui.
    Une autre orientation fut le souci de rendre le théâtre ouvert, d’en faire un lieu public quotidien. La fragmentation, le concept de médina, c’était un moyen de créer un ensemble qui a une certaine porosité, plusieurs accès. J’ai voulu ouvrir un grand passage traversant nord sud entre ces pavillons, un lieu ouvert au public depuis la ville et la place et qui accueille la vie tout au long du jour. C’est un lieu d’ombre que l’on peut traverser sans entrer dans les salles. Il est fait de grandes piles verticales de staff ocre rose, technique très ancienne apparue au Maroc. Il fallait que le théâtre puisse apporter une vie neuve sur la place, complémentaire de celle qui est à l’est.
     
    - Au bout de plusieurs années de travaux, le résultat final répond-il à vos aspirations?
    - Oui vraiment, et c’est toujours intéressant de voir, surtout là après 10 années, après des travaux assez longs, si la conception tient la route, et si l’exécution est bien à la hauteur. Côté conception, il faut dire que malgré tous nos moyens modernes de prévoir tous les lieux par les 3D, on ne peut jamais être sûr. On a le trac, on est toujours étonné par l’espace réel construit. Il y a quand même 300 mètres entre le palais de justice et le théâtre. Il y a plus de 150 mètres de large entre les deux bâtiments latéraux, on est donc sur un espace qui est assez immense. Je trouve que ça marche bien. C’est une place contemporaine et historique à la fois, et elle sera marquante dans le concert des places des villes du monde.
    Côté réalisation, c’est un projet assez exigeant bien que nous ayons utilisé des techniques parfaitement maîtrisées. Des lieux comme le grand passage et la grande salle ont nécessité un travail inhabituel. Nous avons dû être très attentifs et présents pour montrer les méthodes parfois et pour suivre les dessins. Et il a fallu du temps, de la bonne volonté et du savoir-faire de la part des entreprises. Ce fut tout le mérite de Frank Anderle, qui a été mon représentant permanent guidant matériellement les entreprises dans les travaux délicats, avec l’équipe de Casa-Aménagement et celle du cabinet Andaloussi, architecte d’exécution.

    - Certains critiquent le manque d’harmonie voire de cohérence avec le cachet Art-Déco de la zone?
    - CasArts est un bâtiment contemporain, c’est en cela qu’il est fidèle à Casablanca qui a toujours été un laboratoire d’architecture, un modèle d’invention architecturale et où jamais les architectes n’ont versé dans la copie et le pastiche.
    La ville et l’urbanisme se font sur des années, des décennies, des siècles. Et là on répond à quelque chose qui a un siècle et on lui donne une ampleur. C’est ainsi que se sont construits les hauts lieux. Mais face à une chose neuve, il y a toujours des interrogations. Ici, le contexte dans lequel le projet s’inscrit n’est pas de l’Art-Déco. La beauté du Casa Art-Déco n’est pas présente sur la place mais au-delà. Il serait ridicule de chercher à répondre à un style Art-Déco. Ce serait encore plus critiqué et discuté.
    Nous sommes sur la place Mohammed V et la belle architecture des palais de Marast et Boyer respecte avec intelligence des thèmes de l’architecture arabo-andalouse. Ils ne sont pas des pastiches, et sont bâtis avec une science du climat qui est une leçon des plus utiles pour nous aujourd’hui. Il y a quelque chose d’exceptionnel qui fait de ces bâtiments des chefs d’œuvre. Et, les bâtiments latéraux qui bordent, sont de belles ordonnances néoclassiques.
    Sur un tel lieu d’histoire, l’essentiel de l’harmonie est, selon moi, à rechercher dans la perception d’une cohérence de l’espace, pas dans des détails stylistiques. Ici, cette cohérence c’est l’unité de la composition.
    Je crois que la ville contemporaine, nous devons la créer justement en réintégrant, revisitant ces éléments du passé en leur donnant un sens nouveau.

    grand-theatre-de-casablanca-049.jpg

    Les travaux sur le Grand-Théâtre en sont à plus de 95% de taux de réalisation. La livraison de ce projet qui a nécessité un investissement de 1,4 milliard de DH est prévue en mars prochain (Ph. F. Al Nasser)

    - L'extension de la métropole économique s'est faite ces dernières années de manière chaotique en perdant quelques acquis identitaires. Comment l'architecte que vous êtes a pensé l'œuvre du grand théâtre tout en intégrant ces contraintes?
    - Une leçon de Casablanca est dans la culture et le respect de l’espace public dans ses formes diverses et multiples: rues, avenues, places, mechouar. La place Mohammed V est un peu ce que vous appelez un acquis identitaire pour Casablanca. Le plan de Prost, avec le parc de la Ligue arabe d’un côté et tout le quartier Art-Déco de l’autre, fait de ce lieu un carrefour et un centre. J’ai donc vu l’arrivée du grand théâtre comme un élément qui allait renforcer une certaine logique de la ville par rapport aux extensions de ces dernières années, et qui porterait un renouveau du centre. Le projet était inventé et voulu par la mairie de Casablanca.
    J’ai vu dans ce projet l’occasion d’amplifier la place pour en faire un événement urbanistique nouveau et vivant qui soit un exemple mondial comme renouveau d’un centre historique devenant aussi contemporain.
    Je l’ai vu aussi comme un trait de la vie casablancaise. Mais avec l’idée que l’on puisse créer un nouveau lieu de rendez-vous sur cette grande place. J’ai imaginé là quelque chose qui pouvait apporter sa petite graine à la grande œuvre qu’est Casablanca. Je pense qu’en réalité l’extension de la métropole, par rapport aux autres métropoles du monde, n’est pas le cas le plus difficile que l’on puisse rencontrer.

    - Les compétences architecturales manquent cruellement chez les élus. Comment remédier à ces limites techniques?
    - Votre question est très juste. On trouve bien sûr des élus décideurs qui ont, je ne dirai pas la compétence architecturale, mais le sens de l’espace, qui savent presque physiquement, animalement, à quel point cela nous est important. Or, la majorité des décideurs, la majorité des cadres, des gens qui ont une compétence de management, ont une belle compétence dans le langage mais avec la scolarité ils ont perdu leur sens de l’espace, sens qui dans le monde moderne est de moins en moins nécessaire malheureusement. Pour eux, le langage est l’Alpha et l’Omega de la communication. Or, je le dis souvent, nous sommes des êtres de langage mais nous sommes tout autant des êtres d’espace. Et ça c’est quelque chose que nous oublions car c’est très simple, très archaïque, animal dont nous n’avons pas toujours conscience. Et on ne voit pas effectivement beaucoup d’élus qui vont se pencher sur un projet, qui vont se pencher pour bien voir la maquette, pour comprendre, qui vont avoir la curiosité amusée, et l’esprit d’écouter et d’essayer de comprendre, mais ça existe tout de même. Sinon rien ne serait jamais décidé. Quand il y a un bon projet, c’est qu’il y a eu des gens qui comprenaient. Et moi, j’ai eu l’impression, il y a 10 ans quand j’ai passé l’oral, d’avoir en face de moi des décideurs qui ressentaient les lieux, qui hésitaient entre différentes propositions mais qui sont entrés à fond dans le sujet et qui connaissaient parfaitement le site avec passion. Ils avaient ressenti le potentiel énorme de capacité de ce site. C’était déjà une réalisation incontestable, une évidence. C’est comme cela que viennent les projets. Ce concours était remarquablement organisé.

    Bio express

    Né en 1944 à Casablanca, Christian de Portzamparc a été, à l’âge de 50 ans, le premier lauréat français du prix Pritzker d’architecture. Son style créatif est reconnu pour ses qualités originales: des formes audacieuses, une démarche artistique et sa créativité de peintre aquarelliste. Il est tout particulièrement réputé pour ses réalisations de salles de concert et sa vision urbanistique. Il étudie l’architecture à l’école nationale des Beaux-arts de Paris. Il part vivre à New York en 1966 où il côtoie la communauté artistique, avant d’obtenir son diplôme de l’école des Beaux-arts en 1969. Il établit l’Atelier Christian de Portzamparc en 1980 et lance alors sa carrière d’architecte. Il commence à se faire connaître à travers son travail sur l’ensemble immobilier des Hautes Formes (1979) à Paris, et devient célèbre avec la construction de la Cité de la Musique (1995), un projet de grande envergure initié par François Mitterrand. Parmi les oeuvres majeures de Portzamparc, figurent Nexus II (1991), un complexe résidentiel à Fukuoka, la Philharmonie Luxembourg (2005) … À New York, après la Tour LVMH (1999), il crée une tour résidentielle sur Park Avenue, la Tour Prism, approuvée par le City Planning en 2004 et inaugurée fin mai 2015. Achevée en 2014, avec ses 300 m de h aut, la Tour One57 à New York accueille un hôtel de luxe sur ses 20 premiers étages, ainsi que 130 appartements de grand luxe offrant des vues imprenables sur Central Park et le «skyline» de la ville.

    Propos recueillis par Aziza EL AFFAS

                                                                                             

    CasArts: Les pré-requis artistiques et techniques 

    «Le grand théâtre est une réponse très particulière à un site. C’est d’ailleurs vrai pour tous mes projets (ce que j’ai pu faire à Rio ou à Luxembourg en matière de théâtre, ou ce que je suis en train de faire à Shanghai ou à Suzhou). A chaque fois, ce sont des projets très différents, très marqués par une situation, un site.

    On est face à une place, on est dans une zone de bureaux, on est face à un immense lac ou au bord d’une voie à grande vitesse au milieu d’un échangeur. A chaque fois,  il y a la question du site, et celle de rendre familier ce lieu de rencontres, qu’est le théâtre, la salle de musique.

    La réponse découle toujours d’une analyse qui vise à tirer parti d’un site et à en transformer les difficultés et les nuisances. Elle est dictée aussi par un esprit local de l’architecture, des techniques, des modes de construction, du climat, de l’économie. Cela fait de ce bâtiment blanc de Casa quelque chose d’unique.

    «Pour la salle principale, je l’ai voulu une salle unique, elle ne ressemble à aucune autre », explique De Portzamparc. Elle doit répondre évidemment aux demandes du programme qui était de faire de la musique acoustique mais aussi amplifiée, qu’elle puisse accueillir également des spectacles de théâtre mais aussi de l’opéra ou encore des concerts de musique classique ou de variétés.

    «Et j’ai voulu l’intimité malgré le nombre de spectateurs qui se sentent très proches de la scène et des artistes. Pour cela, j’ai réalisé une salle qui est une première où l’éventail des balcons autour de la scène sont comme des pétales qui se superposent », poursuit l’architecte.

    L’atmosphère qu’il y a dans une salle est essentielle dans la perception du spectacle, de l’œuvre. Un autre aspect qui démarque le grand théâtre est le passage traversant. Quand on voit de l’extérieur les volumes simples et blancs avec ce moucharabieh qui les habille, l’on aperçoit plusieurs entrées possibles.

    Et quand on entre, on se trouve dans un passage qui peut être traversé du Nord au Sud par les citadins arrivant du parc de la Ligue arabe. C’est un passage à la fois grand et intime, constitué de hautes colonnes incurvées qui contiennent des escaliers de secours nécessaires, un lieu abrité, ouvert, traversé de courants d’air.

    Ce site est un haut lieu de rendez-vous lié aux cafés présents de chaque côté de la porte d’entrée. Il ajoute au théâtre un lieu de vie possible tout au long de la journée. «Enfin, j’ai voulu que la porte du pavillon central puisse s’ouvrir et créer une scène extérieure occasionnelle pour 6.000 spectateurs sur la place».

     

    • SUIVEZ-NOUS:

    1. CONTACT

      +212 522 95 36 00
      abonnement@leconomiste.com
      mareaction@leconomiste.com
      redaction@leconomiste.com
      publicite@leconomiste.com
      communication@leconomiste.com

      70, Bd Al Massira Khadra
      Casablanca, Maroc

    • Assabah
    • Atlantic Radio
    • Eco-Medias
    • Ecoprint
    • Esjc