Politique

Benabdallah: «En politique, il faut savoir prendre des coups et dépasser son ego»

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:5285 Le 01/06/2018 | Partager
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Benabdallah: «Un travail a été accompli dans un cadre collectif depuis mon élection  en tant que SG du parti en 2010. La présence politique est assurée sur la scène, avec un rôle joué par le PPS supérieur à son poids électoral» (Ph. Bziouat)

Après une traversée du désert à l’issue d’un limogeage brutal, Nabil Benabdallah semble avoir retrouvé de l’appétence politique. Dans cet entretien sans concessions, il passe en revue les dossiers chauds du moment: son bilan à la tête du PPS, les raisons de son retour en politique, le travail gouvernemental, la situation sociale et économique du pays.

- L’Economiste: Avec l’élection du bureau politique et du comité central, vous avez complété le dispositif. Vous êtes un homme comblé.
- Nabil Benabdallah:
Je suis content de voir que le processus d’organisation du congrès s’est conclu dans les meilleures conditions. Nous avons eu une préparation riche, avec plusieurs réunions du comité central dédiées. Après 71 congrès provinciaux, des multitudes assemblées locales, conférences thématiques... le congrès a été empreint de démocratie, d’émulation et de compétition saine, avec l’élection du comité central sans heurt, d’un secrétaire général dans la transparence totale, retransmise sur les réseaux sociaux, avec la présence de la presse. Nous avons conclu cette opération avec le bureau politique samedi dernier. Nous avons donné une belle image du parti et de la politique de manière générale.

- Lorsque vous étiez de l’autre côté, vous étiez pourtant favorable à l’alternance dans les postes. Aviez-vous vraiment besoin d’un 3e  mandat à la tête du PPS?
- Ce débat est particulièrement déplacé. Même s’il s’agissait d’un autre parti, j’aurai eu la même réaction. Qu’un responsable fasse un 3e mandat, on en parle comme s’il était à son 10e, ou resté pendant 50 ans chef de parti. J’ai passé 8 ans à la tête du PPS, je vais continuer pendant 4 autres, ce n’est pas la mer à boire. Il y a une exagération totale, mais c’est le choix du parti, ce n’est pas le mien. J’ai longtemps hésité sur l’intérêt de continuer au PPS ou de m’arrêter. Puis, la décision quasi unanime de la direction collégiale et collective du parti a fait que je me suis finalement présenté. Il est important de tenir compte des résultats du vote qui ont atteint plus de 80% des voix. Cela veut dire que le désir de continuer a été large au sein du parti.

- Après votre éviction du gouvernement, vos camarades voulaient-ils vous réhabiliter?
- C’est possible que cette réaction ait joué chez les militants, mais elle n’a pas été déclarée d’une manière ouverte. En plus, un travail a été accompli dans un cadre collectif depuis mon élection  en tant que SG du parti en 2010. La présence politique est assurée sur la scène, avec un rôle joué par le PPS supérieur à son poids électoral.

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Avec Abdelouahed Radi (USFP) et Abbas El Fassi (Istiqlal  au ministère de l’Intérieur lors de l’annonce des résultats des élections législatives 2011. Le PPS allait négocier l’un des meilleurs rendements électoraux en arrivant à placer 4 ministres au gouvernement avec 18 sièges parlementaires seulement! (Ph. Bziouat)

- Quelle est votre lecture de la situation politique?
- Il y a une sorte d’attentisme. Les Marocains, de tous les milieux, se posent des questions sur le présent et sur l’avenir, tant sur le plan démocratique que sur la situation économique et sociale du pays. Des émergences diverses et spontanées dans les provinces comme à Al Hoceïma, Jerada, Zagora ou Tinghir, ou sur les réseaux sociaux, nous interpellent pour les prendre en compte. C’est cela qui nous a poussé à adopter le slogan du congrès, à savoir «un souffle démocratique nouveau». Il est impératif qu’une nouvelle action soit menée pour redonner un élan à notre construction démocratique et à la situation économique et sociale dans notre pays. Votre sondage de la semaine dernière montre une certaine empathie dans les classes moyennes en particulier à l’égard du mouvement de boycott de certains produits. Cela nécessite non seulement une écoute mais aussi des mesures concrètes.

- Ce mouvement de boycott n’annonce-t-il pas la fin du rôle des partis politiques?
- Pour moi, c’est une inquiétude. Au cours de ces dernières années, le politique a été complètement déprécié. Aujourd’hui, le gouffre et le manque de confiance entre les forces politiques et syndicales et le reste de la population sont criards. Ceci est dangereux parce que cette dépréciation des politiques n’est pas très bonne pour notre pays. Il y a des responsabilités à dégager à ce niveau-là. Il s’agit de prendre conscience que la démocratie ne peut se développer sans des partis politiques et des syndicats forts. Les expressions spontanées que nous voyons aujourd’hui doivent d’abord être écoutées, respectées et prises en compte. Car elles expriment des aspirations légitimes, mais au même temps, il y a une absence de canaux de médiation, de dialogue à travers des forces institutionnelles et institutionnalisées. Une démocratie peut difficilement marcher lorsqu’il y a une panne à ce niveau. Nous appelons donc à «un souffle démocratique nouveau» pour redonner de la considération à l’action politique et recréer de la confiance entre les citoyens et les partis. Il  est important de créer les conditions d’une nouvelle crédibilité de l’action politique.

- Justement, quelle est votre approche de la rénovation politique?
- Nous sommes arrivés à une impasse. Le refus de certains mouvements spontanés d’être rejoints par des partis politiques interpelle. Il nécessite d’être pris en compte dans le cadre d’une réforme profonde dans le sens de la mise en œuvre de la Constitution. La Constitution de 2011 est extrêmement avancée. Plus nous l’appliquons, en respectant son contenu, plus nous allons pouvoir construire un monde démocratique nouveau, avec des expressions libres et plurielles. La compétition est saine pour faire émerger une osmose nouvelle entre le peuple et ses différentes expressions politiques. C’est un processus qui prendra du temps. Mais attention, si nous ne faisons rien, nous allons nous retrouver avec une disparition quasi totale de toute influence du monde politique et syndical au profit d’expressions spontanées et complètement incontrôlables.

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Au 10e congrès du PPS qui s’est tenu du 11 au 13 mai 2018 à Bouznika. Candidat à sa propre succession, Benabdallah va être plébiscité par les camarades du parti (Ph. Bziouat)

- Quelle est votre évaluation de l’action du gouvernement?
- Nous sommes l’une des composantes de la majorité, mais pas la force qui décide de manière prégnante. Le gouvernement doit oser plus et prospecter de nouvelles voies car, aujourd’hui, il y a une colère diffuse qu’il s’agit de canaliser. Il est donc impératif d’avoir une présence politique plus forte, en ne se limitant pas aux paroles. L’accompagnement par des actes et des réformes concrètes permettront de créer une nouvelle ambiance et de remobiliser les Marocains de manière positive. En même temps, il faut aller au-devant des aspirations légitimes, exprimées par un nombre de mouvements sociaux.

- Après votre éviction du gouvernement, comment avez-vous vécu cette épreuve et quelles leçons en avez-vous tirées?
- En politique, il faut savoir prendre des coups et dépasser son ego. Il s’agit d’éviter de privilégier le subjectif et demeurer dans des approches objectives. C’est ce que j’ai appris au PPS. L’important pour moi est de faire en sorte que, collectivement, le parti puisse réagir à ces soubresauts. Là, je ne peux que me féliciter du caractère unanime et audacieux des réactions du PPS. Aujourd’hui, cela nous vaut une estime et une considération importantes sur le champ national.

- En parlant de ces choses, vous semblez mal à l’aise.
- Non, je ne veux pas en parler de manière personnelle car je m’interdis de le faire. C’est une culture. Sur une telle considération, je ne peux pas réagir et impliquer toute une formation politique. Il faut savoir faire fi de sa subjectivité et privilégier la réponse collective du corps auquel on appartient.

Justice sociale

Nabil Benabdallah aborde, avec ses termes, «le nouveau modèle économico-social et politique». La première chose à faire est de s’engager pleinement dans la démocratie telle qu’ébauchée dans la Constitution de 2011, avec des institutions fortes. «Regardez aujourd’hui, lorsque nous n’avons pas une présence politique suffisamment forte pour aller au-devant des aspirations exprimées, discuter politiquement avec les populations, il apparaît clairement que la faiblesse des institutions joue un rôle négatif dans l’encadrement de ces mouvements», souligne le SG du PPS. Il se rend compte que «le modèle de développement économique, annoncé par SM le Roi, est très peu discuté. Très peu d’initiatives contribuent à faire émerger ce nouveau modèle». Pour lui, «la justice sociale doit être au cœur du projet de société. Il faut discuter sérieusement entre nous sur les mécanismes de redistribution de la richesse pour faire en sorte que tout le monde se sente intégré». Par ailleurs, le modèle de développement doit être basé sur l’ouverture culturelle, la tolérance et la modernité. «Nous avons des propositions concrètes à ces différents niveaux. Nous voulons contribuer à l’émergence de ce projet de société. Nos alliances vont dans ce sens. Même si le PPS s’est allié conjoncturellement avec le PJD, cela ne nous a pas fait dévier de cette ligne».

Propos recueillis par Mohamed CHAOUI

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